Accueil > Société | Par Jérôme Latta | 4 mars 2015

Cash investigation, ou les vertus d’un journalisme qui pose des questions

L’épisode de l’émission de France 2 diffusé hier est encore parvenu à faire tomber les masques. Au-delà du caractère réjouissant de cet exercice de dévoilement, c’est une conception subversive, et salutaire, du journalisme qui est ainsi défendue.

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Si l’on peut faire la fine bouche sur un style d’enquête télévisuelle qui ne lésine pas sur les effets et la mise en scène des journalistes par eux-mêmes (non sans quelque dérision, toutefois), l’émission Cash investigation présentée par Élise Lucet et produite par Paul Moreira ne manque jamais d’enfoncer le coin précisément là où il fait mal, notamment en plaçant les dirigeants – politiques ou économiques – devant leurs exorbitantes contradictions et leur incommensurable tartufferie. On ne compte ainsi plus les séquences tragiquement hilarantes qui les montrent dans l’incapacité de répondre à des questions aussi cruelles que justes sur leurs responsabilités.

Course-poursuite chez les élites

Cette fois, l’émission intitulée "Quand les actionnaires s’en prennent à vos emplois" s’est attaquée à la manière dont le capitalisme financier reste aveugle aux dommages humains qu’il provoque à chaque fois qu’il agit pour les (délirants) profits d’une minorité, au détriment manifeste de l’intérêt général. Licenciements boursiers de Sanofi pour verser plus de dividendes aux actionnaires, fermetures d’usine (Samsonite à Hénin-Beaumont) pour qu’un fonds de pension fasse la culbute : les dossiers abordés sont édifiants, et ils établissent aussi bien le désastre social que l’aberration économique auxquels conduit cette idéologie.

De Pierre Gattaz à Mitt Romney, les "victimes" du micro d’Élise Lucet ont encore été efficacement poursuivis, et acculés. On peut retenir les propos du président du Medef tant ils illustrent la somme de dénis nécessaire au maintien de la façade. « L’économie n’est pas politique », ose-t-il par exemple (et l’on ne saurait dire à quel point cette escroquerie-là est aussi centrale que peu contestée). « C’est un faux débat », martèle-t-il quand les questionnements sur la rémunération du capital le mettent en fâcheuse posture, de même qu’il affirme avoir d’autres graphiques que celui de l’INSEE, embarrassant, qui lui est mis sous le nez.

Accordons aussi un crédit à Emmanuel Macron qui a, quant à lui, souhaité « remettre le contexte dans sa situation ». L’intervieweuse tentait de pointer la gabegie fiscale du Crédit impôt recherche (CIR) tel qu’accordé à Sanofi… qui supprime des emplois dans la recherche (voir la séquence). Cette fois, les incantations du ministre de l’Économie pour en appeler à la "réalité" et à "l’action" sont apparues dans toute leur vacuité (lire "Portrait du liquidateur").

Fuir pour échapper aux aveux

Dans la droitosphère, de telles enquêtes sont accueillies par de hauts cris et des accusations de gauchisme ou de marxisme. On comprend le choc : des journalistes ne se résignent pas à laisser des questions essentielles sans réponse, portent le fer dans la plaie – ou remontent le fer jusqu’au manche, pour interroger ceux qui le tiennent.

En faisant littéralement irruption – dans les assemblées d’actionnaires, dans les cénacles et les réunions privées –, Cash Investigation souligne aussi en creux l’impunité médiatique dans laquelle ils sont confortablement laissés par la complaisance journalistique ordinaire. Les raisons de leur fuite devant des micros autrement plus incisifs sont somme toute fort logiques : à ces questions-là, il ne peuvent apporter de réponses, seulement produire des aveux.

"CI", comme quelques autres enquêtes et documentaires, dont la visibilité marginale ne peut hélas contrecarrer le raz-de-marée de la doxa contemporaine, montre au terme d’un véritable travail d’information comment fonctionne le capitalisme contemporain – en particulier au travers de la nécessité d’imposer continument des faux-semblants. On comprend donc, aussi, la frayeur des dominants et de leurs vigiles quand ils prennent conscience de la minceur du mur idéologique derrière lequel ils se tiennent. Pas étonnant, alors, comme l’a résumé Paul Moreira sur Twitter, que « les adorateurs du business répondent par étiquettes idéologiques ou injures. Comme une secte énervée. »

L’émission intégrale est sur le replay de France Télévision.


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  • A voir l’impact de l’émission d’Elise Lucet, on se prend à regretter que les parlementaires apparaissent si timorés face aux 1%.

    Monsieur HR Le 4 mars 2015 à 15:42
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  • Pas du tout d’accord avec ce type de "journalisme coup-de-poing" qui fait de la démagogie en dénonçant des comportements qui ne sont pas majoritaires : à quelques semaines des élections, pas difficile de voir la réaction de la gauche qui tape sur les entreprises ! Ce n’est pas ainsi qu’on va attirer des investisseurs, ni créer de l’emploi : juste dresser les catégories sociales les unes contre les autres, ce qui fait bien progresser la France !

    Maria Le 4 mars 2015 à 17:18
       
    • Ne vous déplaise, je trouve que pour une fois c’est du vrai journalisme. Celui qui dérange en pointant du doigt des dysfonctionnements flagrants qui bénéficient à une élite tout en appauvrissant l’immense majorité. Et personne ne vaut 500 fois le SMIC. Les personnes touchant des salaires disproportionnés ne peuvent plus être en phase avec le réel de leur contemporains.

      Roland Le 7 mars 2015 à 15:44
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  • Visiblement Maria n’a pas regardé Cash Investigation, ni d’ailleurs le reportage Infrarouge qui a suivi sur la dynastie Wendel (très révélateur également). L’objet n’est pas de dénoncer "des comportements" mais de regarder en face la financiarisation de l’économie. La finance (qui devrait être un moyen de faciliter l’activité économique et l’emploi) met désormais l’économie à son seul et unique service. Ces "investisseurs" (je parlerai plutôt de vautours) attendent des rendements à deux chiffres chaque année, conduisant à réduire les investissements productifs nécessaires à la compétitivité des entreprises, à réduire les emplois et à se priver ainsi de compétences indispensables.
    Remettre la finance à sa place est donc une question de survie pour notre économie et nos emplois. Vous Maria, qui souhaitez "faire progresser la France", devriez donc être en première ligne dans ce combat.

    Cyril Le 4 mars 2015 à 23:43
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  • Maria qui ose émettre une " critique" sur un sujet qu’elle ne maitrise apparemment pas du tout ! Pour une fois que le NWO est enfin critiqué et mit à jour, tout comme la pression des actionnaires pour leurs gains sur le court terme, au mépris des salariés des entreprises siphonnées avant d’être liquidées, le dénis des politiques et des grand patrons sur les conséquences de leur politique capitaliste, qui ne servent que leurs poches... Etc... Bref France2 m’a agréablement surpris sur la qualité et l’objectivité de cette émission ! Bravo !

    Maxime Le 5 mars 2015 à 16:51
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  • Toujours :-( des remarques en commentaires, sur le faux problème de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine.

    Cela ne fera que vous diviser alors qu’il s’agit bien "du même air, que vous respirez..."

    Parlez plutôt de l’action à mener pour changer les choses. "Elire", "financer", "travailler", "prospérer",... sont des verbes qu’il est urgent de "conjuguer" aux temps des phénomènes incontestables que sont :

    -La Mondialisation de l’économie,
    -La Pollution des écosystèmes vitaux donc prioritaires,
    -L’Atomisation des protections sociales,
    -Diffusion rapide des informations vraies ou fausses (car partielles ou partisanes)
    -Perte des identités géographiques, mais pas encore linguistiques ou culturelles (ou inversement)...

    Débattez autour de vous, en ayant la certitude que chacun veut le bonheur de tous, tout en proposant un discours qui ne conduira pas à ce qu’on le dérange dans ses habitudes ou ses acquis. Ce discours est limité à nos propres connaissances, notre perception sociologique des choses.

    Là se trouvent les freins principaux du mieux être de l’Humanité et de la conservation honorable de la planète.

    jeanmi Le 5 mars 2015 à 17:48
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