Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 11 avril 2017

Comme des hommes

Primé dans plusieurs festivals, le documentaire Pas comme des loups de Vincent Pouplard filme avec justesse deux frères jumeaux en situation de marginalité, leur accordant un regard qui rétablit leur humanité.

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Regards, partenaire du film, recevra demain dans la Midinale son réalisateur Vincent Pouplard, à l’occasion de sa sortie en salles.

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Lorsque la question de la délinquance juvénile est abordée dans les médias, c’est majoritairement par le prisme du jugement social. Ou comment les différents interlocuteurs – des adultes, évidemment – qui s’expriment sur le sujet tentent d’analyser et de saisir les causes du basculement dans la violence et l’illégalité. Ce souci de comprendre ce qui peut amener un enfant ou un adolescent à enfreindre la loi ou à se mettre en marge se fonde souvent sur la conviction qu’il serait possible de circonscrire "un" moment charnière, voire de construire une grille de lecture applicable à tout un chacun.

Une vision douteuse par le manichéisme sur lequel elle se fonde – les trajectoires individuelles sont éminemment complexes, et qui plus est impossible à généraliser –, et sujette à toutes les dérives [1]. Quant aux jeunes en décrochage ou vivant dans la marginalité, lorsqu’ils ont voix au chapitre, c’est majoritairement sous la forme de la confession. L’usage d’artifices tels que les déformations de voix, le floutage des visages, la modification des prénoms alternent alors entre voyeurisme et déshumanisation : cet autre qu’on ne nous montre pas est désigné comme une figure hostile, dénuée de sa capacité de sujet.

Confidences et discussions

Il n’y a rien de cela dans Pas comme des loups. Normal, puisque en tant que documentaire de création, le film de Vincent Pouplard a, de par sa nature même, peu à voir avec les productions télévisuelles. Mais par sa justesse et sa sensibilité, Pas comme des loups décille autant notre regard sur ces conventions télévisuelles et journalistiques qui, à leur façon, alimentent des jugements sociaux excluants, qu’il rappelle la puissance du cinéma. Documentaire ou de fiction, l’art cinématographique a une force politique, en ce qu’il construit et offre une vision du monde à travers l’élaboration d’une relation à l’autre particulière.

Ainsi, pour concevoir Pas comme des loups, le réalisateur a suivi pendant plusieurs années deux frères jumeaux, Roman et Sifredy. Ces jeunes hommes, Vincent Pouplard les a rencontrés dans le cadre d’un atelier qu’il animait, et il a, avec leur accord, décidé de les filmer. De leur vie antérieure et de ce qui les a amenés à être en rupture avec la société, nous saurons peu de choses. Au gré des confidences et des discussions sous l’œil de la caméra, des bribes d’informations surgissent, comme l’expérience de la prison subie par Roman. Ou comme la décision de leur mère un jour de changer les serrures, contraignant les jumeaux à prendre le large.

Quant à leur quotidien, là aussi le film fonctionne sur le morcellement. Bribes de lieux : forêt, clairière, bâtiment abandonné, garage, pont de périphérique, champ. Bribes d’activités aussi : nettoyage, construction de cabanes en forêt, jeu, errance, moment d’affrontement, discussion à bâtons rompus, exercice d’écriture. Filmés au plus près, ces séquences éparses dessinent des vies dans leur complexité et leur richesse. Il s’esquisse, également, un rapport particulier à l’apprentissage. Car que ce soit en compagnie des deux amis (Sergio et Steven) avec qui ils vont vivre pendant quelques temps, ou lorsqu’ils se retrouvent tous les deux, Roman et Sifredy semblent faire de chaque moment un exercice d’acquisition de savoirs. Ou comment recomposer loin d’une société dont les règles ne leur conviennent pas d’autres usages.

Leur monde à eux

Il y a même une forme de beauté dans la trajectoire des jumeaux : après avoir vécu quelques temps avec leurs deux amis, les frères se retrouvent en duo et investissent de plus en plus la forêt. Ce mouvement évoque les mythes des enfants sauvages, ou la revendication d’un isolement du monde tel que celui défendu par Henry David Thoreau (Walden ou la vie dans les bois, 1854). Il permet aussi au réalisateur d’observer d’un peu plus près toutes les ambiguïtés de la gémellité, sans la magnifier ni l’exalter. Apparaît une relation dont la solitude est absente, et où la construction de sa propre identité passe aussi par la construction de l’autre, voire par un affrontement avec l’autre.

D’ailleurs, hormis quelques vues lointaines d’une ville illuminée la nuit – observée par les deux frères – et le passage subreptice d’une vieille femme à l’arrière-plan lors de la dernière séquence du film, rien de notre société n’apparaîtra. C’est bien leur monde à eux que Vincent Pouplard investit, abolissant de fait la distance ou la vision de surplomb (et la caméra directe, tout comme la faible présence de musiques ajoutées participe de ce mouvement). Il ne s’agit ici ni de juger, ni de justifier.

En les filmant à hauteur d’homme, avec honnêteté et respect, le réalisateur les réhabilite comme des sujets entiers. Non pas des êtres en rupture qu’il faudrait absolument aider ou sauver, mais des individus avec des désirs, des projets, des convictions et aptes à décider de leur vie. Une position qui s’énonce clairement dans la séquence finale : filmés sur un banc face à la caméra, les frères se livrent à un interrogatoire mutuel. Il y a les "On dirait qu’on serait" des enfants, il y a ici les "On sera jamais" (citoyens, sportifs, hommes politiques, etc.) des deux jeunes adultes. Une énumération qui rappelle la marginalité, l’éloignement d’une société et de ces conventions, mais qui n’oblitère pas dans son ultime échange les envies : « –Qu’est-ce qu’on sera, alors ? – On sera libre ».

Pas comme des loups, Vincent Pouplard, documentaire. France, 59 minutes, 2016. Sortie le 12 avril.

Notes

[1À ce titre, on se souvient de l’ancien porte-parole de l’UMP et député des Hauts-de-Seine Frédéric Lefebvre proposant en 2008 de détecter les troubles du comportement dès la maternelle – idée déjà évoquée par Nicolas Sarkozy en 2005.

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