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Accueil > Politique | Entretien par Pierre Jacquemain | 21 mars 2018

Comment partis et syndicats peuvent-ils refaire front ?

Enclins à se jeter la pierre ou à se renvoyer la balle, partis et syndicats peuvent-ils dépasser le constat de leurs limites respectives pour créer une nouvelle dynamique ? Leila Chaibi (France insoumise] et Karl Ghazi (CGT) engagent le dialogue.

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Article extrait du numéro hiver 2018 de Regards.

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Leila Chaibi est oratrice nationale de la France insoumise, initiatrice de Nuit Debout, co-fondatrice des collectifs Jeudi noir, Génération précaire et L’Appel et la pioche. Karl Ghazi est porte-parole de la CGT commerce Paris.

Regards. Partis politiques et syndicats sont-ils fâchés à jamais ? Pourquoi cette défiance réciproque ?

Karl Ghazi. Toutes les grandes centrales “historiques” ont connu des périodes durant lesquelles elles ont été en lien étroit avec des partis politiques. Cette histoire fait parfois “surréagir” les organisations syndicales lorsqu’elles estiment qu’un parti piétine leurs plates-bandes ou tente de leur forcer la main. Et si les syndicats n’ont pas réussi à s’adapter aux nouvelles formes d’exploitation et à construire de nouveaux points de force pour remplacer ceux qui ont été amoindris ou ont disparu, ils ont aussi pâti des échecs politiques de la gauche. Faire le procès des syndicats comme s’ils étaient seuls responsables de l’état des rapports de forces est aussi vain que de prôner l’autarcie du mouvement syndical.

Leila Chaibi. La défiance des syndicats et des syndicalistes vis-à-vis des partis politiques est légitime – la société entière est en défiance à leur égard ! À juste titre, ils sont perçus comme des machines électorales déconnectées de la réalité, qui ne servent que leur intérêt propre. D’un autre côté, partout où les syndicats sont présents et en capacité de mobiliser, ils sont utiles. Le problème est qu’une majorité des gens qui travaillent aujourd’hui dans ce pays passe sous les radars des syndicats. De la même manière, une part presque majoritaire de la population ne voit plus l’intérêt de se déplacer pour aller voter. Les mouvements et partis politiques doivent aller chercher ces abstentionnistes.

Regards. Faut-il, comme le suggère Jean-Luc Mélenchon, remettre en cause la charte d’Amiens ?

Karl Ghazi. La Charte d’Amiens n’est ni à considérer comme un livre saint, ni à jeter aux orties, même si elle fait l’objet d’un fétichisme suspect et qu’elle est citée à tort et à travers. Elle est souvent brandie comme un emblème du refus de la politisation de la lutte syndicale alors qu’elle affirme, à l’inverse, le rôle politique propre du syndicat. Une chose est de défendre l’autonomie du mouvement syndical. Une autre est de se servir de la Charte afin d’exiger sa totale “imperméabilité”. La question, toujours ouverte, est celle de la place et du rôle de l’organisation syndicale dans la lutte pour la transformation sociale. Pas celle de son isolationnisme !

Leila Chaibi. Je suis d’accord. Mais franchement, ce genre de débat est l’illustration même de l’entre-soi de ce qu’on appelle le “mouvement social”. L’important est la manière dont on arrive à mobiliser un maximum de gens. Là où il y a des syndicats qui mettent des salariés en mouvement, très bien. Mais si, ailleurs, des gens descendent manifester ou s’organisent pour défendre leurs conditions de travail après avoir entendu Mélenchon à la télé ou parce que des insoumis sont venus leur donner un coup de main, je ne me vois pas leur dire : « Bon les gars, oubliez-nous, attendez que les syndicats viennent vous voir, parce qu’on est obligé de respecter un accord qui date de 1906 et qui s’appelle la Charte d’Amiens ».

Karl Ghazi. Ni “entre-soi”, ni sectarisme ! Je répète qu’il ne faut pas faire dire à la Charte d’Amiens ce qu’elle ne dit pas. Il ne faut pas confondre, non plus, grève et manifestation de rue. Faire grève, bloquer la production, demande une présence physique de délégués dans l’entreprise. Le volontarisme venu de l’extérieur, ça a déjà été testé : ça ne marche pas ! On n’innove pas en faisant fi de l’expérience.

Leila Chaibi. Je voulais juste rappeler que si la France insoumise a été accusée de marcher sur les plates-bandes des syndicats, c’est parce qu’elle avait osé appeler les salariés, mais aussi plus largement tous les citoyens qui n’avaient pas la possibilité de se rendre aux manifs syndicales du mardi après-midi, à une marche en week-end contre la loi Travail.

Regards. Quelles convergences sont possibles à l’avenir entre syndicats, politiques, intellectuels, etc. ? Comment redonner du souffle au mouvement social ? Et à quelle(s) échéance(s) ?

Karl Ghazi. Le gouvernement estime pouvoir se passer de toute concession, mettant au passage en difficulté même les idiots utiles d’autrefois. C’est la conséquence d’un rapport de forces très défavorable. Cela pourrait devenir insurmontable si un élan unitaire et salutaire ne conduit pas tous ceux qui veulent résister à Macron à proposer une autre politique. Les forces politiques, syndicales, intellectuelles et associatives anticapitalistes et / ou antilibérales connaissent une phase de faiblesse historique. Elles ne peuvent s’en sortir qu’en réunissant leurs forces plutôt qu’en échangeant des anathèmes. Pour y parvenir, il faut favoriser l’émergence de lieux permanents de rencontres, de débats et surtout… de prises de décisions concrètes ! Quant à l’échéance, le plus vite sera le mieux.

Leila Chaibi. Évidemment que cette convergence est importante. Il y a deux ans, si on était parvenu à faire la jonction entre Nuit debout et le mouvement syndical traditionnel, on aurait peut-être réussi à faire tomber la loi El Khomri. Mais la priorité, c’est d’arriver à mobiliser tous ceux qu’on ne voit ni dans les manifs, ni dans les syndicats, ni aux urnes. Parce que l’addition des forces militantes existantes ne suffit pas aujourd’hui à peser suffisamment dans le rapport de forces. Ce n’est pas en se réunissant entre elles dans un entre-soi nombriliste que les forces sociales deviendront suffisamment fortes pour faire tomber le gouvernement. Il s’agit au contraire d’être tourné vers l’extérieur, inclusif.

Karl Ghazi. Il ne s’agit pas d’addition, mais de dynamique. Donner des perspectives unitaires aux militants, ce n’est pas une condition suffisante, mais nécessaire ! Sauf à penser que l’on peut se passer de militants… Ce qui serait le comble du nombrilisme.

Regards. Il y a eu plusieurs appels à la grève ces derniers mois, mais aucun appel à la grève reconductible ou à la grève générale. Est-ce qu’il ne faut pas renouveler les pratiques ? Et comment ?

Karl Ghazi. L’obstacle ne se situe pas principalement dans la forme que l’on donne à l’appel à la mobilisation, mais dans nos capacités à mobiliser. Est-il nécessaire de rappeler qu’au congrès de la CGT de mars 2016, son secrétaire général avait appelé à « mettre partout en débat la grève reconductible » contre la loi El Khomri ? Notre première préoccupation doit porter sur la présence réelle des organisations syndicales et politiques dans les entreprises et parmi les travailleurs les plus exploités. Quant à la forme, la seule qui vaille est celle qui pèse sur les profits : en bloquant la production, en touchant à l’image et en veillant constamment à désenclaver les conflits. Une bonne pratique, c’est une pratique qui fonctionne.

Leila Chaibi. La grève générale ne se décrète pas. Même lorsqu’on est en CDI ou fonctionnaire, il est compliqué de se mettre en grève rien qu’une fois par mois, et de perdre une journée de salaire quand on a déjà du mal à boucler les fins de mois. Alors quand on est précaire, en CDD, en intérim, ou autoentrepreneur, vous imaginez... Pour renverser le rapport de forces, il y a un chantier prioritaire : casser la résignation et le sentiment d’impuissance qui s’est installé dans la tête des gens. En partant de leurs préoccupations quotidiennes, locales, et en les aidant à mener des actions coup de poing ou médiatiques autour de revendications très concrètes, et obtenir des victoires. En somme, faire du syndicalisme urbain, à l’échelle d’un quartier !

Karl Ghazi. C’est ce que fait le syndicalisme. Nous avons multiplié ce genre d’actions dans les Monoprix, par exemple. Mais nous tenons à le faire avec les salariés. Et le problème reste l’absence des syndicats dans un grand nombre d’établissements. À cela, point de raccourci.

Leila Chaibi. Le syndicalisme inscrit son action sur les lieux de travail. Je parle ici de développer en parallèle une approche territoriale, à l’échelle d’un quartier, où il y a des opportunités de mobilisation des habitants autour de revendications qui cristallisent les contradictions et la violence du capitalisme.

Karl Ghazi. Le syndicalisme ne se suffit pas à lui-même. Développer d’autres types d’action est indispensable : c’est le rôle des associations et des partis politiques. D’où la nécessité d’un front large.

Regards. Face à la violence sociale et devant un gouvernement qui refuse le dialogue, quelle violence est légitime pour les militants et les sympathisants syndicaux ?

Leila Chaibi. Quand les formes instituées du “dialogue social” ne fonctionnent plus, quand, face à un pouvoir qui vous ignore, on a épuisé en vain les leviers classiques et légaux de la contestation démocratique, il est légitime de recourir à d’autres moyens pour se faire entendre. En ayant toujours en tête que pour être efficace et légitime, une action doit à la fois exercer un pouvoir de nuisance sur l’adversaire, et obtenir un assentiment populaire.

Karl Ghazi. La résistance de l’exploité contre l’exploiteur ne soulève pas de problème de légitimité. Ce sont ses formes légales et institutionnelles qui sont aujourd’hui remises en cause. La vraie question porte sur les choix tactiques : je considère que les seules limites à l’action sont celles posées par l’assentiment de ceux qu’elle concerne et par le souci d’unir notre camp.

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Vos réactions

  • Un nouveau mouvement social est en train de naître,non ?

    Maurice Le 22 mars à 17:41
       
    • "Sans doute, face à la radicalisation de la droite, escomptent-ils - les socialistes- être un pôle de stabilité raisonnable quand il faudra prendre la relève de Macron."
      Les socialistes survivants et les 2/3 de leur électorat sont avant tout anti-LFI comme leurs aïeux ou les mêmes étaient avant tout anticommunistes.
      Pour eux LFI ce sont des révolutionnaires intolérants qui menacent les libertés individuelles et collectives comme les PCF autrefois. Ces gens ne voteront jamais pour la vraie gauche car au mieux la peur et/ou au pire la haine du "rouge" les habite. Il n’y a pas entre eux et les gens de droite de différence fondamentale.
      Le 1/3 de l’électorat PS est allé sur JLM l’an dernier ce qui lui a permis -avec la dynamique de la campagne -d’atteindre le score de 19,58%. Cet électorat est de gauche. Ce 1/3 est reparti soit vers l’abstention pour l’essentiel soit parfois même a rejoint le bercail d’origine comme l’atteste les résultats de Haute-Garonne - dont on attend toujours l’analyse par JLM...
      Nous sommes donc en recul sensible depuis Juin dernier pour une part en raison du bombardement en nappes de la part des médias qui a bien compris qu’il fallait au plus vite réactiver sans cesse le procès contre LFI pour que cette fraction de l’électorat "PS" pour aller vite déclare forfait. Pour une part seulement.
      Pour une part seulement car LFI a fait comme si par la grâce d’une présidentielle réussie - essentiellement par un vote par défaut en faveur de JLM d’une fraction de l’électorat qui était allé en 2012 sur Hollande - on représentait désormais un Français sur 5 d’où les erreurs commises :
      Acharnement à défendre le folklore Vénézuélien alors que l’ALBA nous a peut-être fait perdre l’accès au second tour...et çà a continué pendant des mois jusqu’à la chienne de garde Salamé et la désastreuse Emission Politique dont aucun enseignement n’ a été tiré .
      " Deux pas avant" sur la conscience politiques des "gens" avec les appels au peuple sur la loi travail," le million sur les Champs" alors que nous étions déjà à l’automne en phase de repli et que macron venait d’être élu.
      "La haine des médias" qui n’est juste et saine que pour nous en tant que militants la subissant chaque jour...et qui nous éloigne de millions de personnes pour qui la "haine" et la "colère" ne sont pas des mots synonymes...
      Résultat...
      Une perspective politique égale zéro à l’horizon.
      Une défaite sociale lourde plus que probable sur les services publics et les retraites.
      "un pôle de stabilité raisonnable quand il faudra prendre la relève de Macron" qui n’est pas à exclure. Voir à nouveau la Haute Garonne où l’élu PS avait voté contre la confiance ...à l’approche des élections ses collègues feront aussi semblant de jouer les opposants de "gauche" car çà rapporte des voix ( 10000 voix gagnées en quelques mois par le candidat PS en Haute Garonne dés lors qu’il fait semblant d’être à gauche !)
      Qui aura sur ce blog l’envie de sortir enfin de l’entre soi dans lequel beaucoup semblent se complaire ?

      Berlingo Le 22 mars à 18:40
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  • "La lutte doit désormais être entièrement politique" Pour une fois je suis d’accord...le reste ne se décrète pas...As tu obtenu ton billet retour de la planète mars ?

    Dominique FILIPPI Le 29 mars à 16:41
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