Accueil > Culture | Entretien par Caroline Châtelet | 13 avril 2016

Claire Simon, retour au bois

Avec son nouveau documentaire, Le Bois dont les rêves sont faits, Claire Simon offre dans une œuvre chorale une pérégrination au cœur du bois de Vincennes. Entretien avec la réalisatrice.

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Promenant sa caméra au fil des saisons, des différents espaces du bois, des personnes rencontrées et de leurs activités, la réalisatrice dévoile aussi les multiples usages possibles de ce lieu. En s’intéressant à cette nature factice, entretenue et accessible en métro, Claire Simon – dont les films précédents se sont autant penchés sur (entre autres) la gare du Nord, un centre de planning familial ou encore une cour de récréation – capte les mille et une voix du monde.

Empreint d’une forme de mélancolie, Le Bois dont les rêves sont faits révèle aussi derrière les activités de chacun (peinture, cyclisme, élevage de pigeons, promenade, aéromodélisme, prostitution, etc.) la quête d’un lieu idéal, utopique. Ainsi que leur arrière-champ, qu’il soit marqué par la solitude, l’inquiétude ou le tragique.

Regards. À travers votre film, on découvre comment chacun de ses protagonistes y construit son propre territoire. Est-ce ce processus qui vous intéressait ?

Claire Simon. Chacun fait l’expérience de son bois et l’invente. Pour le peintre, par exemple, je pense qu’il ne va jamais nulle part ailleurs qu’à ce petit carrefour avec la rivière. Là, il se met en scène lui-même comme un "grand peintre", réalisant un petit tableau sur un chevalet, avec tous ses tubes de peintures à côté. C’est magnifique, c’est un atelier dans la forêt et quand on le découvre, on a l’impression de voir un artiste du début du XXe siècle. Il dit de lui qu’il n’a pas de personnalité, qu’il n’est pas un grand peintre, mais il joue à Gauguin, à Cézanne. Ce qu’il fait constitue à la fois un spectacle et un acte. La puissance créatrice des gens, comment chacun invente un système, une histoire pour être bien, c’est cela qui m’intéressait.

« La forêt, c’est le monde des hommes, de la chasse, du sexe, du sauvage, de l’animal »

Vous dites au sujet du bois – et le film le montre bien – que les femmes et les hommes ne l’occupent pas de la même façon…

Il y a très peu de femmes seules et pas de groupes de femmes. J’en ai cherché, pourtant. C’est un monde d’hommes, où l’on trouve quelques femmes, quelques mères. Mais ce constat est celui d’une réalité : la forêt (qui vient du latin "foresta" qui signifie l’extérieur), c’est le monde des hommes, de la chasse, du sexe, du sauvage, de l’animal. C’est de l’ordre du dehors. Tout cela ce sont des valeurs "viriles".

Cet usage de l’espace selon les sexes rejoint au final celui dominant dans l’espace urbain...

Chez les femmes existe malheureusement une rivalité organisée depuis la nuit des temps. Alors il y a des exceptions. Des féministes, des lesbiennes, d’autres femmes ont tenté et tentent de contrer cela, mais c’est encore balbutiant. Quand on voit des hommes se retrouver au bois, le sentiment de liberté et le soulagement qu’ils éprouvent à se retrouver entre eux, avec leurs copains, cela je ne l’ai jamais vu chez des femmes. Pendant le tournage, sur les quatre-vingt SDF vivant dans le bois l’hiver et les deux cent l’été, il y avait trois femmes. J’ai eu la chance d’en filmer une, mais qui n’est pas seule – seule elle ne pourrait pas tenir, c’est vraiment difficile. Dans ce contexte, seules les prostituées échangent pas mal entre elles. Il y a évidemment des rivalités, mais elles discutent telles des collègues et elles sont assez copines. En dehors du bois, le fait de voir des femmes en groupes, libérées de toutes les contraintes de la famille et du couple, est aussi beaucoup plus rare et clandestin.

Vous évoquez également la présence disparue du Centre universitaire de Vincennes (ouvert de 1969 à 1980). À quel moment avez-vous eu le désir d’aborder cette utopie-là ?

Dès que j’ai commencé le film, j’y ai pensé. Mais c’est surtout que je ne retrouvais pas où il était : j’y étais allée plusieurs fois lors de son existence et tout ce que je lisais au sujet de sa localisation était faux. Une fois il était indiqué à un endroit, une fois à un autre. C’était très surprenant. Il n’en reste plus aucune trace aujourd’hui, la mémoire de cet endroit a été volontairement effacée. Même s’il existe aujourd’hui une autre fac qui porte ce nom (Université Paris VIII – Vincennes-Saint-Denis), accessible comme l’était Vincennes aux non-bacheliers, il y a quand même eue la volonté de supprimer toute trace de ce foyer de la pensée et de la révolte qu’a pu représenter Vincennes.

« De Deleuze à l’inventaire des papillons, il se dit quelque chose sur comment le monde s’est transformé »

Vous dédiez d’ailleurs le film à Gilles Deleuze (ainsi qu’à l’enseignant et essayiste Gilles Lipovetsky) qui y a donné des cours. Que représente cette université et ce philosophe disparus pour vous ?

Vincennes, Deleuze, c’était la fac, le philosophe dans la forêt. Il y avait l’utopie de la fac elle-même, de ce lieu où tous les plus grands penseurs venaient, et pas seulement en philosophie. Cela a quand même du sens d’éradiquer un tel endroit, et c’est une éradication. Dans le film, j’essaie par le montage de raconter ce qui s’est passé depuis la disparition de la fac il y a plus de trente années. On voit d’abord la promenade de personnes atteintes de troubles psychiques, avec cet homme qui touche un arbre. On passe ensuite aux images d’archives de Deleuze donnant un cours. Puis, à nouveau le bois aujourd’hui, avec le forestier et son stagiaire qui essaient de compter le nombre de papillons présents dans un rayon de cinq mètres. De "Qu’est-ce qu’une promenade ?" ; à l’interrogation de Deleuze "Est-ce que je suis une personne, est-ce que je suis un événement ?" et jusqu’à cet inventaire du nombre de papillons, il se dit quelque chose sur comment le monde s’est transformé.

Vous faites le lien entre l’intellectuel et ces forestiers…

Ils sont assez drôles, ils ont l’air d’encyclopédistes inventoriant ce que comporte le bois. Mais en même temps, cet acte porte l’idée qu’au lieu d’essayer de penser le monde, de trouver d’autres formes de pensées, d’inventer de nouveaux concepts – ce que faisait Deleuze –, on fait les comptes. Chercher combien de papillons demeurent, si la biodiversité est protégée, s’avère au final une position extrêmement réactionnaire. En trente ans, c’est cela qui a changé. Même si ce rapport à l’inventaire est certes important, je trouvais ça assez terrible. D’un certain côté la nature a bon dos, elle recouvre ici entièrement la pensée.

Si vous ne revendiquez pas forcément le terme, il y a dans nombre de vos films un caractère éminemment politique, qui s’exprime dans votre façon de filmer des lieux (la gare du Nord pour Gare du Nord, un centre de planning familial dans Les Bureaux de Dieu, le bois de Vincennes dans Le Bois dont les rêves sont faits, etc.) où se croisent toutes les classes sociales...

C’est sans doute parce que j’ai grandi à la campagne. C’est le principe du village : la place du village c’est le forum, une façon de voir la société, tout le monde. C’est peut être une conception très XIXe, mais la place publique est l’endroit où se croisent des gens qui ne sont ni de la même classe, ni de la même origine et qui pour autant arrivent à cohabiter ou à s’engueuler. D’ailleurs c’est le fait remarquable des films des frères Lumières : on voit toujours plusieurs classes en même temps. S’il y a des systèmes d’oppression, il y a tout le temps de la relation. Et puis, quand ce n’est pas visible, c’est toujours un peu louche : lorsqu’on cache cette relation, cela signifie que l’oppression est beaucoup plus grande.

Le Bois dont les rêves sont faits, 2h26, sortie le 13 avril 2016.
scénario et réalisation : Claire Simon.
Toutes les salles et les horaires.
Projections en la présence de Claire Simon : le 15 avril à Grenoble, le 17 avril à Pau, la 18 avril à Toulouse, le 19 avril à Rouen, le 20 avril à Aix-les-Bains, le 21 avril à Valence, le 24 avril à Ivry, le 25 avril à La Rochelle, le 28 avril à Châteauroux.

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  • Le fabuleux chemin du soleil.
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    Aujourd’hui,
    dans le souffle
    léger d’un matin
    musical, il y a
    le portrait du
    courage qui
    marche en silence
    comme la pluie
    mélodieuse qui
    dessine la tristesse :
    j’appelle le sourire
    d’un regard éternel,
    la voix de l’espoir
    et le son de la grâce
    qui revient dans
    le coeur...

    Francesco Sinibaldi

    Francesco Sinibaldi Le 17 avril à 13:51
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