photo cc Jason Taellious
Accueil > Economie | Entretien par Gildas Le Dem | 25 avril 2016

Benjamin Lemoine : « Une relation sadomasochiste s’est installée entre les marchés financiers et l’État »

Le FMI menace à nouveau la Grèce de rétorsions en raison de sa dette souveraine. Mais justement, comment la dette est-elle devenue un enjeu politique et économique ? C’est l’histoire que retrace Benjamin Lemoine dans un grand livre de sociologie critique.

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Benjamin Lemoine est sociologue, chercheur au CNRS et à l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO – université Paris-Dauphine). Il vient de publier L’ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité des marchés (La Découverte).

Regards. Pourquoi remonter à l’histoire de l’après-guerre pour repenser le problème de la dette ?

Benjamin Lemoine. C’est à cette période que l’on retrouve une configuration politique et économique renversée par rapport à aujourd’hui. Le pouvoir d’État, au sortir du second conflit mondial, entend en effet rétablir le plein emploi, redévelopper l’industrie, assurer ou même inventer de nouvelles formes de protections sociales. Dès lors, pour financer ces investissements très lourds, il ne saurait être question de faire dépendre la trésorerie de l’État de la volatilité des marchés. La technocratie de l’époque installe un système centralisé et public de collecte des liquidités et de contrôle politique de la monnaie. Le "circuit du Trésor" coordonne un pôle financier et bancaire public mais aussi des entreprises publiques, des établissements publics et des particuliers qui déposent leurs ressources sur le compte du Trésor à la Banque de France. La gestion de ces dépôts et le règlement des dépenses de ces agents par le Trésor instituent, de fait, un État qui se retrouve en position de banquier de l’économie nationale. De même, à travers des procédés réglementaires, les banques sont tenues de souscrire aux bons du Trésor à court terme, ce qui procure des ressources de trésorerie régulières et sécurisées. C’est en ce sens que l’État n’est pas tenu de recourir au marché (dont il tend par ailleurs, de ce fait, à entraver le développement), pour financer ses découverts.

Qu’est-ce qui a changé, depuis ?

Le sens même conféré au terme de dette. Tant que ces dispositifs de financement administrés sont en place, tout se passe comme si l’État s’endettait auprès de lui-même. Avec les réformes monétaires, budgétaires et institutionnelles qui démantèlent ces procédures et le statut public de ces établissements – les banques revendiquent et acquièrent progressivement une plus grande autonomie –, une frontière plus nette entre État-débiteur et créanciers privés se stabilise à nouveau. Des dispositifs techniques vont reconstruire et entériner cette frontière entre argent public et argent privé au cours des années 1960. C’est le cas de l’adjudication, les séances ponctuelles de vente aux enchères de bons du Trésor, qui vient se substituer à un système qui fonctionnait à "robinets ouverts" avec ce système de souscription obligatoire par les banques. En 1946, l’administration des Finances voulait – selon l’expression de son plus éminent représentant, François Bloch-Lainé – « transformer des liquidités en barrage ». La même administration, à partir des années 1970, cherchera au contraire à promouvoir ce qu’on appelle la "liquidité", c’est-à-dire la maximisation des flux de profits issus de produits financiers mis sur le marché.

« Il faut interroger la manière dont les agents de la financiarisation ont historiquement construit le problème de la dette et colonisé la question du financement de l’État et de ses dépenses »

Dans quel contexte s’opère ce changement ?

Celui d’un renversement du sens commun des acteurs. Là encore, un grand serviteur de l’État comme Bloch-Lainé s’inscrit en réalité moins dans un clivage gauche / droite que dans une forme d’évidence partagée : celui d’un état d’urgence économique. Dans l’atmosphère quasi-insurrectionnelle de la Libération, les hauts fonctionnaires de l’État ne manifestent pas seulement une méfiance envers les patrons des banques et de grandes entreprises, suspectes d’avoir collaboré avec l’Allemagne nazie. Pour eux, la déflation, le dogme de l’orthodoxie financière et budgétaire, la relative non-intervention de l’État dans l’entre-deux guerre sont les véritables responsables de la faillite du pays. Leur hantise première reste le "mur de l’argent" des années 30, et ils cherchent donc à donner l’avantage au Trésor, c’est-à-dire à la puissance publique, dans la répartition et le contrôle des richesses nationales. Il faut aussi rappeler – et c’est évidemment moins glorieux – que l’administration reconduit et détourne à d’autres finalités un dirigisme financier, auquel le régime de Vichy avait dû se plier pour collecter les indemnités de guerre exigées par l’Allemagne.

Cette période constitue un moment à part…

Les immédiates années d’après-guerre apparaissent comme une parenthèse hétérodoxe au regard de la tradition libérale. C’est la raison pour laquelle les voix d’économistes plus orthodoxes, comme Jacques Rueff, vont pouvoir se faire à nouveau entendre, à mesure que le sentiment d’urgence de l’après-guerre ou de mémoire des déboires de l’entre-deux-guerres s’efface, et que la France renoue avec la prospérité. Les économistes orthodoxes vont plaider pour un retour à ce qui est pour eux l’ordre naturel des choses : une économie tirée et un crédit régulé non pas par l’État, mais par des mécanismes de marché.

Faire l’histoire et la sociologie de ce nouveau consensus, c’est déjà le contester ?

L’histoire fonctionne ici comme un laboratoire de critique du présent à l’aune des expérimentations passées. La visée ne peut être de restaurer le passé, mais de déstabiliser l’évidence de l’ordre établi, celle de la logique du marché et de la raison financière. Le mot même de finance – la "finance" – est aujourd’hui si étroitement associé à la financiarisation de l’économie, qu’il est devenu impossible d’imaginer d’autres modes de financement de l’État, ou même d’agencement des activités financières d’une économie (la distribution du crédit et le gouvernement de la monnaie) que le passage par les marchés de capitaux privés. Or c’est ce qu’il faut envisager si l’on veut imaginer, au-delà de la question de l’annulation de la dette, qui se pose pour la Grèce notamment, un système alternatif et collectivement viable. Il faut donc interroger la manière dont les agents de cette financiarisation ont historiquement construit la représentation du problème de la dette et colonisé la question du financement de l’État et de ses dépenses.

« Les hauts fonctionnaires socialistes qui hantent les lieux de pouvoir opposent l’option de "l’isolement" international à celle de la "modernité" financière »

Il y a une transformation des pratiques, mais aussi des idéologies ?

Oui. Par exemple, lors de cette parenthèse hétérodoxe de l’après-guerre, la direction du Trésor faisait du keynésianisme sans le savoir ou sans l’expliciter. C’était une façon naturelle d’agir. Ces représentations, portées y compris à cette période au sein de la direction du Trésor – qui a toujours été, selon l’expression de Pierre Bourdieu, la "main droite", libérale, de l’État – tendaient à s’imposer à l’ensemble de la noblesse d’État à travers les enseignements que les grandes figures comme Bloch-Lainé dispensaient à Sciences-Po, afin de former les futurs élèves de l’ENA et hauts fonctionnaires. Aujourd’hui, ces lieux de formation ont aussi fait leur mue en en intégrant les normes de la finance privée. D’ailleurs, désormais, les profils d’ingénieur-économiste (passés par Polytechnique ou l’ENSAE et formés aux mathématiques financières), qui ressemblent aux "quant’" (pour analyste quantitatif) des marchés financiers, sont fortement valorisés au sein de l’État comme sur la place financière. Ce glissement quant aux conceptions légitimes de l’action sur l’économie s’observe également au sein d’organismes publics comme l’INSEE, ou la direction de la prévision, dont les outils, à l’image de la comptabilité nationale, sont enrôlés dans le contrôle et la surveillance budgétaire des États, en lien avec les normes européennes, plutôt que dans les exercices de planification ou de prévision macro-économique à long terme, qui mesurent les effets macro-économiques des investissements publics.

Mais c’est aussi vrai, et spectaculaire, du côté des politiques…

Ce sera d’autant plus spectaculaire lorsqu’un gouvernement socialiste se convertit à l’orthodoxie monétaire et budgétaire, portée par la technostructure. Le gouvernement socialiste, qui arrive au pouvoir avec un plan de relance et la volonté de soutenir la dépense sociale, se heurte à des hauts fonctionnaires socialistes qui hantent les lieux de pouvoir (Bercy bien sûr, mais aussi Matignon et l’Élysée). Ils opposent alors l’option de "l’isolement" international à celle de la "modernité" financière, en excluant toute entreprise de réforme de cet ordre international. Quand des dirigeants socialistes se retournent vers des haut fonctionnaires, tel que Jean-Yves Haberer, dont le rôle est déterminant, ceux-ci les dissuaderont de recourir à des outils de financement administrés qu’ils jugent "archaïques" pour combler les déficits. Le retournement spectaculaire d’un ministre de l’Économie et des Finances comme Pierre Bérégovoy, issu de la classe ouvrière, se fait de bonne foi, sur le mode du converti. Ses dispositions nouvelles sont étroitement liées à la position qu’il occupe au sein de l’appareil d’État. Il se fait le porte-parole de son administration, au point de devenir méconnaissable, y compris même pour un proche, François Mitterrand.

« L’État, en entrant en concurrence avec les autres États pour proposer des produits financiers concurrentiels, se soumet à la loi du marché et à ses critères d’évaluation »

Cette conversion s’inscrit aussi dans le cadre de la "mondialisation" et de l’Union européenne...

L’apport du livre est de montrer, à l’aune du cas français, que la mondialisation financière est aussi, étape après étape, le produit de décisions des pouvoirs publics qui parfois même anticipent les grandes tendances de l’économie internationale et les naturalisent. C’est le cas du démantèlement du circuit du Trésor au nom de l’inflation, décision effectivement en majorité nationale dans les années 1960, alors même que l’inflation est contenue autour de 6% dans cette décennie (contrairement au taux à deux chiffres des années 1970). Montrer le caractère endogène, interne, de ces mutations montre que ce qui est présenté comme "la contrainte internationale", qui tomberait du ciel et échapperait à toute forme de conflit, est en fait le résultat de luttes au sein des champs bureaucratiques nationaux, et est donc réversible.

L’État est-il devenu un acteur financier comme les autres ?

Dès lors que l’État devient un acteur comme les autres, et renonce à ses prérogatives exceptionnelles sur le plan juridique (la dette administrée), il n’est pas simplement dépendant des marchés. En entrant en concurrence avec les autres États pour proposer des produits financiers concurrentiels, il se soumet également à la loi du marché et à ses critères d’évaluation du bon et du mauvais en matière de politique économique. C’est en ce sens qu’il se trouve asservi à des évaluations comme celle des agences de notation, de la Commission européenne ou du FMI, qui lui imposent des critères comme l’indicateur de la soutenabilité de la dette. Ce mécanisme est donc structurellement défavorable. Et il ne suffit pas d’affirmer que, par principe, « l’État n’est pas un agent économique comme un autre », si l’on ne réinstalle pas les instruments qui permettent effectivement de faire advenir un État qui peut en partie échapper aux exigences et forces de marché.

Comment sortir de cercle vicieux ?

Le sous-titre de mon livre (Enquête sur les infortunes de l’État, une allusion aux "infortunes de la vertu" de Sade) est aussi une façon de faire comprendre au public qu’il faut interroger la relation débiteur-créancier, telle qu’elle existe aujourd’hui. L’État ne s’oppose pas aux marchés financiers, il a d’ailleurs reconstruit leur périmètre et leur légitimité. Mais une relation quasi "sadomasochiste" s’est installée – et il faudrait sociologiser ici des intuitions de la psychanalyse – où un des deux acteurs de la relation se voit d’autant plus exposé à subir des contraintes, des violences redoublées, voire des humiliations qu’il a volontairement "passé un contrat" et s’enferre dans une relation de soumission. Si cette relation paraît s’équilibrer aux yeux des hauts fonctionnaires et des banquiers commerciaux, car il existe un dosage des sévices et des services rendus de part et d’autre, la perversité de cette relation entre l’État et les marchés tient au fait que le citoyen est placé en position d’extériorité. C’est bien cette structure relationnelle, où le champ du pouvoir étatico-financier est devenu propriétaire du problème public de la dette, qu’il faut mettre à l’agenda politique. Car cette question se posera quelle que soit l’échelle de gouvernement considérée : nationale, européenne, internationale.

L’ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité des marchés , de Benjamin Lemoine, La Découverte, 22 euros.

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  • Voir sur le site de Laïki Enotita (Unité Populaire) :
    ICI
    "La (véritable) histoire de l’Euro-zone", par Nikos Chountis, député européen. Extrait :
    "L’Euro zone a développé un arsenal légal et institutionnel qui ne permet à aucun gouvernement, quel que soit le mandat qu’il a reçu de son peuple, d’appliquer des politiques économique et sociales qui ne cadreraient pas avec le dogme néolibéral de dérégulation totale. En d’autres termes, l’intégration à la monnaie unique d’un état ou d’un peuple équivaut à l’annulation du droit même d’un peuple à choisir la teneur de sa politique économique en ne laissant comme seule solution que l’austérité, la flexibilité des relations de travail, et les privatisations."
    Voir aussi le site et les travaux du CADTM : tous les peuples d’Europe sont concernés par la prétendue Dette, que les vautours de l’Eurogroupe veulent leur faire payer. Et plutôt que parler de "sado-masochisme", il conviendrait de dénoncer l’asservissement économique et politique forcé de notre peuple, lui aussi (où est donc passé le référendum de 2005 ?), à la finance US-euro-capitaliste

    Autrement Le 25 avril à 23:14
       
    • A Autrement : absolument d’accord avec votre commentaire et votre invitation à lire l’article, ce que je viens de faire. Merci.

      Avis aux eurolâtres "de gôche".

      Babeuf

      Babeuf Le 26 avril à 09:14
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