photo cc Thierry Ehrmann
Accueil > Idées | Par Tariq Ali | 17 novembre 2015

Daesh dans Paris

L’historien et romancier britannique Tariq Ali nous a autorisés à traduire un texte publié au lendemain des attentats de Paris. Il s’y interroge sur la pertinence de la politique étrangère française, les origines de Daesh et les fragilités du Moyen-Orient.

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Daesh a donc revendiqué les attentats commis à Paris comme une réponse adressée à la France dont les forces, au Moyen-Orient, bombardent le "califat". Il est indéniable que Hollande et Valls sont des bellicistes. L’ironie de l’histoire veut que ces derniers se soient même apprêtés à renverser le régime d’Assad (jusqu’à ce que Washington n’impose un délai à leurs visées), ce qui aurait fait d’eux des alliés de Daesh dans la région.

De fait, la majeure partie de l’opposition syrienne considère Assad comme l’adversaire principal, et espérait également que l’intervention de l’Occident produirait un changement de régime. En aurait-il été ainsi qu’une nouvelle guère civile aurait aussitôt éclaté entre groupes djihadistes rivaux – et qui sait lequel, ou lesquels d’entre ces groupes les États-Unis et l’Europe auraient choisi de soutenir.

Daesh a frappé la capitale française, assassiné plus d’une centaine de ses concitoyens, et meurtri plus du double. Je sais fort bien que l’Occident agit de même et, en vérité, assassine des dizaines de milliers de civils, mais ce clash des fondamentalistes ne conduit nulle part. L’Occident n’est pas moralement supérieur aux djihadistes. En quoi une exécution publique au moyen d’un glaive serait-elle pire qu’une attaque de drone sans discernement aucun ? On ne peut apporter son soutien ni à l’une, ni à l’autre.

On a souvent attiré l’attention sur le fait qu’Al-Qaïda et Daesh étaient toutes deux des conséquences des guerres impérialistes menées en Afghanistan et en Iraq mais, si c’est indubitablement le cas, cette remarque est à soi seule insuffisante. Il faut également prendre en compte le suicide des mouvements nationalistes et séculiers, ainsi que l’impuissance des petits mouvements progressistes, qui sont tous deux, dans la région, le résultat de la répression et d’un déclin dans les masses populaires. Ce processus a mis le régime saoudien au centre du jeu, et Al-Qaïda et Daesh agissent toutes deux sous l’influence du wahhabisme qui représente une petite minorité à l’intérieur de l’Islam sunnite.

Trois conditions importantes sont requises pour stabiliser à nouveau la région : en finir avec le soutien occidental apporté à la famille royale saoudienne au sens large ; en finir avec toute intervention occidentale dans la région ; la création d’un état binational Israël/Palestine, qui assure des droits égaux à tous ses concitoyens. Aussi longtemps qu’il n’en ira pas ainsi, d’effroyables créatures politiques [political freaks], des monstres continueront de prospérer et proliférer.

Rien ne saurait justifier le meurtre d’innocents, à Paris ou dans quelque ville de la péninsule arabique.

Tariq Ali, le 14 novembre 2015. Traduction Gildas Le Dem, texte original.

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  • "En finir avec le soutien occidental apporté à la famille royale saoudienne au sens large" : cela paraît à la fois évident et indispensable. Pas seulement pour l’Arabie saoudite mais aussi pour le Qatar et toutes les pétromonarchies du golfe. Et cela en raison de leur soutien logistique et financier à l’État islamique, mais aussi de la nature dictatoriale de leurs régimes.
    Toutefois, je me demande sincèrement si l’Occident a les moyens de se brouiller avec le deuxième plus gros producteur de pétrole de la planète... Et si, en guise de représailles, les Saoudiens incitaient l’OPEP à augmenter drastiquement le prix du baril de pétole ? Et si la fin de la complaisance occidentale à leur égard les amenait à financer encore davantage Daech ? Et si, se sentant lâchés par l’Occident, ils se lançaient dans une course à la bombe nucléaire avec l’Iran ?

    RV Le 18 novembre 2015 à 15:56
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  • Après que j’ai fait part de désaccords profonds sur le texte de Tariq Ali, Gildas m’a répondu “il faut recontextualiser le texte, il s’agit d’un post sur Facebook, écrit j’imagine dans l’urgence et l’émotion, non d’un texte élaboré et publié dans une revue”. Le voici donc repris et publié sur le site de Regards.
    Mais l’essentiel est évidemment ce qu’écrit Tariq Ali, que je ne considère pas du tout comme une analyse pertinente des attentats perpétrés par Daesh à Paris et à Saint Denis.
    Le premier paragraphe fait beaucoup plus que “s’interroger sur la pertinence de la politique étrangère française” : Il énonce que Daesh a riposté au bombardement du Califat par le France et au bellicisme de Hollande et de Valls. Les voici donc renvoyés dos à dos. Et cette analyse sera la trame celle plus générale affirmée dans les paragraphes suivants où la guerre de civilisations sert de grille de lecture ( Occident VS Jihad également responsables et dont les comportements se valent). Sans diminuer les responsabilités des politiques occidentales depuis des décennies et notamment depuis les années 1990-2000, il me semble au contraire indispensable de ne pas se laisser enfermer dans le cadre d’analyse sommaire la guerre de civilisations et en tout cas d’analyser Daech et de l’identifier pour ce qu’il est dans ses comportements, ses valeurs et son projet : mortifère et totalitaire.
    Dans le premier paragraphe encore et s’agissant toujours des interrogations sur la pertinence de la politique française, Tariq Ali écrit que “L’ironie de l’histoire veut que ces derniers se soient même apprêtés à renverser le régime d’Assad (jusqu’à ce que Washington n’impose un délai à leurs visées), ce qui aurait fait d’eux des alliés de Daesh dans la région”. On ne saurait mieux mentir sur les responsabilités d’Assad dans le développement de Daech en Syrie (voir sur ce point les analyses de Jean-Pierre Filiu). Et encore jusqu’à une date récente, mais peut être les choses sont-elles en train de changer, les bombardements russes en appui à Assad ne visaient pas du tout Daech.
    S’agissant de ce qu’il faudrait faire, Tariq Ali désigne trois pré-requis (“There are three important pre-requisites to re-stabilising the region”) : que l’Occident en finisse avec son soutien avec la famille royale de l’Arabie Saoudite, qu’il cesse toute intervention et qu’un Etat binational Israël/Palestine soit créé.
    Je ne suis pas du tout convaincu qu’il s’agisse là de La bonne feuille de route. Qu’il faille donner la priorité à la politique et à la diplomatie sur l’intervention militaire bien sûr, mais faut-il arrêter toute action militaire contre Daech ? Qu’il faille pousser réellement à la solution du conflit israélo-palestinien, oui surement. Mais cela passe avant tout par la fin de l’occupation israélienne et pas avant tout par la création d’un Etat binational. Que l’Arabie Saoudite wahhabite porte une responsabilité particulière, oui, mais est-elle seule en cause ? Toutes les puissances régionales ont aggravé les choses. Que faut-il faire alors ? Exclure l’Arabie Saoudite ou rechercher la participation de toutes ces puissances à une solution politique ?

    Bernard Marx Le 19 novembre 2015 à 11:51
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