Accueil > Economie | Par Laura Raim | 3 juin 2014

Ce que la gauche reproche à Piketty

Phénomène d’édition, choc politique aux États-Unis, espoir d’une nouvelle réflexion sur le capitalisme… l’ouvrage de l’économiste français suscite aussi un débat dans lequel on lui reproche une vision finalement peu critique. État des arguments.

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Il n’y a pas que le très libéral Financial Times qui trouve à redire au best seller de Thomas Piketty. À gauche aussi, dans le concert de louanges et de superlatifs qui a accompagné la dernière publication de l’économiste français, quelques voix jouent aux trouble-fête.

Alors que le prix Nobel d’économie Paul Krugman prédit que Le Capital au XXIe siècle sera « le plus important livre d’économie de l’année, et peut-être de la décennie », certains économistes, tels que Michel Husson et Robert Boyer en France, ou encore James Galbraith aux États-Unis, se montrent plus dubitatifs. Ils sont rejoints par des sociologues comme Didier Eribon ou Geoffroy de Lagasnerie mais aussi par le géographe britannique David Harvey. La somme de 950 pages a beau être à l’origine, dit-on, de la prise de conscience par Barack Obama du creusement des inégalités, cela ne suffirait ni à en faire une œuvre théorique majeure, ni une œuvre de gauche.…

Une masse de données inédites

Dans son ouvrage, l’ex-directeur de l’École d’économie de Paris montre que les inégalités économiques n’ont jamais été aussi fortes depuis les années précédant la Première guerre mondiale. L’extrême concentration des richesses s’explique selon lui de la façon suivante : « Dès lors que le taux de rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance de la production et du revenu, ce qui était le cas jusqu’au XIXe siècle et risque fort de redevenir la norme au XXIe, le capitalisme produit mécaniquement des inégalités insoutenables, arbitraires, remettant radicalement en cause les valeurs méritocratiques sur lesquelles se fondent nos sociétés démocratiques. » Le meilleur moyen de contrecarrer cette tendance consisterait à mettre en place un impôt mondial progressif sur le capital.

Bien sûr, tout le contenu n’est pas rejeté en bloc. Michel Husson en convient : d’une part il fournit « une base de données monumentale sur l’histoire du capitalisme », d’autre part les travaux du "réseau Piketty" (notamment Anthony Atkinson et Emmanuel Saez) ont « fourni une grande partie des arguments des mouvements sociaux récents » (Occupy Wall Street, indignados, etc.) et même l’un de leurs mots d’ordre : « Nous sommes les 99 % ». Pour David Harvey, l’économiste français montre très bien qu’« en l’absence d’intervention redistributive massive de la part de l’État, le capitalisme de marché produit nécessairement des oligarchies antidémocratiques ». Ceci n’est pas exactement un scoop, puisque Karl Marx tirait déjà la même conclusion dans le premier volume de son Capital, mais Piketty mobilise une masse de données inédites pour documenter cette tendance. Le géographe marxiste salue également « son plaidoyer pour les taxes sur la succession, la fiscalité progressive et un impôt mondial sur le capital ». Mais alors, que lui reprochent ces esprits chagrins ?

“Richesses des données, pauvreté de la théorie”

Certains économistes relèvent pour commencer plusieurs problèmes de méthode, notamment autour de la définition du capital. Chez Marx, rappelle Galbraith, « la définition du capital était sociale, politique et juridique. Il correspondait à ce qui permettait aux classes dominantes de contrôler les moyens de production. (…) Il s’agissait du pouvoir que le capital conférait aux capitalistes, celui de prendre des décisions et d’extraire la plus-value du surtravail. Au début du siècle dernier, l’économie néo-classique a troqué cette analyse sociale et politique contre une analyse plus mécanique. Le capital a alors été considéré comme un élément physique, simple facteur de production ». Cette nouvelle vision a permis de « légitimer le profit comme une juste rémunération pour la contribution » du capital. Mais elle pose le problème de la quantification : pour évaluer et rémunérer les parts du capital et du travail comme facteurs de production, il faut pouvoir mesurer leur productivité marginale respective. Le travail peut se mesurer en nombre d’heures, mais le capital ?

Piketty, lui, rejette explicitement l’approche marxiste, s’inscrivant plutôt dans un cadre néo-classique. Du point de vue des économistes hétérodoxes, non seulement ceci représente une régression théorique, mais la définition pikettyenne du capital, qui englobe « l’ensemble des actifs non humains qui peuvent être possédés et échangés sur un marché », manque de rigueur. Selon James Galbraith : « Il confond le capital physique d’équipement ou d’infrastructure avec toutes les formes de richesses patrimoniales, y compris les logements et la terre, que ces biens aient des valeurs productives ou non », ce qui introduit « un flou théorique permanent », confirme Husson. « Le cadre théorique utilisé par Piketty n’est pas à la hauteur de la richesse de ses données », tranche ainsi l’économiste. Mais au delà des questions méthodologiques, ce qui est surtout reproché à Piketty est la faiblesse théorique et politique de ses thèses.

L’effacement de la lutte des classes

Pour Harvey, la soi-disant "loi" selon laquelle la rentabilité du capital est supérieure à la croissance des revenus, cette « contradiction centrale » du capitalisme, est une simple « régularité statistique », ce qui « n’équivaut pas à une explication adéquate, et encore moins à une loi ». « Quelles sont les forces qui créent cette contradiction ? Piketty ne le dit pas. La loi c’est la loi et c’est tout », et de rappeler que Marx, lui, « aurait attribué l’existence de cette loi au déséquilibre du rapport de force entre capital et travail. Le déclin de la part du travail dans le partage du revenu national depuis les années 1970 découle du déclin du pouvoir politique et économique du travail face au capital qui a su mobiliser les technologies, le chômage, les délocalisations et des politiques anti travailleurs ». Le géographe est sévère : « la loi mathématique formulée par Piketty masque plus qu’elle n’informe sur la lutte des classes sous-jacente ». Le rapport salarial, « le rapport de domination propre à l’organisation de la production dans une économie capitaliste » est le grand absent du livre, renchérit Robert Boyer, cofondateur de l’école de la Régulation.

Mais les critiques les plus virulentes du Capital au XXIe siècle émanent des rangs de la sociologie bourdieusienne. Dans des articles parus respectivement dans Libération et Le Monde, Geoffroy de Lagasnerie et Didier Eribon accusent Piketty de promouvoir une idéologie profondément inégalitaire, puisque il dénonce non pas les inégalités, mais seulement le fait qu’elles soient fondées sur le patrimoine et l’héritage plutôt que sur le travail et le mérite. L’auteur ne s’en cache pas, d’ailleurs : « Cela ne m’intéresse pas de dénoncer les inégalités ou le capitalisme en tant que tel, (…) les inégalités sociales ne posent pas de problème en soi, pour peu qu’elles soient justifiées ».

Une légitimation des “bonnes inégalités”

« Tout le projet du livre pourrait être résumé ainsi : atténuer les inégalités de patrimoine pour "redonner du sens" aux inégalités de salaires, pour relégitimer et perpétuer ces inégalités assimilées à des inégalités de mérite », écrit de Lagasnerie. Ainsi, avec son impôt progressif, Piketty chercherait seulement à atténuer les effets les plus scandaleusement inégalitaires du monde capitaliste afin de le rendre acceptable. Or « N’est-ce pas l’opposé de la démarche critique, qui voudrait rendre visible son caractère insupportable ? » Eribon invite donc à cesser de « prendre pour d’extraordinaires avancées progressistes ce que, en d’autres temps, on aurait considéré comme des concessions destinées à sauver le système ».

De fait, l’ouvrage paraît en France dans une collection dirigée par Pierre Rosanvallon, l’ancien animateur de la Fondation Saint-Simon, « qui entendait réunir de manière durable des universitaires, des journalistes, des responsables politiques et des grands patrons avec pour objectif d’organiser le basculement du champ intellectuel de la gauche vers la droite, de Marx vers Tocqueville ou, plus exactement, de Sartre, Foucault et Bourdieu vers Raymond Aron », rappelle le sociologue.

Le texte de Piketty n’est peut-être pas la « grenade intellectuelle » que décrit l’hebdomadaire américain de gauche The Nation. Et il est vrai qu’avec un titre qui fait echo à l’oeuvre majeure de Marx, on était en droit d’espérer un réel renouveau théorique. Mais est-il légitime de reprocher à l’économiste son manque de radicalisme politique ? Le chercheur clame haut et fort qu’il n’est ni révolutionnaire, ni marxiste ni égalitariste. « Je suis vacciné à vie contre les discours anticapitalistes convenus et paresseux », écrit-il dans son livre. Et lorqu’un journaliste américain l’interroge sur l’influence de Marx sur sa pensée, il répond, désinvolte, « Marx ? Je n’ai jamais vraiment réussi à le lire. Vous avez déjà essayé de le lire vous ? »

Le capital au 21e siècle, Thomas Piketty – Editions du Seuil 2013.

Une parodique de l’hebdomadaire américain Bloomberg Business Week.

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Vos réactions

  • En fait, les reproches faits à Piketty peuvent se fondre dans les reproches qu’on fait à l’économie orthodoxe contemporaine de façon générale :)

    C’est d’ailleurs là que réside la force du Capital au XXIe siècle : démontrer la justesse de notre point de vue sur le capitalisme, avec les outils précis de l’économie orthodoxe dominante.

    En cela, c’est une arme précieuse.

    JohnGwendal Le 3 juin 2014 à 15:59
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  • Bon... les marxistes reprochent à Piketty de ne pas être marxiste... Piketty assume clairement le fait qu’il n’est pas marxiste... so... ouate ze phoque ?

    Karl Le 12 mai 2015 à 11:59
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