Réunion avec le Medef à Matignon le 24 avril. photo Granier / gouvernement.fr
Accueil > Résistances | Par Thomas Clerget | 2 juin 2017

Conflits sociaux : pas d’état de grâce pour le gouvernement Philippe

Avant les législatives, l’exécutif s’agite pour éteindre les incendies qui couvent dans le pays. Un ballet qui cache mal l’impuissance d’une politique économique désormais soumise au bon vouloir des investisseurs privés.

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L’action désespérée des salariés de GM&S dans la Creuse, prêts à faire sauter leur usine pour sauver leurs 280 emplois, a sonné comme un coup de tonnerre au cœur d’un mois de mai tout absorbé aux contemplations du "renouvellement politique" à la mode En Marche, et aux projections sur les législatives des 11 et 18 juin. Alors qu’il met sur les rails sa nouvelle réforme du code du travail, le gouvernement dirigé par Édouard Philippe, transfuge des Républicains accompagné à l’Économie par Bruno Le Maire et Gérald Darmanin, est déjà rappelé aux réalités d’un pays déchiré par la crise sociale.

Chez GM&S, entreprise sous-traitante du secteur automobile, le gouvernement s’en tire à bon compte. L’intervention du ministre de l’Économie auprès des clients quasi-exclusifs de l’usine, PSA et Renault – dont l’État est actionnaire – a permis d’augmenter les commandes, poussant le tribunal de commerce à prononcer un délai supplémentaire. Les offres des repreneurs – à ce jour, trois se seraient signalés – seront examinées le 23 juin, conduisant à la liquidation du site, ou bien à sa relance. Une bouffée d’air provisoire pour les salariés. Mais aussi pour le gouvernement, à quelques encablures des législatives.

Sur l’usine GM&S à La Souterraine.

Multiplication des fronts sociaux

Cette semaine, l’exécutif s’est également démené pour mettre fin à la grève des transporteurs de matières dangereuses, un mouvement social lui aussi… explosif. À l’appel de la CGT, les conducteurs de camions-citernes étaient en grève depuis six jours, réclamant la prise en compte des spécificités de leur métier dans la convention collective. Avec 900 stations touchées, dont 500 en rupture, l’urgence n’était pas loin. « Le patronat du secteur ne voulait pas de négociations », explique Fabrice Angeï, secrétaire confédéral de la CGT. Le gouvernement a donc sorti l’extincteur, et dégainé un calendrier. Le mouvement a été levé jeudi 1er juin.

De nombreux fronts sociaux restent néanmoins ouverts. Toujours dans l’automobile, 120 salariés de l’entreprise Nobel plastiques, dans la Marne, sont menacés de perdre leur emploi à la suite d’une annonce de la maison mère, le groupe turc Ohran. Autre exemple : la multinationale Imperial Tobacco prévoit la fermeture des deux sites de la Seita, dernier fabricant de cigarettes en France, dont elle est propriétaire. 326 salariés pourraient rester sur le carreau. À Marseille, les dés sont jetés pour le fabricant d’aérosols Aéropharm, dont le site employant 50 personnes sera fermé à la fin du mois de juin.

Des filiales fragilisées par la loi Macron

Les exemples de "plans sociaux" ou d’entreprises dont les comptes sont plombés pourraient ainsi être déroulés à volonté : Hanon Systems à Charleville-Mézières (Ardennes), CastMetal à Feurs (Loire), Whirlpool bien-sûr à Amiens (Somme), le spécialiste du tourisme TUI France (ex-Transat), le logisticien GEFCO (pour son troisième PSE en deux ans)… Ou encore La Poste, qui poursuit invariablement depuis dix ans ses réductions d’effectifs, malgré un capital détenu à 100% par l’État, et multiplie les fermetures d’agences et de plates-formes logistiques.

Dans cette hécatombe, le secteur du commerce de textile est particulièrement touché. Tati, ainsi que les enseignes Fabio Lucci, Gigastore et Degrif’Mania, toutes quatre filiales du groupe Eram, sont en redressement judiciaire depuis le 4 mai, fragilisant 1.700 emplois dans 140 magasins en France. Le tribunal de commerce de Bobigny doit se prononcer sur une reprise le 19 juin – lendemain du second tour des législatives – mais 4 à 500 salariés pourraient être licenciés, selon la CGT Commerce. « Chez Tati, les salariés paient la loi Macron, déplore son secrétaire général Amar Lagha. Eram est en bonne santé financière, mais les filiales ne peuvent plus se retourner contre la maison mère. »

La loi des investisseurs

Toujours dans le commerce d’habillement, le groupe Vivarte (Naf-Naf, André, la Halle aux chaussures, Kookaï…) prévoit a minima la suppression de 570 emplois et la revente d’une partie de ses magasins. Dans cette entreprise, propriété de fonds d’investissement londoniens et étasuniens [1] qui l’on rachetée en LBO [2], un conflit brutal est enraciné depuis de long mois. Les syndicats reprochent aux actionnaires d’avoir siphonné la trésorerie : « En 2016, la holding a demandé aux filiales de remonter le cash, raconte Amar Lagha. Ensuite, ils ont prêté à 11% en sens inverse ! Ils se sont enrichis pendant des mois sur le dos des salariés, en tuant l’entreprise ». À ce jour, rien n’est réglé chez Vivarte.

Chez Arc international, dans le Pas-de-Calais, les 5.500 salariés sont un peu plus sereins. Leur entreprise, numéro un mondial de la verrerie de table, a obtenu des engagements pour faire face à ses difficultés de trésorerie. Pour le moment, 25 millions d’euros ont été apportés à la société, répartis entre une filiale de la Caisse des dépôts (CDC International Capital) et un fond d’investissement public russe [3], accompagnés d’investisseurs du Koweit, d’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis, du Bahreïn et de Chine. Le fond d’investissement américain PHP, actionnaire majoritaire, remet aussi la main à la poche pour dix millions d’euros.

L’État désarmé

« C’est un bon coup de comm’, commente Philippe Maes, délégué syndical chez Arc. Ils oublient juste de dire que les 25 millions sont prêtés à 12 %, et que ce prêt était déjà programmé. » L’avenir du verrier reste incertain : les salariés attendent une nouvelle enveloppe de 25 millions en septembre, pour relancer les investissements et prolonger leur survie. L’État « n’est pas là pour faire des miracles », concédait Bruno Le Maire lors de sa visite sur le site le 19 mai, célébrant son sauvetage provisoire. Emmanuel Macron a aussi mis la main à la pâte de cette mise en scène, visitant les chantiers de Saint-Nazaire pour y annoncer un renforcement du rôle de l’État. Une image qui contraste avec son récent aveu d’impuissance, face aux salariés de l’usine Whirlpool.

Misant sur une politique de rigueur, de flexibilité et de baisse du "coût du travail" – c’est-à-dire des salaires – l’exécutif se condamne pourtant à un échec certain. Sans changement de cap et de cadre, l’État restera dépourvu des principaux leviers d’action sur le cours de l’économie, verrouillés par les règles européennes, le primat de la concurrence et de la libre circulation des capitaux. La fonction de Bruno Le Maire, numéro dix de l’exécutif, pourrait bientôt s’apparenter au "redressement productif" du gouvernement Ayrault : un ministère confiné à une geste impuissante de mise en scène de l’action étatique, et de renégociation interminable des "tours de table" actionnariaux.

@Thomas_Clerget

Notes

[1Alcentra Capital, Barings Capital, Goldentree asset management, et Oaktree Capital.

[2Le LBO, ou leveraged buy-out (achat à effet de levier), est une technique financière généralement agressive, consistant à financer l’achat d’une entreprise par un emprunt, lui-même remboursé à l’aide des excédents de trésorerie que l’on cherche à générer dans l’entreprise rachetée, par exemple en se séparant de certaines de ses activités, ou en augmentant rapidement sa profitabilité. Cette technique prisée des fonds d’investissement "à forte rentabilité" n’est pas faite pour encourager les investissements productifs.

[3Le Fond public russe des investissements directs (RDIF), dont l’un des superviseurs est, par ailleurs, Dominique Strauss-Khan.

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  • Excellent article !
    Voir aussi sur Youtube l’interview de JL Mélenchon dans Cnews : "Monsieur Macron prépare un choc social". Apprécition de l’interview par B. Langlois, fondateur de Politis (dans un tweet) : "Et là, c’était parfait, fond et forme".

    Autrement Le 2 juin à 11:58
  •  
  • La catastrophe, ce serait de répéter les atermoiements de tous les politiciens de la gauche faussement "radicale" face à Hollande. Heureusement, cette fois-ci, des structures syndicales, fort des sabotages du passé, et par dessus les politiciens et leurs affidés des directions syndicales, ont pris l’initiative avec le Front Social. Premières initiatives réussies et une mobilisation dans tout le pays le 19 Juin qui s’annonce massive. Détails ici :
    https://www.facebook.com/FrontSocialUni/

    Paul Dufour Le 3 juin à 04:57
       
    • J’adhère à ce front social ,
      pour autant , est ce que ce sera suffisant quand on sait pertinemment que les fonds d’investissement étrangers détiennent tous les pouvoirs , libres de s’installer et de partir à leur guise ...qu’aucun gouvernement à ce jour , encore moins celui de Macron , ne s’est opposé et ne s’opposera à ce que ces fonds de pension et autres soient minoritaires au sein de ces sociétés ?Interdire les LBO , dé-financiariser l’économie réelle , interdire les versements de dividendes aux actionnaires supérieurs aux bénéfices de l’entreprise ...des pistes à explorer même si les directives européennes ne nous laisseront pas les coudées franches en ce domaine ...

      jaime Le 3 juin à 12:07
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  • @jaime

    Bonnes questions ! En particulier celle relative aux directives européennes, lesquelles sont issues de cette UE totalement antidémocratique et constituée de telle sorte qu’elle est irréformable quand elle n’a pas dépossédé les peuples de leur souveraineté. En ce sens les propos d’un Juncker ont au moins l’honnêteté d’annoncer la couleur : selon lui, aucun vote "démocratique" ne peut s’inscrire à l’encontre des traités européens. Avis aux eurolâtres (de cette Europe-là) de tout poil, surtout à gauche. D’avoir abandonné l’idée de souveraineté populaire qui se définit par une souveraineté politique dans une entité circonscrite ( ce qui n a rien à voir avec un repli identitaire), a laissé le terrain libre aux "souverainistes" de droite et d’extrême-droite dans leur entreprise de récupération et de détournement de justes aspirations démocratiques. Le référendum de 2005 en fut une exemple et la forfaiture de la majorité des députés notamment "socialistes" d’avoir conchié ce vote par leur abstention lors de la présentation du traité de Lisbonne par Sarkozy en 2007, n’a fait que fertilisé le terreau du FN. Chapeau bas !

    Babeuf

    babeuf Le 3 juin à 12:48
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  • Bonjour, tout a fait d’accord !
    Le dialogue social a ete muselé de longue date...
    Le gouvernement donne l’impression que nous sommes en democratie...
    Pour information, mon entreprise licencie en ce moment... et le representant syndical + secretaire au CCE n’est autre qu’un FERRAND. .. cqfd.
    A votre disposition,

    Thierry Le 3 juin à 13:58
  •  
  • Bien au contraire, je trouve que comme état de grâce, Macron est bien loti ! En tous cas, je suis étonné que les syndicats ne soient pas plus "combatifs" : Tout le monde sait en effet que l’augmentation de la CSG de 1,7 % sera insuffisante pour combler la suppression des cotisations chômage et maladie !

    Des éléments sur ce qui s’annonce :

     taux cotisation maladie salarié : 0,75% (12,89% pour l’employeur) = 5,5 milliards d’euros .
     taux assurance chômage salarié : 2,4% (de 0 à 7% sinon CDD et CDI normaux à 4% pour l’employeur) = 18,5 milliards d’euros.

    Les Recettes de la CSG : 110 milliars d’euros
     taux CSG salarié : 7,5% = 70% des recettes
     taux CSG retraité/allocations chômage : de 3,10 à 7,8% = 18% des recettes
     taux CSG revenus du patrimoine (8,2%), taux CSG revenus de placement (8,2%), taux CSG revenus des jeux (9,5%) = 12% des recettes

    La ventilation actuelle de la CSG :

     60% à la CNAM
     9% maladie hors CNAM
     11% à la CNAF
     11,4% au FSV
     6,4% au CADES
     1,4% CNSA

    Si 1 point de CSG vaut 11 milliards, il faudrait alors 2,2 points d’augmentation de la CSG pour couvrir les 24 milliards de dépenses liées à la suppression de la cotisation chômage et maladie des salariés du privé. Or, Macron n’annonce que 1,7 points d’augmentation de la CSG.

    Cette sous-estimation est fort probablement voulue : elle avertit très certainement sur l’intention de réduire à l’avenir l’indemnisation actuelle des chômeurs et de rogner sur les prestations maladies... D’autant que puisqu’il s’agit pour les travailleurs du privé de cotiser moins sur la maladie et le chômage, il sera d’autant plus aisé de leur demander des efforts en arguant des sacrifices "consentis" par ceux qui paient l’augmentation de la CSG, sans en bénéficier eux-mêmes : retraités et fonctionnaires !

    Ce qui est dérangeant, c’est qu’on semble déjà savoir sur qui reposera cette augmentation de la CSG. Car tout le monde semble oublier que la CSG, Macron et son gouvernement aussi, ne concerne pas que les salariés, les retraités et les chômeurs, elle concerne les revenus du patrimoine, des placements (et donc potentiellement des hauts revenus) ainsi que les revenus des jeux. Or, pourquoi accepter que les 1,7 points supplémentaires ne reposent que sur les salariés, les retraités et les chômeurs ???? Les ventiler en faisant contribuer à l’effort plus fortement les recettes des revenus du patrimoine, des placements et des jeux (dont les livrets A, LDDS, LEP et livret jeune sont totalement exemptés) me dérange nettement moins. Et pourquoi pas faire encore mieux en faisant une CSG progressive (à la manière de ce qui était prévu avec "l’avenir en commun") !

    Bref, La logique enclenchée apparaît donc bien comme celle cherchant à faire glisser d’une vision du chômage "assurancielle" vers celle d’un chômage "assistée". En l’occurrence, on voit bien qu’avec 6 millions de chômeurs (dont plus de 60% ne sont même plus indemnisés) et de plus en plus de travailleurs pauvres, il s’agit moins d’inciter les gens à travailler que d’accélérer la réduction des salaires.

    Que dire de l’ambition de récupérer sous le giron de l’Etat des organismes jusqu’ici sous direction "paritaire" si ce n’est que cela contribuera à supprimer toute forme de freins à la réforme !

    Ajoutons à cela, un code du travail "par entreprise" et un dialogue social qui se bornera à choisir entre licenciements, baisse de salaire et délocalisation, et le tableau s’annonce joyeux !

    A part ça, les syndicats ont raison de ne pas s’alarmer puisque c’est le ton qu’ils ont choisi dans les médias (hum !)...

    carlos Le 7 juin à 14:44
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