Photo Antonio Gomez Garcia
Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 21 janvier 2015

Au théâtre, un "Discours à la nation" en état de guerre

Considéré comme l’un des chefs de file du théâtre-récit, courant théâtral italien mêlant dépouillement et engagement politique, l’auteur et metteur en scène Ascanio Celestini compose avec Discours à la nation un spectacle féroce sur la violence du pouvoir.

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« Vous êtes des nazis. Vous êtes tous des nazis. » La déclaration pourrait faire frémir, susciter des haut-le-cœur, des oppositions. Mais non. La salle ne réagit pas, à peine un tressaillement de-ci de-là. Comme si les spectateurs étaient déjà et depuis bien longtemps habitués à entendre le pire, à condition que ce pire-là leur soit balancé dans les lieux autorisés et avec les formules d’usage.

Car incarnant les orateurs du Discours à la nation, le comédien David Murgia fait un usage immodéré du pire, et de tous ses procédés : francs sourires, postures conquérantes se muant en confidences, débit ultra-rapide ménageant des respirations destinées à faire résonner certains mots, façon de joindre le geste à la parole pour souligner une phrase. Autant d’attitudes auxquelles nous sommes rompus pour les voir employées quotidiennement par les figures du pouvoir, qu’il soit politique, économique ou encore médiatique. Sauf que dans le cas de Discours à la nation, spectacle conçu par Ascanio Celestini, l’un des représentants du théâtre-récit, il ne s’agit que de théâtre. Enfin, a priori...

Néolibéralisme, cynisme, mainmise de l’économie

Sur une scène occupée de lampes et de cagettes aléatoirement réparties dans l’espace – et que le comédien déplace au gré de ses interventions –, David Murgia interprète une succession de discours. Autant d’allocutions pour lesquelles l’acteur, accompagné par le musicien Carmelo Prestigiacomo, endosse un personnage différent, de chef d’entreprise à responsable politique. Comme il n’y a pas d’orateur sans auditeurs, les spectateurs sont les destinataires directs des interventions, et le public incarne tour à tour le rôle d’assemblée d’actionnaires, de foule de citoyens, ou encore de regroupement de salariés.

C’est dans cette succession de paroles que se dessine petit à petit la nation imaginée par Celestini. Dominée par le néolibéralisme, le cynisme, la mainmise de l’économie sur la politique, celle-ci pourrait évoquer certains États de la vieille Europe, de l’Italie à la Belgique (d’autant qu’il y pleut tout le temps) d’où vient David Murgia et jusqu’à la France, où le spectacle va effectuer une longue tournée.

Sauf qu’il sourd de ce pays quelque chose d’inquiétant, et des bruits de manifestations aux appels téléphoniques à un concierge récalcitrant qui refuse d’enlever la « chose » obstruant la porte d’entrée, ces éléments insérés entre les discours en dessinent la toile de fond. Celle d’une nation en état de guerre : guerre civile, peut-être, où les hommes se battent pour des parapluies – car si on s’habitue à la guerre, « à la pluie il n’y a pas de remède ». Guerre des dominants contre les dominés, sans aucun doute.

L’annonce des pires horreurs

Ce conflit au long cours, les différents harangueurs vont fièrement en pointer les batailles, énumérant les échecs des luttes et autres tentatives d’émancipation dans un discours dépouillé de toute hypocrisie langagière. C’est d’ailleurs là qu’Ascanio Celestini excelle, livrant un texte cinglant où les points de vue les plus redoutables se déploient avec un aplomb aussi terrible que délicieux. Ainsi, tandis que l’immigration se résout par le cannibalisme gastronomique, la position condescendante et méprisante style « ils-vont-pas-se-plaindre-en-plus-avec-tout-ce-qu’on-fait-pour-eux » prend la forme d’une parabole, où un homme avec un parapluie accueillant sous lui un homme sans, s’étonne de ce que ce dernier se plaigne qu’il lui chie dessus. Le tout sur fond d’une pluie équivalant dans cette nation à notre "crise" par la vision fataliste qui l’accompagne.

C’est sous ce déluge incessant que David Murgia porte ses diatribes à la rhétorique bien huilée. Dans un jeu tout en tension dont le débit soutenu, en renvoyant au rythme cadencé et incessant des chaînes d’information, rend anodin l’annonce des pires horreurs, le comédien donne corps avec une rigueur énergique aux différents discours taillés pour lui.

Face à une telle maîtrise de la langue, de la direction d’acteur comme de l’interprétation, certains choix de mise en scène n’en apparaissent que plus étranges, tels la présence de lumières tamisées, de cagettes ou encore les interventions musicales. Comme si Ascanio Celestini effectuait un geste de recul vis-à-vis de son texte, tentant de rendre celui-ci plus doux, aimable. Pourtant, c’est bien l’âpreté brutale de son propos qui donne à Discours à la nation toute sa pertinence, en renvoyant chacun à la violence du monde et aux discours qui le façonne.

Discours à la nation , conception, texte et mise en scène Ascanio Celestini
jusqu’au 1er février, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h30.
Théâtre du Rond-Point, 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris.
Tarifs : de 11 à 28 euros.
theatredurondpoint.fr, 01 44 95 98 21

Tournée : Saint-Nazaire – Scène Nationale (17 et 18.03.15) ; Blois – Halles aux grains (23.03.15) ; Liège – Mnéma (26 au 29.03.15) ; Le Kremlin-Bicêtre – Espace Culturel André Malraux (1.04.15) ; Firminy – Maison de la culture Le Corbusier (3.04.15) ; Cebazat – Le Sémaphore (7.04.15) ; Lyon – Théâtre de la Croix-Rousse (8 au ; Montceau-les-Mines – L’Embarcadère (12.04.15) ; Dijon (du 15 au 17.04.15)

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