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Accueil > Monde | Par Loïc Le Clerc | 12 janvier 2016

Catalogne : l’extrême gauche, marchepied de la droite indépendantiste

Après trois mois de négociations entre les forces indépendantistes, la CUP (Candidature d’unité populaire) a cédé : elle soutiendra la droite, quel que soit le prix à payer pour toute la gauche espagnole.

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Plus personne n’y croyait, les dirigeants de la CUP (Candidature d’unité populaire), petit parti de l’extrême gauche catalane indépendantiste, l’ont fait. Samedi soir, ils se sont résignés à appuyer la coalition Junts pel Sí (Ensemble pour le oui), formation des principaux partis indépendantistes largement dominée par la CDC, la droite nationaliste, parti du président sortant Artur Mas.

Changement de maître

À l’issue des élections régionales de septembre, Junts pel Sí échouait à huit sièges de la majorité. La CUP et ses dix députés faisaient alors office d’alliés potentiels, bien que contre-natures. Imaginez le NPA ou LO ayant le pouvoir d’investir Sarkozy (lire aussi "Quelques clés des élections catalanes").

Les "anticapitalistes" (les guillemets sont désormais de rigueur) ont donc accepté de soutenir une politique de droite, austéritaire et inégalitaire. Pourquoi ? Pour l’indépendance de la Catalogne ? Mas et la CUP sont bien d’accord sur le drapeau, l’hymne, la langue, etc. Mais sur rien au-delà de la forme. La CUP a donc accepté de changer de chemise, de ne plus rendre de comptes à Madrid, simplement pour changer de maître – alors qu’Antonio Baños, de la CUP, rêvait que la Catalogne soit un « État nouveau souverain, sans ingérence de Bruxelles et des pouvoirs financiers, égalitaire et juste ».

Pour en venir à soutenir la droite, la CUP est passée par plusieurs phases de votations. Tout d’abord le 27 décembre, quand une assemblée des 3.000 membres du parti a voté, à trois reprises. Lors des deux premiers votes, l’avantage du "non" a été jugé trop faible (moins de cent voix d’écart). Le troisième a accouché d’une égalité à 1.515 voix pour et contre, et d’un blocage total.

Nouvelle tête, même programme

C’est donc le conseil politique du parti qui devait décider, le 2 janvier, du sort de la Catalogne par le vote des soixante dirigeants d’un parti minoritaire. Et ils ont voté contre… Un choc pour Mas. Quelle audace, qu’on organise des élections sur-le-champ ! Sauf que, le 9 janvier, Mas s’est retiré, à la toute dernière minute. Voilà qui offrait un prétexte de revirement aux dix députés de la CUP. « La tête d’un Israélien vaut bien celles de dix Palestiniens », analysait Anna Gabriel, députée de la CUP, dont on appréciera l’humour.

Le parlement catalan a donc investi Carles Puigdemont, grâce au vote des députés de la CUP. Maire de Gérone et illustre inconnu en Espagne, Puigdemont est sur une ligne politique tout aussi dure que Mas, tant en matière d’indépendantisme que de politique économique et sociale. Pour ce faire, la CUP a dû signer un accord humiliant par lequel les "anticapitalistes" envoient deux de leurs députés rejoindre les rangs de Junts pel Sí et jurent de voter « dans tous les cas » les propositions de la droite.

Ainsi, après avoir récusé Artur Mas, la CUP a permis l’élection d’un homme qui a déclaré que son programme politique était le même que celui de Mas. Puigdemont se donne dix-huit mois pour procéder à la création d’un État catalan, qui aurait pour président (symbolique)… Artur Mas ! Cela n’empêche pas la CUP de prétendre ainsi « envoyer Mas dans les poubelles de l’Histoire ».

Occasion ratée pour la gauche

Si, samedi, la CUP n’avait pas fait ce choix, Artur Mas aurait été dans l’obligation de convoquer de nouvelles élections dès le lendemain. La CUP, grandie par sa cohérence, aurait alors bénéficié de la dynamique nationale de Podemos, ainsi que du soutien de la maire de Barcelone Ada Colau (qui s’était mise à l’écart de ces élections catalanes pour éviter d’être mêlée à ce fiasco si prévisible). Inversement, le parti de Mas s’était effondré aux législatives de décembre et la vieille droite corrompue semblait sur le point de mourir d’elle-même. Une majorité de gauche, ouverte à la discussion sur le statut de la Catalogne et porteuse d’une alternative politique crédible, aurait pu alors se dessiner. La CUP, en se sacrifiant, n’a pas mesuré les effets collatéraux.

Pis encore, à Madrid, le PSOE, plutôt opposé aux indépendantistes, se déchire de l’intérieur. Le PP fait pression pour que les socialistes les soutiennent, ou au moins s’abstiennent, et laissent ainsi la droite aux commandes du pays (lire aussi "Sans accord, l’Espagne va vers de nouvelles élections). Podemos est moins entendu, tant le trouble est grand autour de la problématique catalane. La situation était déjà bien incertaine, il semble désormais encore plus compliqué de faire basculer l’Espagne à gauche.

L’ironie de l’histoire pour Ada Colau, c’est qu’après des années à demander le jugement des urnes, les indépendantistes ont désormais peur des élections. Bien seule, une fois de plus, à rester intègre, elle demeure optimiste : « Ce n’est qu’une question de temps : nous continuons à construire le véritable changement ».

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Vos réactions

  • mais vous invaginiez quoi ?
    un catalan est avant tout catalan avant d être de gauche ou de droite.
    C est mal connaître l’Espagne de penser que cela aurait pu être autrement.
    Quand la boite de pandore nationaliste sera ouverte, le pays basque suivra, puis l’Andalousie .

    buenaventure Le 12 janvier à 22:41
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  • "Lors des deux premiers votes, l’avantage du "non" a été jugé trop faible "
    ça aurait été bien qu’on nous dise l’objet du vote...
    Sinon ci-joint, un article tout aussi intéressant http://www.les-crises.fr/catalogne-les-independantistes-finalement-en-ordre-de-bataille/ qui au moins, nous fait comprendre les raisons de cette union des indépendantistes, ce qui n’est pas le cas de cet article qui se limite à dire que le NPA à voté pour SARKO.

    José Le 13 janvier à 06:37
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