photo cc Podemos
Accueil > Monde | Par Pablo Castaño Tierno | 21 juin 2016

Comment Unidos Podemos veut gagner la patrie

La coalition formée par Podemos et Izquierda Unida soigne son discours : à la reconquête de la démocratie, elle ajoute désormais celle de la patrie. Et compte neutraliser la peur du "péril rouge" avec une communication optimiste et rassurante.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Pablo Castaño Tierno est doctorant en sociologie et militant de Podemos.

La stratégie de Podemos a souvent été définie comme "populiste" : plutôt que parler de gauche et droite, le parti anti-austérité espagnol a réussi à s’ouvrir un espace politique en traçant une division entre ceux d’en bas (les gens, le peuple) et ceux d’en haut (la caste, les privilégiés). Cependant, pour expliquer le succès de Podemos, il faut aussi faire référence à l’habilité des stratèges du parti pour redéfinir des termes politiques dont la signification n’est pas entièrement fixée (des "signifiants flottants", d’après la terminologie du théoricien du populisme Ernesto Laclau [1]).

[Lire aussi "Du bon usage du populisme : guide à l’attention de Jean-Luc Mélenchon"]

Ne pas laisser la démocratie à l’adversaire

Ainsi, Podemos a redonné un contenu social au terme "démocratie", une opération de redéfinition qui avait déjà été initiée en 2011 par le mouvement 15M [2] quand il réclamait une démocratie réelle. Le raisonnement est le suivant : les gens sont attachés à la notion de démocratie. Par conséquent, la position traditionnelle de la gauche radicale consistant à dire « Nous ne revendiquons pas la démocratie parce qu’elle est au service du capital » revient à se couper de ces mêmes gens. Le pari de Podemos viserait à l’inverse à revendiquer la démocratie.

À ceci près qu’il s’agit de préciser que la démocratie n’est réelle que lorsqu’on protège des droits sociaux fondamentaux comme l’accès au logement ou à la santé. Le philosophe Carlos Fernández Liria résume cette idée en affirmant que le rejet de concepts tels que "démocratie" ou encore "État de droit" par la gauche revient à "offrir à l’ennemi" un concept très puissant politiquement [3].

La constitution de la coalition Unidos Podemos (Unis, nous pouvons) par Podemos, Izquierda Unida (Gauche unie) et d’autres partis écologistes et de gauche pour la législative du 26 juin a poussé la direction de Podemos à aller plus loin dans sa démarche de redéfinition de ces signifiants flottants. Si l’impact positif de la coalition en termes de nombre de sièges est assuré, le secrétaire politique de Podemos, Íñigo Errejón, s’inquiétait de perdre l’image de transversalité acquise par Podemos au cours des dernières années – image qui a permis de rallier des électeur ne s’identifiant pas forcément avec la gauche radicale. Ce n’est pas par hasard que les partis traditionnels insistent, dans toutes leurs interventions, sur la présence du Parti communiste dans l’alliance Unidos Podemos, brandissant le spectre du "péril rouge".

Une patrie antiélitiste et populaire

Afin de neutraliser le possible impact négatif de cette stratégie de la peur, Podemos a essayé une nouvelle opération discursive, définissant sa candidature comme une "plate-forme patriotique". La notion de patrie est traditionnellement problématique au sein de la gauche espagnole, dans la mesure où la droite nationaliste se l’est historiquement appropriée. Cependant, les porte-parole d’Unidos Podemos défendent une patrie très différente. D’abord, il s’agit d’une conception plurinationale de l’État espagnol : Unidos Podemos est la seule candidature qui soutient le droit des peuples catalan et basque à décider de leur maintien dans l’État espagnol via des référendums d’autodétermination.

La patrie podemiste se veut aussi antiélitiste et populaire, comme l’exprime le slogan « La patria eres tú » (La patrie, c’est toi) ou encore « La patria es la gente » (La patrie, c’est les gens). Par ailleurs, le patriotisme d’Unidos Podemos n’est pas contradictoire avec une politique migratoire progressiste : le programme de la candidature inclut la création de voies légales d’immigration, l’assouplissement des conditions pour le regroupement familial et l’acquisition de la nationalité espagnole, ainsi que le strict respect du droit international des réfugiés.

Enfin, Unidos Podemos entend neutraliser la stratégie de la peur du "péril rouge" attisé par la droite et le Parti socialiste avec une campagne optimiste et peu agressive. Cela explique le choix d’un cœur comme symbole de l’alliance, ainsi que le slogan « La sonrisa de un país » (Le sourire d’un pays). Les sondages montrent l’efficacité de cet ensemble d’opérations de communication, ainsi que l’enthousiasme provoqué par la constitution de la coalition Unidos Podemos : d’après la plupart des sondages, la candidature de Pablo Iglesias dépasse le Parti socialiste et elle s’approche toujours plus du Parti Populaire (PP, droite) du président Mariano Rajoy.

Alliances : le PSOE au pied du mur

Néanmoins, le Parti populaire reste en tête, malgré quatre ans de politiques d’austérité rejetées par la plupart de la population et de graves cas de corruption. La résistance du parti conservateur s’explique par la fidélité inébranlable de beaucoup d’électeurs âgés, surtout en milieu rural, et par l’effet du système électoral qui surreprésente ces territoires ruraux et peu peuplés. Cependant, il paraît clair qu’aucun parti n’aura une majorité absolue au Parlement, ce qui rend cruciale la question des possibles alliances postélectorales pour former un gouvernement. C’est précisément l’absence d’un accord, après l’élection de décembre dernier, qui a provoqué l’organisation de nouvelles élections le 26 juin prochain [4].

[Lire aussi : "Alberto Garzon, bras gauche d’Unidos Podemos"]

Dans le débat que les leaders des quatre principaux partis ont tenu lundi dernier, Pablo Iglesias a proposé à Sánchez, à plusieurs reprises, de former une coalition après les élections, mais celui-ci a refusé d’exprimer clairement ses préférences si le PSOE occupe la troisième position, derrière le PP et Unidos Podemos. En pareil cas, les socialistes auront deux options : soutenir un gouvernement progressiste avec Iglesias à la tête ou permettre la formation d’un nouveau gouvernement de droite, que ce soit avec Mariano Rajoy ou un autre comme président.

Il est certain que les pressions des institutions européennes et des milieux d’affaires espagnols pour que le PSOE choisisse la "grande coalition" seront intenses, mais une victoire électorale d’Unidos Podemos pourrait changer la donne.

Notes

[1Ernesto Laclau (2005), La razón populista, Fondo de Cultura Económica de España, Madrid.

[2Pour le 15 mai 2011, date de début du mouvement dit des "indignés".

[3Fernández Liria, C. (2015), En defensa del populismo, Ed. Carata, Madrid.

[4Plus précisément, le leader socialiste Pedro Sánchez avait refusé la formation d’un gouvernement de coalition avec Podemos – sous la pression d’une grande partie de la bureaucratie du PSOE et, probablement, des milieux d’affaires. Sánchez aurait préféré un accord avec le parti de droite Ciudadanos (Citoyens), mais l’union de leurs députés n’était pas suffisante pour obtenir la majorité parlementaire.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Ouh là là ! le "patriotisme" comme antidote au "péril rouge", même supposé, ça promet pour la suite ! C’est la con-fusion !

    icelui Le 24 juin à 17:45
  •