Accueil > Idées | Par Gildas Le Dem | 17 mars 2015

Chantal Mouffe : vers une démocratie radicale

Le conflit politique est inévitable dans une société démocratique, et ses vertus "agonistiques" doivent être célébrées et préservées. La philosophe belge Chantal Mouffe s’interroge sur la possibilité d’une démocratie radicale et plurielle.

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Chantal Mouffe, philosophe belge, compte sans doute parmi les plus influentes des intellectuelles européennes à l’échelle mondiale. Mais elle reste surtout connue pour avoir écrit, en 1985 et en collaboration avec Ernesto Laclau, Hégémonie et stratégie socialiste, qui allait marquer les révolutions institutionnelles sud-américaines, et scander leur aspiration à une démocratie radicale.

De cette idée d’une démocratie radicale, il était difficile pourtant de se faire une idée pour le lecteur français, d’autant que les livres ultérieurs de Chantal Mouffe, spécifiquement consacrés à la démocratie, n’ont été, jusqu’ici, publiés que par des maisons anglo-saxonnes. C’est chose réparée aujourd’hui, avec la publication d’un livre sans doute appelé à faire date en France : Agonistique. Penser politiquement le monde.

La démocratie : agonisme vs. antagonisme, adversaire vs. ennemi

La grande originalité de Chantal Mouffe est sans doute d’avoir pris, dans le champ de la philosophie contemporaine, la théorie politique de Carl Schmitt au sérieux. Celle-ci, non sans ambiguïté et perversité (Carl Schmitt fut l’un des constitutionnalistes du IIIe Reich), formulait une puissante critique à l’égard de la démocratie libérale. La démocratie libérale tendrait en effet à dépolitiser les rapports intra- et inter-nationaux, en écartant de son champ la distinction ami/ennemi, ou si l’on préfère, Eux / Nous, au profit de la recherche, toute formelle, d’un consensus rationnel. Autant dire qu’elle rendrait impensable l’existence, dans toute société, de formes d’hostilité et d’antagonismes qui, pour Carl Schmitt, restaient et même devaient rester indéracinables [1].

La pensée de Chantal Mouffe ne nie pas la présence de tels antagonismes, elle consiste simplement, si l’on peut dire, à proposer de reconnaître la conflictualité à l’œuvre dans toute société, mais à avancer que les conflits, dans un cadre radicalement pluraliste, peuvent être négociés de manière agonistique. Autrement dit, il s’agit, dans une conception radicale de la démocratie, de reconnaître la légitimité du conflit, du combat, de la lutte (agonisme), pour réduire le risque que ceux-ci ne dégénèrent en antagonisme, mortel à tous les sens du terme.

Si, en effet, comme l’affirmait Carl Schmitt, la désignation d’un ennemi est l’acte politique par excellence (notamment celui, souverain, d’un État-Nation), cette désignation suppose le droit d’annihiler absolument un ennemi. C’est pourquoi la pensée de Chantal Mouffe se montre ici très rigoureuse et tranchante : une démocratie ne saurait connaître d’ennemi, elle ne se reconnaît que des adversaires et des alliés. Remarque utile s’il en est, et qui n’est pas que de simple terminologie, à l’heure où la "guerre contre le terrorisme" risque à nouveau de déstabiliser les démocraties en Europe, en menant à la suspension des droits et des libertés publiques au nom d’une menace perçue comme existentielle.

Déconstruire l’hégémonie de la pensée de droite

Pour autant, Chantal Mouffe n’entend rien céder à la démocratie libérale. D’une part, si l’on a pu qualifier sa pensée de "post-marxiste", c’est seulement au sens où elle refuse une perspective où toutes les luttes seraient, c’est vrai, réduites à la lutte des classes. Si donc elle prend en compte les luttes environnementalistes, mais également les luttes des Noirs, des femmes, des homosexuels, elle n’entend pourtant, en rien, minimiser la dimension classiste des conflits. Elle appelle simplement à en reconnaître la pluralité radicale et à penser, à défaut de leur convergence, leur articulation.

En effet, si ces différentes luttes entretiennent entre elles des divergences (et parfois des conflits), elles ont toutefois un adversaire commun : l’hégémonie contemporaine d’une pensée de droite néolibérale et conservatrice, qui tend à virer vers la réaction morale et religieuse, quand ce n’est pas, tout simplement, le fascistoïsme.

C’est donc cette hégémonie politique de la pensée de droite, qu’il faut, aux yeux de Chantal Mouffe, à tout prix désarticuler et déconstruire : c’est-à-dire l’articulation des rapports sociaux sous forme de différentes identités essentialisées, et articulées autour du nationalisme religieux et ethnique (ainsi que la multiplication de confrontations autour de valeurs morales non négociables).

Critique d’une gauche radicale "éthique"

C’est ici, précisément, que Chantal Mouffe se sépare à la fois de la conception libérale de la démocratie, et de sa critique contemporaine. En effet, si elle ne concède rien au modèle délibératif de la démocratie libérale qui vise, sur un modèle juridique et moral, à parvenir à un consensus rationnel et institutionnel (mais qui efface en fait le caractère politique et passionné des conflits), elle ne s’interroge pas moins sur le modèle éthico-moral qui informe, aujourd’hui, sa critique dans la pensée de gauche radicale.

C’est ainsi qu’elle s’interroge sur le caractère largement dépolitisant de pensées qui tendent à célébrer, dans une perspective post-opéraïste [2], la vertu du soulèvement pour elle-même : soit que l’on pense aux occupations de places ; soit que l’on pense encore à la désobéissance civile et aux lanceurs d’alerte ; soit même que, comme Alain Badiou, l’on pense à l’avènement d’une Idée communiste.

Dans tous les cas, relève-t-elle, il s’agit de "déserter", pour ainsi dire, le terrain institutionnel et étatique, pour reconstituer des formes de sociétés transparentes et apaisées, réconciliées avec elles-mêmes. Si bien que la pensée de gauche aurait, au fond, renoncé à penser une transformation de l’État, aurait abandonné le terrain institutionnel à l’hégémonie d’une pensée de droite, et se serait privée des moyens institutionnels, comme en Amérique du Sud, de la renverser (comme elle le rappelle, le mouvement des piqueteros, en Argentine, serait resté vain s’il ne s’était concrétisé par l’arrivée au pouvoir de nouveaux acteurs politiques).

Le "pathos" démocratique.

Non que Chantal Mouffe ne célèbre pas les soulèvements ; elle se félicite, au contraire, de ce que les rues arabes, par exemple, se soient levées contre des régimes dictatoriaux, et aient finalement donnée une leçon de démocratie à l’Europe et aux États-Unis. Elle s’inquiète seulement que la valorisation de ces nouvelles pratiques ne visent, en définitive, qu’à cultiver un ethos démocratique, une attitude morale, qui tend à évacuer la dimension passionnée, affective de ces conflits, et à renoncer à les réarticuler en termes institutionnels.

C’est pourquoi Chantal Mouffe entend plutôt célébrer un pathos démocratique : celui qui a guidé les révolutions institutionnelles en Amérique Latine (et aujourd’hui Syriza en Grèce) mais, aussi bien, le geste d’artistes activistes comme Alfredo Jaar, les Yes Men, ou la fondation du MACBA à Barcelone, lieu institutionnel de contestation politique et artistique, s’il en est actuellement en Europe.

C’est sans doute que, pour Chantal Mouffe, passion, esthétique critique et politique sont, dans une démocratie radicale, inséparables.

Agonistiques. Penser politiquement le monde , de Chantal Mouffe, Beaux-Arts de Paris éditions, 20 euros.

Notes

[1Comme le fait remarquer Henrich Meier dans La leçon de Carl Schmitt, ce caractère indéracinable est en effet, chez Carl Schmitt, systématiquement associé au pêché originel. C’est donc un motif théologico-politique qui reconduit, chez le penseur allemand, une forme de nationalisme et de fondamentalisme.

[2L’opéraïsme désigne un mouvement politique marxiste hétérodoxe, né dans l’Italie des années 60-70, et qui invoquait la nécessité d’une forme de séparatisme entre le capital et le travail d’une part, la société et l’État d’autre part.

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Vos réactions

  • "Chantal Mouffe, philosophe belge, compte sans doute parmi les plus influentes des intellectuelles européennes à l’échelle mondiale" Merci M. Le Dem pour cette révélation planétaire qui va faire son effet dans les foyers de France et de Navarre, dimanche midi, entre le gigot flageolets et la tarte aux pommes maison ! Rien de tel que la lecture de Regards pour épater la galerie lors des repas de famille.

    Fulgence Le 18 mars 2015 à 23:51
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  • Cher Fulgence, si vous étiez un peu moins méprisant et auto-centré sur vos repas de famille franco-français, vous iriez en Amérique du Sud voir comment, par exemple, dans les familles de Gualeguaychú, ou dans les comités de piqueteros, les travaux de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau ont été âprement discutés, et ont servis de point d’appui à des luttes très concrètes contre des entreprises multinationales.

    Cordialement.

    Gildas Le Dem Le 20 mars 2015 à 23:40
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