Accueil > Economie | Entretien par Jérôme Latta | 22 février 2016

Clément Sénéchal : « Le projet de loi travail prolonge la dislocation actuelle »

Le projet de loi El Khomri soumet plus que jamais le travail au capital, analyse Clément Sénéchal, pour qui le "référendum d’entreprise" est une manière d’occulter les rapports de forces dans les entreprises – sans y engager le chantier de leur démocratisation.

Vos réactions (6)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Ancien membre du Parti de gauche, au sein duquel il a animé la commission pour la constituante et la VIe République, auteur de Médias contre medias. La société du spectacle face à la révolution numérique (Les Prairies ordinaires, 2014), Clément Sénéchal est aujourd’hui activiste environnemental. Il commente le projet de loi présenté par le gouvernement pour réformer le droit du travail, et en particulier ses dispositions prévoyant la consultation directe des salariés.

Regards. Quelle est la philosophie qui sous-tend l’ensemble du projet de loi El Khomri sur le droit du travail ?

Clément Sénéchal. Au fond, la logique qui sous-tend chacune des dispositions proposées est celle décrite par Polanyi au début de XXe siècle dans la Grande transformation, à savoir un "désencastrement" de l’économie par rapport à la société. Ou, pour le dire autrement : une désocialisation de l’économie, dont Karl Polanyi redoutait à juste titre les effets délétères sur la société, une décomposition du lien social, du devenir collectif. Cette désocialisation du composé productif, commencé par l’ANI en début de mandat et poursuivi par la loi Macron votée en 2015, se définit de façon générale par une inversion de la hiérarchie des normes – de "l’ordre public social" – et s’articule autour de deux pôles : l’individu d’un côté, l’entreprise de l’autre.

En quoi consiste cette hiérarchie des normes ?

C’est l’idée qu’à mesure qu’on descend du général vers le particulier, on ne peut qu’étoffer les droits des travailleurs et les garanties sociales attenantes à son travail. En d’autres termes, le contrat de travail ne peut être moins favorable aux salariés que l’accord d’entreprise, l’accord d’entreprise que l’accord de branche et l’accord de branche que l’accord interprofessionnel. C’est ce jeu de correspondances, de mise en regard, que l’État néolibéral tente de briser. Objectif : aligner d’une part l’économie sur la vie de l’entreprise – c’est-à-dire sur la pulsation en temps réel des marchés. Isoler d’autre part l’individu face à l’entreprise, le plaçant ainsi à la merci des desiderata du capital.

« Le discours néolibéral fait mine de croire qu’il n’existe aucun rapport de forces entre employeur et employés »

Comment parvient-on à imposer ce processus ?

D’un côté, en autonomisant les entreprises vis-à-vis de la loi : accords d’entreprise supérieurs au contrat de travail, dérogation au droit du travail “en cas d’activité accrue ou pour des motifs liés à l’organisation de l’entreprise” et, plus généralement, prévalence de ce nouveau discours d’un état d’exception de l’entreprise qui sert à justifier n’importe quoi… Alors que dans une économie concurrentielle, l’entreprise est toujours peu ou proue en crise, contrainte d’accroître inexorablement sa productivité pour survivre, donc en situation d’exception constante. De l’autre côté, en individualisant le travail à l’extrême : multiplicité des contrats, rémunération à la performance, management par objectifs, découpage en projets concurrentiels, accords individuels sur les horaires, etc.

La proposition du référendum d’entreprise – organisé par les syndicats totalisant au moins 30% des voix, et débouchant sur un accord d’entreprise qui s’imposerait à tous – s’inscrit dans cette évolution ?

Elle s’inscrit dans ce contexte de dislocation générale, pour le prolonger. Car il s’agit ni plus ni moins que de mettre à distance l’action syndicale. Autrement dit, de dissoudre ce qui reste de structurel et d’institutionnalisé dans la défense des salariés – de ceux qui vivent de leur travail et non d’une rente. De substituer à l’organisation politique de la volonté salariale son émiettement, sa pulvérisation insignifiante dans le temps du marché et dans l’espace du travail.

Ce référendum, dans un environnement aussi anti-démocratique qu’une entreprise, traduit-il l’omission systématique du rapport de forces déséquilibré entre employeur et employés ?

Très clairement, le discours néolibéral fait mine de croire qu’il n’existe aucun rapport de forces. Dans un environnement économique marqué par le chômage de masse, grevé d’une armée de réserve toujours disponible pour remplacer à peu de frais les insiders, vicié par toutes les opportunités de dumping social résultant des traités européens, le travail est plus que jamais soumis au capital. Une relation de travail est une relation de subordination. À l’inverse du capital, le travail se remplace aisément. L’actionnaire a le temps de voir venir. Pas celui qui doit assurer quotidiennement sa subsistance au moyen d’une allocation de sa force de travail. Des rapports de forces saturent donc le monde productif. Dans la plupart des entreprises, ces rapports de forces s’immiscent dans les rapports interpersonnels, car les gens se connaissent. La logique syndicale avait pour effet de regrouper tous les salariés ensemble, même de façon imparfaite, dans une opération de représentation. La logique référendaire dénigre cette opération et lui substitue le jeu des petites alliances internes, du coup par coup opportuniste, des pressions individuelles.

« Les patrons ont bien saisi tout le potentiel que le référendum d’entreprise représente pour leurs intérêts propres »

Cette logique va donc à l’encontre de la solidarité entre travailleurs ?

Dans une entreprise, chacun connaît, même vaguement, les positions de chacun. Si l’entreprise gouverne à coups de référendums volatiles, elle risque simplement de jeter les salariés les uns contre les autres en permanence et d’alimenter une ambiance pernicieuse, ou chacun se regarde en chien de faïence. Quant à la possibilité pour les syndicats totalisant au moins 30% (mais minoritaires) des voix d’organiser un référendum, dont le résultat s’imposerait à tous, on voit bien à quelles manipulations de tous ordres elle ouvre les velléités du patronat. D’ailleurs, si le référendum reste à l’initiative des syndicats dans l’actuel projet de loi, les patrons réclament déjà la possibilité de l’organiser – ce qui prouve qu’ils ont bien saisi tout le potentiel que cette procédure politique représente pour leurs intérêts propres.

N’y a-t-il pas d’autres chantiers de démocratisation à ouvrir au sein des entreprises ?

Le plus ironique dans cette affaire, c’est qu’au moment où le gouvernement sort du bois avec ce projet de loi, dont l’ambition est en premier lieu de dynamiter les 35 heures et plus globalement les limites imposées au temps de travail, Benoît Hamon propose une loi sur le burn-out. Le tissu productif brûle. La dépression est le grand mal du siècle dans les pays développés. La solitude définit notre époque. Pour reprendre les lignes conceptuelles de Polanyi, il est temps de réencastrer l’entreprise dans la cité. Nous y passons le plus clair de notre temps éveillé, de notre vie, de notre énergie. Il faut y réinsuffler dignité, sens, bonheur collectif.

Quels sont les moyens d’y parvenir, concrètement ?

Cela implique de renforcer le rôle du comité d’entreprise, en lui donnant par exemple un droit de veto sur l’ensemble des décisions stratégiques : son avis favorable deviendrait donc obligatoire. Il s’agirait dans le même temps d’étendre les droits du CE : droit de contrôle, d’expertise, de proposition… Il faudrait aussi créer des passerelles syndicales, des délégués syndicaux inter-entreprises pour les TPE, des comités élargis pour les groupes internationaux, etc. En somme rénover les syndicats et trouver des mécanismes incitatifs à la syndicalisation. Cela signifie aussi désamorcer le couperet de l’éviction en interdisant les licenciements boursiers, permettre les nationalisations en cas de délocalisation dans les industries stratégiques. Et généraliser le format "coopérative" à l’ensemble du tissu productif, tel qu’il se pratique dans l’économie sociale et solidaire…

Vos réactions (6)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • C’est quoi un activiste environnemental ? On aurait pu s’attendre un "activiste" syndicaliste pour décortiquer le nouveau coup de couteau mis dans code du travail. D’autant qu’il ne nous apprend pas grand chose de plus que ce que l’on savait déjà. Mais bon ! Il a été Mélenchoniste. C’est l’essentiel. Un petit coup de pied à Jean-Luc ne lui fera pas de mal. Regards soigne sa goche.

    rody Le 22 février à 18:16
       
    • Je n’ai pas plus compris le sens de votre conclusion que le rapport entre cet interview et Jean-Luc Mélenchon. Il faut soigner ses obsessions…

      Jérôme Latta Le 22 février à 18:27
  •  
  • Commencer votre propos par définir votre interlocuteur comme ancien du parti de gauche, c’est laisser à penser qu’il a démissionner ou qu’il a été poussé à partir ou... (internet nous apprend qu’il a été un des responsables de la communication de Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière présidentielle). Et comme Jean-Luc Mélenchon est le méchant loup que l’on décrit, on sous-tend presque la conclusion.. C’est mon ressenti, peut être je me trompe. Dans ce cas, mes excuses.

    rody Le 22 février à 18:50
       
    • Oui, vous vous trompez.

      CS Le 22 février à 22:11
    •  
    • Sans doute pas tant que ça. Quel intérêt y avait-il sur le sujet à définir votre interlocuteur comme un ex-membre du Parti de Gauche. Cela apportait-il un plus au sujet. Non, à ce que je sache.
      Information que je découvre ce jour sur le blog de Jean-Luc : "puis j’ai appris à la télé la non candidature « à l’heure actuelle » de Pierre Laurent et de celle « qui peut s’envisager » de Clémentine Autain,"
      La nature faisant bien les choses, le hasard aussi, on pourrait retrouver Clément Sénéchal comme "activiste" dans la campagne de la primaire auprès de qui vous devinez.

      rody Le 23 février à 14:27
  •  
  • La riposte commence à s’organiser : http://wp.me/p5oNrG-kc8

    Louis Le 25 février à 16:08
  •