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Accueil > Economie | Par Jérôme Latta | 12 avril 2016

Contre le chômage, un absurde pacte de précarité

Le dogme de la flexibilité du travail, tel que l’applique la loi El Khomri, dissimule un contrat social insoutenable : non seulement il est inefficace pour l’emploi, mais il ne promet moins de chômage que pour plus de précarité et de pauvreté.

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On connaît bien le "chantage à l’emploi". Localement, il permet de faire accepter des conditions dégradées aux salariés d’une entreprise en échange d’un maintien de l’emploi souvent illusoire. À un niveau plus global, il sert à imposer un abandon des droits et des protections afin, prétend-on, de faire baisser le chômage. Car la baisse du chômage devient un objectif tellement impérieux (à ce niveau, on le comprend) qu’il anéantit tout débat sur les moyens d’y parvenir – et leurs conséquences.

C’est alors un "chantage au chômage" qui s’instaure. Au moment où la loi travail est défendue par le gouvernement, le discours dominant s’enracine dans cette urgence pour mieux disqualifier toute opposition, laquelle ne peut plus être que le fait d’irresponsables. N’importe quel emploi vaudrait mieux que pas d’emploi [1]. Mais quand tout est bon contre le chômage, y compris des solutions reconnues inefficaces, c’est que l’objectif n’est pas l’emploi.

Italie et Espagne : des "miracles" pour ceux qui y croient

Immanquablement, ce discours invoque les "modèles" et "miracles" étrangers. À commencer par le Jobs Act italien de Matteo Renzi, et son "contrat à protection croissante" mis en œuvre au printemps 2015. On en vante la spectaculaire réussite avec la multiplication (très contestée [2]) de CDI… qui n’en sont plus puisqu’ils facilitent les licenciements (y compris abusifs) durant les trois premières années de contrat [3].

En parallèle, le recours à un système de chèques-emploi a connu une forte progression, et la baisse de 0,7 points du taux de chômage, l’année dernière, n’a pas profité à la cible prioritaire de la réforme : les jeunes. Enfin, si cette réforme a bien allongé la durée d’indemnisation du chômage, les promesses d’instauration d’un salaire minimum n’ont pas été tenues. En résumé, la flexibilité qui sert la "compétitivité" des entreprises ne s’accompagne que de gains marginaux sur l’emploi et pour la "sécurité" des travailleurs.

Autre miracle, espagnol cette fois, dont ont fait l’éloge les économistes signataires de la tribune favorable à la loi travail, dans Le Monde. Ceux-ci évoquent un surcroît de 300.000 emplois en CDI en 2013, l’année suivant la réforme du droit du travail espagnol. « Une invention », affirme Michel Husson : Eurostat indique 256.000 CDI détruits cette année-là, au profit de contrats précaires… La "réussite" espagnole, c’est un taux de chômage qui reste aujourd’hui à plus de 20%, contre 11,3% en 2008, ainsi que 400.000 personnes qui ont renoncé à chercher un emploi et une émigration massive. Michel Husson :

« Comment peut-on avoir l’indécence de donner l’Espagne en exemple quand l’emploi y est encore inférieur de 2,6 millions par rapport à 2008 ? Comment ne pas voir que la reprise récente de l’emploi est aussi le résultat de relocalisations de production motivées par la baisse des salaires (…) au détriment de l’emploi dans d’autres pays ? »

En réalité, depuis 2008, l’emploi a mieux résisté en France qu’en Espagne et en Italie. Où d’autres facteurs expliquent la très récente et relative amélioration : assouplissement de l’austérité budgétaire, politique monétaire de la BCE. Seule certitude, comme l’écrit Guillaume Duval dans Alternatives économiques : « Dans ces deux pays, le redressement de l’emploi opéré ces derniers mois s’est traduit par une hausse sensible de la part des contrats précaires dans l’emploi salarié ». Dans La Tribune, Romaric Godin fait un constat analogue… à propos de l’Allemagne, où la récente baisse du chômage est essentiellement le résultat d’une augmentation des contrats à temps partiel.

La flexibilité, "arnaque néolibérale" sans effet sur l’emploi

Auteur de l’excellent Nos Mythologies économiques, l’économiste Éloi Laurent, rappelle qu’en France, le chômage a baissé à plusieurs reprises au cours des trente dernières années… notamment sous l’effet de politiques de réduction du temps de travail ou lors de périodes de reprise de l’activité économique. Mais jamais « de la "flexibilisation" du marché du travail et encore moins de l’abaissement des droits des salariés » – malgré des mesures comme le contrat nouvelle embauche ou la rupture conventionnelle…

Beaucoup d’autres économistes démontrent « l’arnaque à la flexibilité » comme la nomme Michel Husson dans son article sur le catéchisme libéral et la "peur d’embaucher" des patrons. En réalité, il n’existe « aucune liaison entre la "rigidité" du marché du travail et la variation du taux d’emploi », écrit-il. C’est tout aussi clair pour les Économistes atterrés :

« Aucune étude économique, y compris celles portées par des institutions les plus libérales comme l’OCDE, n’a réussi à montrer un quelconque lien entre le niveau de la législation protectrice de l’emploi et le niveau du chômage. »

« Sauf à promouvoir un emploi de faible qualité (CDD, intérim, temps partiel…) », pondère Sandrine Foulon dans Alternatives économiques. Éloi Laurent s’afflige justement de la rhétorique "insiders vs outsiders", autre forme du chantage :

« On voit tout le cynisme du raisonnement : les protections dont disposent les insiders sont la cause du dualisme et de la précarité. Par conséquent, pour des raisons de pure justice sociale, il faut baisser ces protections pour aller vers un contrat de travail unique, évidemment au rabais. »

Mais la mise en accusation des protections collectives permet efficacement d’éluder les véritables causes du chômage de masse, parmi lesquelles figurent la crise financière et les politiques d’austérité. Tant pis, aussi, si le problème des entreprises réside dans la demande : il faut persister dans les politiques de l’offre [4], en pure perte pour l’emploi, et mener à marche forcée les fameuses "réformes structurelles". Éloi Laurent encore :

« Augmenter encore la précarité au nom d’une flexibilité qui n’a jamais fait ses preuves est une double faute : une faute directe, car on ne fera pas reculer le chômage en traitant ses causes imaginaires, et une faute indirecte, car ses causes réelles sont toujours là, en souffrance. »

Un inavouable "choix de société"

Si la loi travail est incapable de créer de l’emploi, comme tout le monde finit par l’admettre, à quoi sert-elle ? La flexibilisation du marché du travail est une politique imposée par la Commission européenne, en particulier à ses membres les plus frappés par la crise : Grèce, Irlande, Espagne, Portugal, Italie. Les principales puissances de l’UE ont donné l’exemple à suivre, avec des dispositifs radicaux : contrats "zéro heure" au Royaume-Uni [5] ou "minijobs" en Allemagne. Une voie, celle du dumping social généralisé (assorti d’une pression à la baisse sur les salaires), que la France devrait suivre aussi – Bruxelles vient d’ailleurs de féliciter le gouvernement pour la loi El Khomri.

Dans la foulée des lois Hartz IV, la prospère Allemagne a vu le taux de pauvreté grimper en proportion inverse du taux de chômage (voir graphique). Le Royaume-Uni compte cinq millions de travailleurs pauvres. Deux millions de Britanniques souffrent de la faim. Ces précaires, ces pauvres et ces travailleurs pauvres font le bonheur de leurs "économies" nationales, dont il est fait l’éloge. L’inverse n’est évidemment pas vrai.

Il est finalement assez sidérant que le contrat social derrière les "réformes structurelles", promettant une baisse du chômage, ne soit pas pleinement dévoilé. Au-delà de l’entourloupe de la flexisécurité – la flexibilité pour les uns et la sécurité pour les autres –, le Graal de la baisse du chômage, quand il est atteint (moyennant quelques maquillages statistiques), a pour contrepartie une augmentation générale de la précarité et de la pauvreté. « Le plein emploi est possible grâce à la totale précarité », comme le résumait un dessin de Charb.

Ne prenons qu’un exemple de cette idéologie inavouée. Obligé, à la suite de nombreuses réactions à une de ses chroniques sur France Info, qui présentait de manière univoque la réussite économique britannique, l’éconocrate Vincent Giret s’enfonçait un peu plus en justifiant « un choix de société, qui a sans doute des racines culturelles voire religieuses ». « Tout vaut mieux que le chômage », ajoutait-il. Ce mantra ne parvient plus à cacher que ce qu’il prône : un système dans lequel le travail n’assure même plus des moyens de vivre dignement à ceux sur le dos desquels sont effectués les gains de "compétitivité". Un choix de non-société.

Bonus vidéo

Notes

[1La logique est poussée jusqu’à l’absurde lorsqu’il est envisagé, dans certains départements, de faire travailler bénévolement les bénéficiaires du RSA : c’est alors l’emploi sans salaire qui serait préférable au chômage

[2Les chiffres présentés par le président du conseil italien ont été grossièrement gonflés : quand il annonce 764.000 CDI signés, l’économiste Michel Husson n’en trouve que 30.000, pour les trois premiers trimestres 2015, dans les données d’Eurostat.

[3Le tout avec de confortables exonérations fiscales pour les employeurs, dont on ne sait pas s’ils conserveront le même volontarisme quand elles seront échues.

[4Comme le pacte de responsabilité, dont l’échec est total – sinon pour avoir augmenté les marges des entreprises, mais pas leurs investissements.

[5Selon des données tout juste publiées, les contrats zéro heure (qui n’offrent aucune garantie de salaire) concernent désormais 1,4 million d’employés, précarisant principalement les étudiants, les femmes, les moins de 25 ans et les plus de 65 ans.

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Vos réactions

  • Quand on pourra virer un travailleur pour un oui ou pour un non, on pourra aussi leur offrir des CDI, lol !

    nilbig Le 13 avril à 14:06
  •  
  • Une source des plus fiables quant à cette direction très largement impulsée par l’UE quant à la loi El Khomery mais aussi la précédente Loi Macron, le pacte dit de stabilité et même, en entrelignes, la réforme de nos régions, je veux parler du JO de l’UE :

    http://eur-lex.europa.eu/legal-cont...

    On ne saurait être au plus proche de la source de nos maux actuels...

    Eric Le 13 avril à 15:21
  •  
  • la précarité de l’emploi constitue aussi un facteur de risque professionnel supplémentaire aussi bien physique que psychologique : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/psychologie-du-travail/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=163&dossid=552

    jocelyne Le 13 avril à 15:32
  •  
  • Un pacte qui a fait se preuves en Allemagne (Schroder), en Espagne (Rajoy) et en Italie (Renzi) mais pour des raisons obscures, ne marcherait pas en France... Quelle blague. Le pacte de stabilité, c’est comme Uber ou le mariage homosexuel : une évolution naturelle qui finit par arriver en France, par inertie, bien après les autres démocraties, mais qui arrive quand même... Pas de gloire à en tirer, certes, mais ceux qui y résistent sont d’un autre age. Nuit Debout n’est qu’une version 2016 de la Manif pour Tous : le chant du cygne des forces de résistance au progrès social et économique.

    Rastignac Le 17 avril à 03:32
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  • @rastignac Tu ferais mieux de dormir la nuit et de t’activer sur autre chose que ton clavier, pour être en forme le matin et faire risette à ta hiérarchie.

    René-Michel Le 19 avril à 08:52
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  • On veut que nos enfants deviennent les serfs du patronat

    N oublions pas que 100ans en arrière des enfants de 10 ans travaillait dans les mines à charbon

    Maly Le 23 avril à 06:32
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