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Accueil > Résistances | Par Thomas Clerget | 23 mai 2016

Contre la loi travail « et son monde », le mois de juin promet d’être chaud

La "convergence des luttes" est-elle en marche ? Malgré la répression, la contestation s’installe dans la durée et gagne en intensité. Aux côtés de Nuit debout, des étudiants et lycéens, de nouveaux secteurs entrent en action.

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Le recours à l’article 49-3 de la Constitution n’a pas mis un coup d’arrêt au mouvement social contre la loi El-Khomri, bien au contraire. Jeudi 19 mai, septième journée nationale de mobilisation depuis le 9 mars, les cortèges étaient bien fournis [1] un peu partout en France, plus que lors des deux journées précédentes, et les participants ont affiché une détermination renforcée par l’inflexibilité du pouvoir. Aux côtés des étudiants et lycéens, toujours aussi actifs, et du mouvement Nuit debout qui persiste à occuper les places, la nouveauté de la semaine est venue des grèves et actions de blocages menées par les salariés dans plusieurs secteurs stratégiques de l’économie, et qui promettent de s’inscrire dans la durée.

Le tournant fait notamment suite à un durcissement de la position de la CGT, mise sous pression par sa base et excédée par le recours au 49-3. La centrale de Montreuil était jusqu’ici restée plus mesurée, au regard des mouvements de jeunesse et du syndicat Solidaires qui appelaient à une généralisation des grèves reconductibles depuis plusieurs semaines. Suivant un appel conjoint de la CGT Transports et de Force ouvrière (FO), les routiers sont entrés en action à partir du 16 mai, participant à de nombreuses actions de blocage un peu partout sur le territoire, en particulier sur des sites industriels, des raffineries et des dépôts de carburant.

Dans les raffineries, « plus vite et plus fort qu’en 2010 » ?

Dans certaines villes comme Le Havre, place forte du mouvement syndical bloquée durant plusieurs jours, ou Saint-Nazaire, des actions ont été menées avec les salariés des ports et des docks, très remontés eux-aussi. Une première série de grèves et de blocages ont visé les raffineries et dépôts pétroliers, entraînant des mesures de rationnement du carburant dans une dizaine de départements. Vendredi, la CGT-Pétrole entendait durcir encore le mouvement, appelant « à ce que les raffineries arrêtent leurs installations de production de produits pétroliers ». Le mouvement semble prendre rapidement, « plus vite et plus fort qu’en 2010 » selon Sébastien Varagnol, responsable CGT sur le site pétrochimique de Lavéra dans le Sud-Est de la France, joint par Regards.

De fait, dans le courant du week-end, les salariés des raffineries de Gonfreville-l’Orcher près du Havre, de Feyzin près de Lyon et de Donges en Loire-Atlantique avaient voté l’arrêt des installations, un processus qui prendra plusieurs jours [2]. Toujours près du Havre, la raffinerie ExxonMobil de Notre-Dame-de-Gravenchon était bloquée en fin de semaine, tandis que celle de Grandpuits en Seine-et-Marne a stoppé ses expéditions, de même que deux des trois raffineries du site pétrochimique de l’étang de Berre près de Marseille, où le personnel est en grève et sur le point, là-aussi, de stopper les installations. Ce sont donc, au total, au moins cinq des huit raffineries françaises qui sont aujourd’hui engagées sur la voie d’un arrêt de leur production. « On ira jusqu’à la pénurie », prévient Sébastien Varagnol.

Les cheminots en embuscade

Les regards sont aussi tournés vers le mouvement des cheminots, mobilisés contre une réforme globale des conditions de travail de leur secteur, mais aussi contre la loi travail. Étudiants, lycéens et militants de Nuit debout appellent à une "convergence des luttes" depuis plusieurs semaines, comptent beaucoup sur une éventuelle entrée en grève reconductible des agents de la SNCF, et leur ont signifié leur soutien par plusieurs actions communes. Les cheminots ont bel et bien franchi un cap cette semaine, avec le préavis de grève déposé par la fédération CGT du secteur, appelant les agents à débrayer 48 heures par semaine, chaque mercredi et chaque jeudi.

Néanmoins chez Sud-Rail, membre de l’Union syndicale Solidaires et troisième syndicat chez les cheminots, la posture de la CGT est jugée insuffisamment offensive. Bien implanté sur plusieurs gares parisiennes, en particulier celle de Saint-Lazare, Sud-Rail a déposé un préavis de grève reconductible chaque jour, et cherche – de même que FO – à entraîner un personnel excédé sur une stratégie de lutte plus appuyée. « On ne va plus attendre la CGT, affirme Gabriel Rosenman, du bureau de Sud-Rail. On a décidé de construire nous-même la grève reconductible. »

Quand la rue déborde de toutes parts

Dans la rue, on sent la faiblesse du gouvernement, et la détermination s’en trouve renforcée. À Paris, la première partie des cortèges – assemblage hétéroclite aussi bien composé de jeunes insurgés du MILI [3], de syndicalistes de provenances diverses, d’étudiants ou de simples manifestants – prend de plus en plus d’ampleur, contribuant à faire monter la pression. Les tensions avec les services d’ordre de certains syndicats, relégués en deuxième ligne du cortège parisien et peu habitués à cette contestation qui déborde les cadres établis, ont semblé se tasser durant la manifestation du 12 mai, préservant la fragile unité du mouvement.

À Rennes et à Nantes, comme dans d’autres villes, cette contestation bouillonnante a rencontré une féroce répression. À Rennes jeudi matin, dix-neuf personnes ont étés arrêtées pour avoir tenté de mettre hors service les bornes de compostage d’une station de métro. Chef d’inculpation retenu : « Association de malfaiteurs et dégradations (...) par des personnes agissant en réunion et le visage dissimulé ». Un peu plus tard, la fédération locale de Solidaires était perquisitionnée. Acculé par la contestation, le gouvernement frappe fort et criminalise le mouvement. À Nantes, plusieurs centaines de manifestants ont cependant bravé l’interdiction de manifester – donnant lieu à pas moins de soixante-six interpellations ! – tandis qu’une manifestation départementale réussissait son pari en rassemblant entre 6.000 et 10.000 personnes à Saint-Nazaire.

Répression et tentatives de division

Avant l’arrivée du projet de loi au Sénat, à partir du 13 juin, le gouvernement pourra tenter d’affaiblir la mobilisation en lâchant du lest à certains secteurs. Vendredi, le secrétaire d’État aux transports Alain Vidallies a déjà promis aux routiers qu’ils échapperaient à la baisse de majoration des heures supplémentaires ! La mobilisation des cheminots s’est également traduite par un assouplissement de façade de la position de l’union patronale des transports publics (UTP) et de la direction de la SNCF, qui ont accepté d’inscrire à l’agenda une nouvelle journée de négociation sur la future convention collective nationale (CCN), et sur l’accord d’entreprise qui s’appliquera aux agents de l’ancien établissement public.

Sans surprise, Manuel Valls a également indiqué qu’il était prêt à employer la force pour mettre un terme à certains blocages. En 2010, la grève des raffineries n’avait pas suffit à mettre en échec la réforme des retraites du gouvernement Fillon. Mais six ans plus tard, tandis que la population est hostile à la loi El-Khomri et que le gouvernement n’a pas de majorité pour la faire voter par l’Assemblée nationale, la légitimité de l’exécutif semble réduite à peau de chagrin. Face à la diversité des formes de mobilisation comme à la colère sociale qui gagne sans cesse en intensité, une issue différente n’est donc plus à exclure.

L’Euro de football en ligne de mire

Les agendas de mobilisation semblent ainsi converger vers le mois de juin, et en particulier vers le championnat d’Europe de football, qui se tiendra en France du 10 juin au 10 juillet, et pourrait offrir un levier de pression supplémentaire au mouvement social. Jeudi 19 mai dans la soirée, l’intersyndicale [4] s’est réunie pour fixer les prochaines échéances de la mobilisation. Après une nouvelle journée d’action jeudi 26 mai, les syndicats appellent à une grande manifestation nationale le mardi 14 juin à Paris, soit en plein démarrage de l’Euro.

Les cheminots, de leur côté, seront couverts pendant toute la compétition par un préavis de grève reconductible déposé jusqu’au 11 juillet, tandis que le principal syndicat des pilotes d’Air France (le SNPL) et la CGT-RATP consultent leurs salariés pour intensifier leurs actions à partir du début du mois de juin – potentiellement pour une grève d’une durée supérieure à six jours chez les pilotes d’Air France. Sans compter les taxis, qui avaient annoncé être prêts à bloquer l’Euro, et pourraient venir ajouter leur grain de sable. N’en déplaise au gouvernement, le mois de juin pourrait donc battre de nouveaux records de température.

@Thomas_Clerget

Notes

[1Voir par exemple ici, , ou encore .

[2Voir cette carte pour avoir une idée des installations pétrolières en France. La situation a cependant évolué au cours du week-end par rapport aux informations qu’elle contient.

[3Mouvement inter-luttes indépendant. Voir cet article de Mediapart, ou encore ce très bon article du site d’information Les Jours.

[4Composée de la CGT, de FO, de Solidaires, de la FSU (salariés, mais aussi étudiants pour Solidaires étudiant-e-s, deuxième syndicat de cette catégorie après l’UNEF), de l’UNEF (étudiants), de l’UNL et de la FIDL (lycéens).

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