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Accueil > Politique | Par Catherine Tricot, Roger Martelli | 12 février 2015

Bernard Calabuig, dernier dirigeant ouvrier du PCF

Hommages à Bernard Calabuig, figure marquante du Parti communiste, dont il a incarné les parcours exceptionnels que pouvaient connaître les individus en son sein, tout en y préservant son humanité et son indépendance.

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Un communiste devenu libertaire

Bernard Calabuig vient de mourir d’un cancer. Il était encore jeune, papa d’une fille de quinze ans. Ami fidèle de Regards, il était aimé de beaucoup.

À quatorze ans, début d’une vie de maçon… et de fumeur, premiers pas d’homme et de militant dans l’Aude. Assez vite, il monte à Paris et devient un dirigeant national de la JC. Il l’est resté longtemps. « Ça conserve », disait-il en se moquant de ce temps exagéré passé à Bagnolet, à la DN de la JC. Il y noue des amitiés pour la vie. Il a adoré ce temps de l’engagement total, fougueux, absolu. Ce dont je me souviens, c’est qu’il n’est jamais devenu sectaire. Nous nous croisions au bureau national de la JC. Il était au secrétariat du mouvement des Jeunes communistes, moi à l’Union des étudiants communistes. Dès 1984, je pris d’explicites distances avec la ligne officielle : les temps sont devenus rudes pour moi, genre blacklistée. Mais pas par lui. Il continua de me parler comme si j’étais encore normale. Ils n’étaient pas nombreux.

Nous l’avons souvent évoqué ensemble. Il était content, lui, l’apparatchik conforme, de n’avoir pas franchi la ligne de l’humanité. Du coup, nous ne nous sommes jamais perdus de vue. Je repense à son sérieux. Officiellement j’étais étudiante, en vérité il étudiait bien plus que moi ! Il découpait les articles de l’Huma et les rangeait dans des chemises, par thèmes. Sa maison était pleine de cartons, d’archives. Il était l’incarnation incroyablement pure, préservée, de l’homme qui s’élève par le militantisme et trouve dans le Parti communiste une société qui le reconnaît.

Il est monté très haut dans l’appareil communiste… et dans sa vie d’homme libre. Il a raconté dans son dernier livre [1], avec une franchise inégalée, la vie d’un permanent communiste dans les années noires du PCF, les années 80/90. Il a tout vu, il a tout fait. Il a tout accepté. Et il a réfléchit. Et il s’en est émancipé. Il a commencé par vouloir jouer aux marges, puis par contester en interne la ligne et les pratiques. Il le fit d’abord en respectant les codes qu’il connaissait si bien. Ainsi il put, un temps, rester à la direction du PCF et de la fédération du Val d’Oise. Et puis un jour, avec d’autres, en 2010 il a pensé que cela n’avait plus de sens. Il a quitté le PCF. Pas le communisme.

Ses amis de la JC n’étaient pas loin. Ils se sont retrouvés… à Aubagne. Nouvel engagement pour installer les Communistes unitaires dans les Bouches-du-Rhône. Nous avons continué nos discussions. Chacun de nous a construit une continuité avec ses engagements de jeunesse : il était devenu, de façon assumée, un communiste libertaire.

Catherine Tricot

Le dernier ouvrier…

J’ai connu Bernard sur le tard, à la fin des années 1990. Il venait d’être élu au Conseil national du PCF. Très discret, classique dans son apparence... Pour tout dire, je le remarquais à peine. J’ai compris très vite que je me trompais du tout au tout. Je me souviens ainsi d’une réunion publique, dans le Val d’Oise. Un grand "machin", comme le parti les aime, avec plusieurs ateliers. Nous étions tous deux dans l’un d’entre eux, consacré à la démocratie et aux institutions. Bernard introduisait le débat. J’attendais de lui un discours convenu. En fait, il nous a présenté une réflexion subtile, personnelle, remarquablement charpentée. Il ne s’était pas contenté de répéter une doctrine, mais s’était approprié un sujet et l’avait restitué à sa façon, précise et concrète.

Il ne faut jamais juger les individus de façon superficielle. Au fil du temps, des conversations, des combats partagés, j’ai découvert ce qui faisait la richesse de cet homme indéracinable et tranquille. De famille communiste et ouvrière, ouvrier lui-même, il portait la fierté d’une classe aspirant à la dignité, pour elle et pour toute l’humanité. Ce garçon que l’école n’avait pas su cultiver avait une telle foi dans l’avenir que, autodidacte, il était devenu un intellectuel. Comme des milliers de militants ouvriers y étaient parvenus avant lui. Grandeur du militantisme et du parti pris communiste…

J’ai compris alors jusqu’à son paraître. Tant qu’il a été élu, Bernard portait par exemple un costume, classique comme je le disais à l’instant. Non par conformisme, ou par désir de paraître, mais à la manière de tant d’élus socialistes puis communistes avant lui : par respect pour ceux-là mêmes dont il portait la parole au sein des institutions. Il faisait partie de ces quelques personnes dont j’admirais le courage. Son indépendance n’était pas que dans le discours. Être secrétaire d’une grande fédération communiste francilienne et afficher en même temps sa différence voire sa dissidence… Il fallait une sacrée carrure pour tenir le cap, sans soumission ni provocation.

Préfaçant son récent livre, mon vieux complice Serge Wolikow se risquait à dire qu’il était sans doute le dernier ouvrier dans les hautes sphères du PCF. C’est un honneur d’avoir côtoyé cet ouvrier-là et une fierté immense d’avoir été son ami. Honoré et fier, mais d’autant plus triste et abattu.

Roger Martelli

Notes

[1Un itinéraire communiste, Du PCF à l’altercommunisme. Éditions Syllepse.

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  • Stupeur et tristesse. Ai croisé Bernard Calabuig, à la dernière fête de l’Humanité, au stand d’Ensemble !, à l’occasion du lancement de son livre : un ouvrage précieux et instructif, de courage et d’honnêteté intellectuels : exemplaire d’une capacité autocritique, calée sur la réalité des textes du PCF : tout le contraire du reniement...
    A n’en donner qu’une citation, je retiens celle-ci, page 60, qui pointe un certain utopisme d’arrêt sur « Idéal », qui s’est produit au nom du communisme et en dérogation de Marx, au comble du paradoxe : « Dans notre histoire, nous n’utilisions pas le mot communisme, comme le « mouvement réel qui abolit l’ordre actuel des choses » (dans un mouvement sans cesse renouvelé), nous le considérions comme une fin de l’histoire, un idéal lointain sur lequel la réalité doit se régler. De ce point de vue, Fukuyama n’est pas le seul théoricien de la fin de l’histoire : n’a-t-on pas appris à des générations de militants du PCF que le communisme était la société idéale, en quelque sorte la fin de l’histoire ? ».

    Aubert Sikirdji Le 12 février 2015 à 14:45
  •  
  • C’est avec stupeur que je viens d’apprendre le décès de Bernard.membre du PCF depuis 1977, j’ai eu l’occasion de connaître précisément Bernard à la direction Nationale de la JC en 1987 et ce jusqu’en 1990...alors secrétaire des JC du Nord durant cette période, Bernard venait régulièrement dans notre département pour aider notre Fédé...l’an dernier à la fête de l’Huma Denis Rondepierre m’informait qu’il se sortait progressivement de ce foutu cancer...que la rémission était en cours...qu’il était heureux de la sortie de son bouquin...j’adresse à sa famille et à ses nombreux Camarades mes plus sincères condoléances et leur adresse en ces moments douloureux, toute mon affection fraternelle.
    Didier Loose
    ancien membre du Bureau National de la JC

    Loose Le 12 février 2015 à 15:40
  •  
  • Bernard,
    J’apprends avec tristesse le décès Bernard Calabuig...
    Je garde en mémoire son sourire...
    Je le revois lors de notre première rencontre, nous accueillant accompagné de Pierre Zara (secrétaire général du mouvement de la jeunesse communiste de l’époque), à Moscou lors de mon retour du chantier du BAM en juillet 1981.
    Je n’oublierai jamais non plus de notre lutte commune pour libéré Nelson Mandela avec notamment l’image d’un Bernard courant sur la national 7 à Villejuif derrière le panier à salade qui nous embarquait pour le commissariat, gesticulant et hurlant "ce sont des jeunes communistes qu’ils osent arrêter !"...
    Bernard, tu viens de nous lâcher la rampe (comme on dit des fois), mais ton combat continue.
    Ta modestie, ta lucidité et ton humanité vont nous manquer...
    Hasta siempre camarade !
    Yo de Villejuif

    yoyo Le 13 février 2015 à 08:15
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  • C’est avec une profonde tristesse que j’ai appris la disparition de Bernard et son courageux combat contre la maladie.
    Et ce sont les combats communs qui me viennent à l’esprit en pensant à lui.
    C’est à la JC, alors qu’il était secrétaire national du mouvement, que j’ai eu la chance de le rencontrer et de partager avec lui des luttes d’une grande intensité : rassemblements pour la paix, combat pour la libération de Mandela, festival mondial de la jeunesse… l’enthousiasme d’être acteur d’un combat émancipateur pour un monde plus juste, plus fraternel.
    Puis j’ai suivi de loin en loin son parcours avec intérêt et respect pour son cheminement.
    Je partage la douleur de sa femme Viviane, de ses enfants, dans ses instants et je tiens à les assurer de tout mon soutien dans cette épreuve.
    Jocelyne Panteix

    Jocelyne Panteix Le 13 février 2015 à 18:52
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  • Bernard....cette génération de Dirigeants Communistes qui remplit d’Humanité leurs pairs....comme beaucoup d’autres pour moi c’est au sein de la Jeunesse Communiste que je visBernard excelleroui exceller... dans ce type de comportement, sans doute faut il y voir là la raison des liens si forts qui continuent d’unir les uns et les autres par delà ...bien au delà de leurs parcours respectifs. Je t’embrasse Bernard et merci du fond du Cœur de cet enseignement si précieux.

    Gilles Saint-Gal Le 13 février 2015 à 22:13
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