photo cc Shelly Prevost
Accueil > Monde | Par Laura Raim | 17 octobre 2016

Cette gauche qui ne votera pas Clinton

Malgré le spectre monstrueux d’une présidence Trump, une fraction des supporters de Bernie Sanders refuse de rentrer dans le rang et de soutenir la candidate démocrate du "moindre mal" néolibéral.

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Vous comptez braver le chantage à la "menace fasciste", refuser l’injonction au "Front républicain" et au "vote utile" contre l’extrême droite en avril prochain ? Un coup d’œil outre-atlantique vous donnera un avant-goût de ce qui vous attend. Ils sont pourtant peu nombreux, mais les supporters déçus de Bernie Sanders décidés à voter pour l’écologiste Jill Stein le 8 novembre plutôt que Hillary Clinton (soit 2,4% selon les derniers sondages) font en effet l’objet d’une intense campagne de sermons haineux dans la presse mainstream et sur les réseaux sociaux.

Convictions et trahisons

Intitulée "Ceci n’est pas le moment pour la pureté idéologique, ne votez pas Jill Stein", la tribune dans The Guardian de l’éditorialiste américaine Jill Abramson est exemplaire : « J’ai la nausée à chaque fois que j’entends le nom de Ralph Nader. Si tous ceux qui avaient voté pour lui en 2000 avaient choisi Al Gore, on aurait échappé à la Guerre d’Irak, à l’alliance amicale de George W. Bush et Tony Blair et à d’autres horreurs. Donc je hais les soi-disant "tiers-partis". Je préfère les qualifier de "frange" », affirme-t-elle. Ignorant visiblement le fait que, si le candidat démocrate avait perdu la Floride, et donc la présidentielle, de 537 voix, c’est moins en raison des 24.000 inscrits démocrates qui avaient voté pour Nader que les 308.000 démocrates qui avaient opté pour Bush. Vu la ténacité du "mythe Nader", il faut croire qu’on en veut plus aux démocrates qui ont "trahi" pour plus à gauche que pour plus à droite.

[Lire aussi "Stein et Johnson, les inconnu(e)s de la présidentielle"]

Dans un genre encore plus fielleux, l’article de Sasha Stone sur Medium "Si vous votez pour Jill Stein, voici ce que je sais de vous", débute ainsi : « Je sais que vous êtes égoïste. C’est facile de faire semblant de se préoccuper des autres et de croire que contester le système de deux partis signifie que vous êtes moral et éthique. Vous pensez que vos "convictions" sont plus importantes que ce qui risque d’arriver aux autres. Arrêtez de faire semblant de vous soucier d’autrui, la seule chose qui vous intéresse c’est vous, votre image et votre marque ».

Vouloir voter pour un programme progressiste serait donc un caprice d’enfant gâté irresponsable, comme si ce n’était pas de la responsabilité du parti supposément progressiste de défendre un tel programme.

« Détendez-vous, Trump ne va pas gagner »

Comment les "égoïstes" en question résistent-ils à ces tentatives de culpabilisation et justifient-il leur choix, alors même que Bernie Sanders lui même les appelle à soutenir Clinton ? Nous en avons interrogé un : Jonah Birch, doctorant en sociologie à New York University et militant socialiste. « Détendez-vous, Trump ne va pas gagner » est sa première réponse. De fait, le sulfureux candidat ne cesse de dégringoler dans les sondages au fur et à mesure des débats télévisuels et des scandales à répétition. À cinq semaines du scrutin, une enquête de Politico / Morning indique que la démocrate est à 42% des intentions de vote, contre 36% pour le républicain.

« D’abord, la base électorale de Trump est trop étroite : son racisme lui vaut de se mettre à dos toutes les minorités ethniques, donc il ne peut compter que sur les petits Blancs en colère des zones rurales, analyse-t-il. Ensuite, Hillary Clinton a le soutien non seulement de la machine démocrate, mais de tous les médias traditionnellement de droite et de toute la classe dirigeante, y compris des grandes figures républicaines, comme les Bush. Trump n’a pas la moindre infrastructure organisationnelle de parti, il a encore changé de directeur de campagne il y a un mois ! Enfin et surtout, Clinton mène de très loin la course aux dons ». À la date du 21 septembre elle avait en effet levé 521 millions de dollars contre seulement 182 millions pour Trump.

Mais s’abriter derrière le pari que la plupart des électeurs de gauche n’oseront pas prendre de risque et voteront Hillary en se pinçant le nez n’est pas entièrement convaincant : encore faut-il assumer de voter pour Jill Stein quand bien même cela contribuerait à la défaite de Clinton, aussi improbable soit-elle.

Construire un espace politique de gauche

Jonah Birch est prêt à l’assumer : « Certes, quand on compare les paroles de Clinton et celles de Trump, Clinton est le moindre mal. Mais quand on regarde ses actes en tant que sénatrice, première dame, et secrétaire d’État, elle ne vaut guère mieux ». Et de citer la défense inconditionnelle d’Israël, le démantèlement de l’État social et le tournant sécuritaire et carcéral dans les années 1990, le soutien à la Guerre en Irak et la criminalisation des jeunes Noirs. Sans pour autant nourrir la moindre sympathie pour l’imprévisible fraudeur fiscal raciste et sexiste, le militant refuse de céder à la surenchère catastrophiste faisant de Trump un "fasciste" plus dangereux pour la paix mondiale que ne l’ont été avant lui de fameux va-t-en-guerre comme Bush, Nixon ou Reagan : « La dernière fois on disait que Bush était le nouvel Hitler, maintenant on dit que Trump est le nouveau Hitler et Bush devient le grand sage qui soutient Clinton ! »

Pour Birch, le succès de Sanders l’a montré : « Il existe pour la première fois en quarante ans une demande pour des politiques réellement de gauche rompant avec les politiques néolibérales et néoconservatrices menées par les gouvernements démocrates de Bill Clinton et de Barack Obama. Clinton a choisi de tourner le dos à cette radicalisation de la jeunesse et de continuer sur la même voie néolibérale. Au moins Trump, qui appelle à rendre l’Amérique "Great Again", a-t-il compris qu’une grande partie de la population souffrait. En face, Clinton répond que l’Amérique est déjà "great". Comment peut-elle espérer être crédible ? Si elle perd, c’est à 100% de sa faute : parce que sa stratégie aura été de s’adresser aux élites et à Wall Street plutôt qu’aux électeurs. »

D’un point de vue stratégique, le militant socialiste en est convaincu : « On n’arrivera jamais à faire croître l’espace radical amorcé par la campagne de Sanders si, tous les quatre ans, on accepte de se taire et de se ranger derrière le soi-disant moindre mal néolibéral ».

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Vos réactions

  • Evidemment, tous les médias sous influence ne parlent que des deux nababs Trump et Clinton.

    Sur le Parti Vert et la campagne de Jill Stein, voir
    Une nouvelle route s’ouvre devant le Parti Vert

    Jean-Michel Le 17 octobre à 14:46
  •  
  • Bonjour CEla me rappel la campagne Chirac contre Le PEn.......l’énorme pression pour voter CHirac

    bob Le 18 octobre à 12:26
  •  
  • Moi, je ne regrette pas d’avoir voté Chirac en 2002, c’était quand même autre chose que Hollande, Zarkozy et Morandini. Mais c’est vrai que parfois il faut abandonner la recherche du poison le moins toxique et plutôt boire de l’eau, tranquillement, à la maison.

    Clinton, c’est la guerre, Trump c’est un cocktail molotov. Dans les medias, tout les jours, on a droit à la minute de haine contre Trump, ce héros de la téléréalité. C’est plutôt comique. N’était il pas le meilleur d’entre eux ?

    koui Le 18 octobre à 23:09
       
    • la minute de la haine, c’est exactement ça.

      Ça me rassure de voir que d’autres gens pensent ainsi et qu’entre peste et choléra, on n’est pas obligé de choisir, sans pour autant s’enfermer dans la posture du sage sur sa montagne

      laurent Le 19 octobre à 13:48
  •  
  • Moi je regrette colossalement d’avoir voté chirac, il y a une incroyable hypocrisie sur cet évènement car il est certain que dés les résultats du premier tour, l’équipe de campagne de chirac a dut faire péter le champagne, ils avaient gagné cash !

    Tous les gens informés savaient que même Noel Mamere ou Robert hue auraient gagné face à j m lepen, avec au pire une intense campagne de presse pour les présenter comme des démocrates, en fait bien plus proche du centre bayroutiste que des bolchéviques et des "green wariors".
    Alors pourquoi ils ont tous joué à ce point là à faire peur, de la lcr à la droite catho ?
    La seule personnalité qui a eu une réaction décente pendant cette mascarade ce fut Arlette Laguiller ; en refusant catégoriquement de servir la soupe à la chiraquie et elle s’est fait incendier par TOUS, autant par les représentants de la gauche radicale que par le showbiz transgressif.

    Résultat ; l’escroc chirac a été élu avec un score à la gabonaise et on a pu apprécier la prise en compte des voie de gauche dans les choix politique pro-patronaux qu’il a fait dés son retour aux affaires..
    Ah que si je regrette, mais j’y repense souvent et j’en ai tiré des conséquences :

    Plus jamais de vote « utile » ou soit disant « républicain ».

    Arouna Le 20 octobre à 15:08
       
    • Vote utile Chirac en 2002 contre Le Pen, vote utile Hollande 2012 contre Sarkozy : bon, ça me va, je crois avoir compris ? Malgré mon vote NON en 2005, le seul que je revendique aujourd’hui, la finance, "l’Europe" germanique et le MEDEF nous dominent de plus en plus : je vais essayer de trouver un vote vraiment utile pour affirmer mes valeurs et mon "identité" démocratique, sinon je m’abstiendrai au second tour, ce sera plus utile !

      jom Le 22 octobre à 23:18
    •  
    • C’est justement son score à la gabonnaise qui le disqualifiait d’office, je crois et ça montrait qu’on était pas encore tout à fait prêt à accepter le Fhaine.

      cazueladepolo Le 23 octobre à 20:34
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