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Accueil > Monde | Par Emma Donada | 28 juillet 2016

Comment remettre la Syrie sous nos yeux ?

"Nos" morts, si proches ; "leurs" morts, si lointains… La Syrie connaît une tragédie humanitaire peu relayée en France. Les associations invitent les médias à échapper à la loi du mort-kilomètre pour ne rien occulter du conflit.

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Quatre jours après l’attaque au camion qui a fait 84 morts sur la promenade des Anglais, à Nice, au moins 56 syriens dont onze enfants ont péri sous les bombes de la coalition. Selon le quotidien Le Monde, il s’est agi de « la plus grosse bavure commise par la coalition internationale alliée contre l’État islamique depuis son entrée en action dans le ciel, en septembre 2014 ».

Alors que la stratégie terroriste de l’ÉI est au centre de l’actualité, la couverture médiatique des bombardements du 18 juillet se résume au minimum, comme l’a souligné Arrêt sur images dans un article intitulé "Syrie : Bombardement de civils, discrétion des médias français". Dans le viseur du site de décryptage de l’actualité des médias, les chaînes de télévision françaises. Sur France 2, un duplex depuis Washington, où se tenait une réunion internationale autour de la résolution du conflit, a suffi à traiter le sujet. Aucune image des bombardements, ni de chiffre sur le nombre de morts.

Informer à distance

« On essaye de comprendre les logiques du conflit », explique Christophe Ayad, rédacteur en chef au Monde, spécialiste du Proche-Orient. Le quotidien a été le premier à qualifier comme telle la bavure de la coalition internationale, le lendemain des bombardements. Une analyse effectuée à distance par les journalistes Allan Kaval et Benjamin Barthe (correspondant à Beyrouth, au Liban). À cause du risque d’enlèvement, la rédaction n’envoie plus de journaliste sur place depuis 2013. Cette année, six journalistes ont été tués en Syrie et neuf sont emprisonnés, selon le recensement de l’organisation Reporters sans frontières. Christophe Ayad explicite :

« Je ne veux pas voir un de mes journalistes sur une vidéo de revendication de Daesh. »

Les témoignages sont recueillis par Skype depuis la France ou bien grâce à des contacts qui vivent entre la Turquie et la Syrie. Un processus long qui complique la couverture journalistique des dégâts sur la population civile. Avec ou sans ces témoignages, la priorité du quotidien est « de faire de l’information », loin des polémiques qui touchent les chaînes télévisées.

Sortir de l’indifférence

Journaliste indépendant d’origine syrienne et photographe reconnu, Ammar Abd Rabbo raconte que les rédactions mettent souvent en avant la fameuse "loi du mort/kilomètre" pour expliquer la faible couverture des drames syriens. Selon cette règle informelle connue aussi sous le nom de "mort kilométrique", l’éloignement géographique accompagne l’éloignement affectif. « Mais hélas, même ce rapport n’est pas vrai, nous sommes dans un autre rapport à la vie des civils, que l’on pourrait assez grossièrement ramener aux civils blancs et riches », explique-t-il en précisant :

« Une dizaine de morts à Atlanta ou à Miami auront beaucoup plus de couverture qu’une dizaine de morts à Alger ou en Irak, alors que ces villes sont géographiquement bien plus proches de nous. »

Et de reprendre la phrase de l’écrivain George Orwell dans La Ferme des animaux (1945) : « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ». Une façon de pointer du doigt l’inégalité criante entre le traitement médiatique des victimes. La concomitance avec la tragédie de Nice a cruellement mis en avant le fossé qui sépare la France de la Syrie. « Les morts syriens ne sont qu’un chiffre, il n’auront jamais de visage ni de nom dans nos médias », regrette Ammar Abd Rabbo. Qui accuse :

« Ces comportements, cet aveuglement, ces trahisons de nos idéaux et de nos principes, c’est aussi ça qui fournit le carburant de Daesh. »

À l’image de ses séries de photographies sur Alep réalisées entre 2013 et 2014, Amar Abd Rabbo revendique la narration de la tragédie des civils syriens comme arme contre la propagande de l’État islamique. Un point de vue militant peu audible dans le paysage médiatique français.

Les réseaux sociaux, espace de compensation

En parallèle du travail journalistique, les réseaux sociaux accueillent images et vidéos amateur en provenance de Syrie. Parmi elles, une vidéo postée par l’ONG française Syria Charity sur Facebook, le 20 juillet, devient virale. La page de l’association propose de « plonger trois minutes au cœur de l’urgence et des bombardements à Alep », ville sinistrée et assiégée située à cent kilomètres des zones bombardées par la coalition dans la nuit du 18 au 19 juillet. Les images sont filmées à l’aide d’une caméra fixée sur le casque d’un des ambulanciers. En immersion, le petit film débute quelques instants après une frappe aérienne. Un projectile venu du ciel brise la vitre de l’ambulance affrétée par l’ONG. Devant eux, un épais mur de poussière dans lequel les brancardiers avancent pour y découvrir un homme blessé, rampant vers la civière.

Un document exceptionnel et inédit sur le dénuement dans lequel est plongé la ville. En une semaine, la vidéo est regardée 4.500.000 fois et partagée par plus de 73.000 personnes. À titre de comparaison, l’article du Monde consacré à la bavure a été partagé 29.000 fois, dans le même laps de temps.

Voir la réalité du terrain

Malgré ce retentissement, Mohammad Alolaiwy, président de Syria Charity, regrette une absence presque totale de communication avec les médias français. Lorsque l’hôpital mère-enfant de l’ONG est bombardé en février, il affirme avoir contacté plusieurs titres de presse pour leur proposer les photos et vidéos de la catastrophe, en vain [1]. « Le traitement médiatique est ultra-focalisé sur Daesh alors que le vrai problème de la Syrie, c’est le problème humanitaire », estime Mohammad Alolaiwy. Il regrette que les acteurs humanitaires ne soient pas invités dans les émissions consacrées à la Syrie, mais élargit la perspective :

« Je pense que les réseaux sociaux sont là pour compenser, voire corriger un traitement médiatique dans lequel on ne voit pas assez la réalité du terrain. »

L’association loi 1901 a été fondée par des franco-syriens, en 2011, au moment où la révolution basculait dans la guerre civile. Syria Charity, subventionnée par le ministère des Affaires étrangères et les Nations unies, est l’une des principales associations à pourvoir l’intérieur du pays en aide humanitaire et médicale. Longtemps restée confidentielle, sa page Facebook, son principal outil de communication, est suivie par plus de 600.000 personnes. Un succès assez récent, que Mohammad Alolaiwy attribue en partie au mouvement de compassion né après les attentats du 13 novembre 2015 :

« Les gens ont partagé un instant la réalité vécue par les civils syriens. Je pensais qu’ils allaient se renfermer. Ce fut le contraire. »

Une surprise qui lui a donné espoir. Mercredi, Le Monde, La Croix et BFMTV ont décidé de ne plus montrer le visage des terroristes pour éviter de participer à la propagande de l’Organisation de l’État islamique. Un espace s’est libéré, à nous de le remplir avec les visages des vivants et des morts du conflit syrien.

Notes

[1Le bombardement de l’aviation russe a tout de même été traité par Le Monde, et "Les observateurs" de France 24.

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Vos réactions

  • Bush, Blair, Sakosy, Juppé, Hollande, Fabius devraient tous être poursuivis devant le TPI et enfermés à vie.

    Thomas Le 28 juillet à 20:18
  •  
  • Merci de cet article qui témoigne de la triste réalité du traitement médiatique du conflit Syrien mais que l’on pourrait également étendre aux problématiques proches en Irak et au Yemen, encore moins suivi pour ce dernier pays.
    Le réseaux sociaux se mobilisent et on voit beaucoup d’images, c’est l’un des conflits les plus documentés de l’histoire ce qui n’a pour autant aucune répercussion médiatique dans les journaux traditionnels.
    La mobilisation d’Internaute du monde entier reste rassurante sur la capacité de citoyens à se mobiliser dans ces contextes mais malheureusement, je reste très pessimiste sur l’impact réel des réseaux sociaux sur la mobilisation de nos dirigeants, seuls susceptibles de mettre en oeuvre une solution qui arrêtera ces massacres.
    Aujourd’hui, la mort kilométrique s’applique dans toute son horreur : l’émotion, légitime, suscitée par les victimes des attentats sur notre sol a pour corolaire une réponse militaire et implique d’intensifier les bombardements qui vont créer ses morts civiles. En résumé : nous laissons mourir les Syriens sous les coups de Bachar et de Poutine et nous tuons également des Syriens pour lutter contre le terrorisme.
    La culpabilité de la communauté internationale est à ce jour sans égale tant il est impossible de dire "on ne savait pas".

    Fred B. Le 29 juillet à 12:17
  •  
  • Fred écrit :

    En résumé : nous laissons mourir les Syriens sous les coups de Bachar et de Poutine et nous tuons également des Syriens pour lutter contre le terrorisme.

    C’est bien, à condition de ne pas oublier le tueur principal des Syriens : les USA assoiffés de pétrole et de régimes à leurs bottes, et la coalition qui les suit avec ses alliés du Qatar et de l’Arabie Séoudite (et la Turquie et Israël, qui achetaient en catimini le pétrole de Daech). Car ce sont eux qui ont encouragé et armé le groupe de mercenaires fanatiques qui a enflé au point de devenir Daech. Et ce sont eux qui préparent une partition de la Syrie en s’appuyant maintenant sur un vertueux Al-Nosra (ah ! le "bon travail" de cet autre noyau terroriste !), en train d’accéder à une respectabilité de façade en renonçant à son affiliation, avérée depuis le début, à Al-Qaïda.

    Alors pourquoi le point de vue de l’OTAN, amplement relayé par nos grands médias, et celui du représentant USA à l’ONU, serait-il plus crédible que celui du représentant Syrien aussi auprès de l’ONU ?
    Voir ICI (site du Grand Soir) sa récente intervention : "Le peuple syrien ne permettra pas de se laisser transformer en une autre copie de ce qui est arrivé en Libye".
    Seul moyen pour la France de retrouver la sécurité et l’Etat de droit : rappeler toutes nos troupes des pays où elles n’ont rien à faire, et sortir de l’OTAN comme même déjà De Gaulle l’avait bien vu !

    Irène Le 29 juillet à 19:21
       
    • Ha bon, c ’est nouveaux, ce sont les USA qui sont les tueurs principal des syriens ?

      Je pense que vous avez raison, nous sommes victimes des millions de refugiés syriens et des milliers de journeaux dans le monde, qui ne sont que des agents de la CIA déguisés et qui nous sortent que ce serait Assad et les Russes qui massacreraient toute sa population.
      La vérité, nous on la connait, ce sont les USA, et Hollande sur son scooter, qui peut voler aussi qui tuent tout le monde en bombardant les marchés et en faisant exécuter tout les opposants.

      POUR CELA VOTONS MELENCHON ou LEPEN ET SORTONS DE L OTAN. nous devons nous rallier avec la Russie, la chine et la corée du nord, qui elles sont de vrais democraties

      (jespère avoir bien participé au festival de connerie de cet article et de ses commentaires)

      bdpif Le 3 août à 12:23
  •  
  • Le pire c’est d’avoir fait oublié les débuts de cette guerre, un potentat qui écrase ses sujets. L’autre problème en France ce sont, à gauche les grouillots aigris de la puissance US qui au seul titre de la contrer (dans leur rêve humide, déjà incapable d’agir ou d’influer sur leur sol) tronque cette histoire de son début, et à droite l’international pinochetiste qui jouit de l’arbitraire pénal russe et des escadrons d’Assad (les liens du régime avec le néofascisme français sont anciens).

    Pierre Cad Le 31 juillet à 19:59
       
    • N’oublions jamais que Bachar El Assad n’a jamais envoyé de tueurs commettre des attentats en France.
      Au départ il y a eu une réaction contre une répression policière très brutale.. comme c’est le cas dans de nombreux pays de la région. Mais qui a armé ceux qui se révoltaient ? et qui a donc entraîné la guerre ?
      Bizarre que cette question ne soit posée par (presque) personne.

      Daniohannis Le 1er août à 12:16
  •  
  • Apparemment les avis diffèrent...
    Voir Agoravox ICI.

    Alep Le 31 juillet à 22:41
       
    • Non, pas lire Agoravox, c ’est un sale site pro russe, extreme droite, et antisémite. Cà vous suffit comme explication ?

      bdpif Le 3 août à 12:35
  •  
  • Cet article est honteux.
    L’auteur met sur le même plan des attentats de Daesh visant à dessin des civils innocents et des "dégats collatéraux" qu’auraient provoqué des frappes de la coalition qui visait à n’en pas douter des objectifs militaires.
    L’information sur les 56 morts dont 11 enfants a t elle été vérifiée avant d’être diffusée ?
    Juste après le bataclan, daesh a diffusé une vidéo de propagande montrant des enfants morts prétendument victimes de bombardements français. Auriez vous souhaité reprendre l’info, histoire de mettre tout le monde sur le même plan ?
    Les moyens militaires modernes permettent d’éviter au maximum les victimes civiles, mais ne garantissent pas le zéro dégats collatéral.
    Faut il pour autant renoncer à combattre Daesh ?
    Faut il dire au gouvernement irakien d’arrêter de se battre et de laisser les terroristes aller jusqu’à Bagdad.
    Petit rappel historique : la propagande de Vichy en mai/juin 1944 se faisait un plaisir de montrer les victimes des bombardements alliés.
    Marre des idiots utiles de Daesh ! (peut pas pas si idiots que celà)

    Daniohannis Le 1er août à 12:33
       
    • 190 000 morts par le regime, ils s’en foutent, mais 56 par les USA, et là scandale partagé et diffusé. Pauvre France. Pays de collabo, comme d’habitude.

      bdpif Le 3 août à 12:32
    •  
    • @dpif.
      L’article en question sur la Syrie est de Bruno Guigue. Vous ne savez pas qui c’est ? Voir [ICI>https://fr.wikipedia.org/wiki/Bruno_Guigue].
      S’il publie sur Agoravox, c’est sans doute dans l’espoir de désencrasser quelques esprits trop crédules, qui avalent toutes crues les infos mainstream. L’article de Bruno Guigue était signalé dans les tweets de Politis par Bernard Langlois.

      Alep Le 3 août à 15:00
    •  
    • @Alep

      Je m’excuse mais la notion" d’info mainstream", pour moi, c’ est du pipeau de propagande. Cà n’existe pas. Cà fait depuis le début de la guerre civile qu’on suit les infos de la syrie, depuis les premiers appels à l’aide de la population, donc , ce nouveau concept que l’on nous sort depuis deux ans" d’info truqué" par tout les journalistes, les millions de refugiés et les milliers de journeaux ; c ’est du pieau de propagande pour gens simplets d’esprit. Qu’ils aillent vendre leur came de propagande ailleurs, en France, nous sommes encore intelligent.

      bdpif Le 3 août à 17:20
  •  
  • Du nouveau sur les mensonges officiels et médiatisés :
    voir ICI.

    Alep Le 13 août à 11:17
       
    • Votre commentaire et votre lien sont du papier toilette de propagande. Un article fait par une conseillere politique de Assad.

      Pour info = Mussolini, Franco, Hittler = ASSAD

      Vous en voulez de l’info, les forces du régimes Assad ont coupés tout les liens de nourritures et d’eau pour la population d ’ALEP, qui en est train de mourir comme au temps du guetto de Varsovie. Cherchez l’info sur le net, ne vous fiez pas aux propagandistes et leur médias qui nous font du goebbels de prisunic. FIEZ VOUS AUX JOURNEAUX MONDIAUX

      Resistant Le 15 août à 11:41
  •  
  • Puisque l’intéressant article d’Emma Donada figure encore en tête des "plus lus" de Regards, je me permets d’ajouter ICI un lien vers un article particulièrement explicite sur le site d’Olivier Berruyer, "Les crises". Démonstration éloquente s’il en est du rôle que jouent aussi nos médias (toujours à la traîne des "médias mondiaux" pilotés par qui vous savez) pour faire accepter le retour de la France dans l’OTAN "qui-défend-partout- les-Droits-de-l’homme".

    Autrement Le 22 août à 15:15
  •