Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 29 septembre 2017

Culture de l’hospitalité

Des spectacles, des festivals, des livres se saisissent des questions de la migration et défendent l’importance politique de l’hospitalité. Tour d’horizon d’une culture saisie par l’actualité et ses enjeux.

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À Paris, la pluridisciplinarité de l’accueil

À l’occasion de ces dix années d’existence, le Musée national de l’histoire de l’immigration, à Paris, organise (Welcome ! Sous-titré Migration et hospitalité, le festival à l’intitulé éloquent propose des rencontres, des spectacles (Sous le Pont, encore ce jeudi 28 et vendredi 29, mise en scène par Amre Sawah du texte d’Abdulrahman Khallouf), des concerts (tel Chanson migrante, projet de composition associant chanteurs, musiciens d’un orchestre de chambre, publics migrants et collégiens), des tables rondes (par exemple, avec Amnesty international, "De Lybie en Italie : la stratégie de l’Europe pour repousser les réfugiés et les migrants"), du clubbing, du cinéma documentaire ou de fiction, ou, encore, des échanges avec des artistes en exil.

Avec son intitulé résonnant avec "I Welcome", campagne d’Amnesty international encourageant les États à améliorer les conditions d’accueil et de protection des réfugiés, Welcome ! n’évacue pas les enjeux politiques de son sujet, et les affirme dès l’ouverture : le 21 septembre s’est tenu un échange autour du livre Ce qu’ils font est juste, ils mettent la solidarité et l’hospitalité à l’honneur (éditions Don Quichotte, 2017). L’occasion de réaffirmer l’importance de l’hospitalité, face à une justice de plus en plus dure à l’égard des personnes venant en aide aux personnes migrantes et réfugiées.

Pour rappel, le 11 septembre dernier, la Cour d’appel d’Aix-en-Provence a condamné Pierre-Alain Mannoni à deux mois de prison avec sursis pour avoir aidé et transporté trois jeunes femmes migrantes originaires d’Érythrée, dont une mineure. Cédric Herrou, lui, a été condamné fin août à quatre mois de prison avec sursis pour « aide à l’entrée, à la circulation et au séjour irréguliers d’un étranger en France » et « faits d’installation en réunion sur le terrain d’autrui [la SNCF], sans autorisation, en vue d’y habiter ».


Massimo Furlan, quand le réel rattrape la fiction

Comédien et performer suisse connu pour ses spectacles sur des figures et des objets de la culture mainstream (le football, Michel Platini, Superman, etc.), Massimo Furlan conçoit Hospitalités, un projet avec des habitants d’un village – création pour le moins atypique dans sa genèse, son propos, son processus comme sa distribution.

En 2014 et en 2015, suite à l’invitation du musicien Kristof Hiriart, Massimo Furlan réalise plusieurs résidences à La Bastide-Clairence, dans le Pays basque. Dans ce village traversé par les problématiques touchant nombre de territoires ruraux – exode rural, augmentation des prix de l’immobilier, difficultés à maintenir des activités économiques, etc. –, l’artiste rencontre des habitants. Des entretiens avec eux sur leur vie et l’avenir de La Bastide va naître une proposition de fiction, une rumeur à disséminer : faire croire à l’arrivée d’une famille de migrants afin de faire chuter les prix de l’immobilier. Sauf que le réel a rattrapé la fiction.

Avec l’actualité, des participants au projet théâtral vont convertir ce qui n’était qu’une blague en hypothèse, puis en réalité. Depuis, La Bastide-Clairence a accueilli une famille de Syriens, en 2016. Quant au spectacle, intitulé Hospitalités, il réunit des habitants de La Bastide et articule récits constitués à partir des témoignages collectés à La Bastide et textes (de philosophes, d’historiens, etc.) sur cette notion (en tournée en octobre à Bordeaux, Lyon, en novembre à Poitiers et Marseille, et en 2018 à Tulle, Boulazac, Arles, Montpellier, Sierre, Nanterre, Mons).

Le PEROU, faire œuvre commune

La première édition de la Biennale d’architecture d’Orléans débutera le 13 octobre (et durera jusqu’au 1er avril 2018). Parmi les trois figures marquantes de la biennale, Patrick Bouchain – qui a cédé ses archives au Fonds régional d’art contemporain (Frac) Centre-Val de Loire – se voit consacrer une rétrospective.

L’architecte invite le PEROU, le Pôle d’exploration des ressources urbaines : une association connue pour ses projets mêlant architecture, social et politique et qui, de ses actions en Essonne, à Paris ou encore à Calais, a, notamment, mis en œuvre et en actes la sortie du bidonville par sa construction. Imaginant avec Patrick Bouchain un "haut-lieu de l’hospitalité" au sein de la Biennale, le PEROU y propose une installation. Parmi les éléments de celle-ci – tous dénommés "archives" – se trouveront, à titre d’exemple, des objets rapportés de Calais par le photographe Laurent Malone en décembre 2016, après la destruction de la jungle. 

L’archive n°6, la plus récente, est actuellement en construction. Intitulée Tout autour – Une œuvre commune, elle est constituée de témoignages d’actes d’hospitalité réalisés en France et dont la collecte est visible depuis mi-août 2017, sur le blog du PEROU hébergé par Mediapart. Là, quotidiennement, c’est une écriture de l’hospitalité qui s’élabore, et dont la géographie est aussi mouvante que communicative.

Ces témoignages se succédant construisent une commune, la "36 001e", et propagent, disséminent leurs initiatives individuelles ou collectives. Comme l’écrit le PEROU, « Nous faisons appel à tous les témoins directs ou indirects de ce qui aujourd’hui s’invente en France : qu’ils ajoutent à l’édifice une ligne ou mille, qu’ils enrichissent ce faisant cette autre archive municipale, qu’ils augmentent ainsi notre mémoire vive ».

* * *

Voilà trois exemples de manifestations culturelles ou artistiques mettant en jeu la question de l’hospitalité. Mais la liste pourrait continuer : temps fort autour des migrations au Théâtre des Îlets à Montluçon ; présentation au Festival d’automne à Paris, de Compassion. L’histoire de la mitraillette, spectacle de Milo Rau abordant le rapport de nos sociétés à la solidarité et à la compassion, etc.

Car depuis quelques mois, de plus en plus d’artistes, d’auteurs, d’universitaires se saisissent de ces questions. Et si les convictions et sentiments produisant ces formes ne sont ni univoques, ni unitaires, les notions d’action, de considération sont de plus en dominantes. À ce titre, deux ouvrages illustrent et explicitent avec pertinence chacun ce mouvement et ces enjeux politiques.

Avec Sidérer, considérer. Migrants en France 2017, Marielle Macé propose de convertir l’état de sidération en considération. Là où sidérer revient à être frappé de stupeur, considérer c’est « regarder attentivement, avoir des égards, faire attention, tenir compte, ménager avant d’agir et pour agir ». Dans cet essai stimulant par sa réflexion, la Directrice de recherche au CNRS, historienne et spécialiste de littérature française moderne oppose, de la même façon, la "poésie de la compassion" et la "poésie de la considération". « La compassion est une pitié toute chrétienne pour la vie même, pour sa vulnérabilité. Elle est belle et forte. Mais elle n’est pas ce qu’il nous faut pour percevoir l’égalité des vies dans l’inégale distribution de la précarité. La considération, elle, est plus politique, plus sociale, moins "humanitaire" si l’on veut. »

Autrice, dramaturge et maîtresse de conférence, Barbara Métais-Chastanier interroge dans Chroniques des invisibles : de l’exil à Avignon : récit d’une création, l’engagement dans le geste de l’hospitalité, les paradoxes qu’il peut charrier tout comme les stratégies politiques d’invisibilisation des migrants. Ouvrage à la première personne, Chroniques des invisibles relate la genèse et la création de 81, avenue Victor-Hugo. Un spectacle mettant en scène huit comédiens sans-papiers et dont le projet avait permis leur régularisation (un processus devant concerner tous les membres du squat installé au 81, et depuis en suspens).

Comme le raconte Barbara Métais-Chastanier, le livre s’intéresse « aux hors-champs de cette aventure. Aux questions de la frontière, de l’altérité, de la fabrication de la mise à la marge. Il n’y a pas de vies indignes de prendre la parole, en revanche il y a des processus qui travaillent à faire taire des propos ».

Ayant guidé le projet théâtral, la notion d’hospitalité parcourt tout le livre, et Barbara Métais-Chastanier souligne son importance : « Lorsque le philosophe Jacques Derrida parle de "l’hospitalité inconditionnelle", il y a l’idée d’opposition à la politique d’assimilation majoritairement pratiquée en France. L’assimilation repose sur un présupposé, qui serait qu’il y aurait une identité nationale, ce qui, pour moi, ne va pas de soi. Le livre travaille à déconstruire les catégories identitaires et à montrer que l’identité culturelle en tant que forme figée, monolithique, n’existe pas. Il y a toujours des endroits de porosité, de dialogue, de déplacement, de réversibilité. La politique de l’hospitalité est en lien avec ça : peu importe qui tu es, on t’accueille. Plutôt que de penser en termes d’identités, l’hospitalité invite à penser en termes de situation, de relation : dans quel champ se situe-t-on ? quels sont les rapports de force en présence, les discours et leurs stratégies, et comment agir face à eux ? »

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