photo cc Dave Conner
Accueil > Société | Par Gildas Le Dem | 2 février 2018

Derniers flics de France

Le livre de Jean-Marie Godard, Paroles de flics, fait sensation. Les témoignages recueillis, sidérants, convergent tous pour dire la misère sociale des policiers français et la misère existentielle qui en est le corollaire.

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On pouvait le pressentir à travers les manifestations de 2016, quel que soit le discours (plutôt sécuritaire et de droite) qui structurait alors le mouvement. C’était plus sensible, encore, à travers la spectaculaire campagne de diffusion des images de la vie quotidienne dans les commissariats de France, campagne organisée cet été par des dizaines de policiers anonymes. Ou la grêle du zèle d’une compagnie de CRS de Toulouse, posant des arrêts maladie pour notifier son refus d’être mobilisée sur Paris.

Les témoignages rapportés par Jean-Marie Godard, journaliste passé par le bureau français d’Associated Press, font évidemment écho à cette campagne. Ils sont plus alarmants encore : faux-plafonds crevés, électricité et chauffage au point mort dans les sanitaires, vétusté des équipements, portes dégondées… Les commissariats français sont devenus sinon des poubelles, au moins des locaux le plus souvent insalubres.

Face à la misère du monde

Et à vrai dire, les policiers français ne sont pas mieux traités dans leurs personnes. Il leur est conseillé, par exemple, de se fournir eux-mêmes en papier toilette, en lampes-torches, parfois même en menottes (ce qu’ils font). Quant aux rémunérations elles sont dérisoires quant elles ne sont pas scandaleuses : certains policiers, pourtant exposés à de très rudes conditions de travail, touchent à peine plus que le smic.

Quant à ceux qui travaillent de nuit, les "nuiteux", ils perçoivent 97 centimes d’euros en prime par heure. Autant dire rien. Enfin, durant l’état d’urgence, les fonctionnaires seront surmobilisés : heures supplémentaires, déplacements, et là encore, des primes déjà dérisoires ont tardé ou tardent encore à être versées.

Mais la misère n’est pas seulement sociale, économique. Elle est aussi morale, existentielle. En effet, comme d’autres professions de la fonction publique (les professeurs, les personnels hospitaliers, les agents sociaux, les gardiens de prison comme on commence à le découvrir), les flics sont au premier rang face à ce que Pierre Bourdieu appelait la misère du monde : celle d’un monde social devenu invivable, tant la violence aussi bien réelle que symbolique, y fait loi.

À quoi il faut ajouter ce que Bourdieu appelait encore "la loi de conservation de la violence du monde social" : les violences économiques endémiques les plus invisibles (chômage de masse, précarisation croissante des classes populaires, paupérisation de la fonction publiques) se paient du prix d’explosions sociales, d’affrontements spectaculaires, de violences irruptives de part et d’autre.

Abandonnés par l’État

Les policiers, comme les pompiers, ne sont pas seulement en première ligne pour affronter la misère sociale, les violences diffuses et la mort même. Ils sont aussi abandonnés par l’État, au nom d’économies de structure.

Jean-Marie Godard relate un épisode saisissant. Alors qu’il entame son enquête – que la hiérarchie aurait dû favorablement accueillir, dans un souci de rendre compte du difficile exercice du métier de policier, et alors que de (très légitimes) questions étaient soulevées quant aux violences policières –, le journaliste se heurte à un double refus de l’institution. Silence radio, l’institution récuse toute autre parole que la parole officielle.

Il faut dire que la parole des agents, de fait, remet en cause l’institution – non pas seulement au regard de sa gestion, mais de sa politique, sa doctrine même. Car les fonctionnaires de police sont les premiers à protester contre ce qu’ils appellent la "bâtonite" : une "culture du résultat", une politique d’interpellation et de répression systématique et chiffrée, lancée par Nicolas Sarkozy et poursuivie par ses successeurs.

Le problème, en effet, n’est pas seulement comptable et matériel. Les politiques du chiffre exacerbent les risques de dérapages, les tensions et les violences entre les policiers et la population (notamment la population racisée). Ajoutée à ce qui est ressenti comme un abandon matériel de la part de l’État et des pressions hiérarchiques quotidiennes auxquelles seuls les "nuiteux" échappent à peu près, cette tension donne lieu au retour des pires pulsions : racisme, maltraitances de toutes sortes lors des interpellations.

Une colère généralisée

Ce que l’on constate aujourd’hui du côté des Ephad est vrai, aussi, du côté de celui de la police : on y constate l’apparition d’une "maltraitance institutionnelle", qui touche aussi bien les populations concernées que les agents eux-mêmes. Faute, également, de formation, nombre de policiers se muent insensiblement en "cow-boys" ; c’est le mot même d’un des agents interrogés par Jean-Marie Godard, et assez répandu du reste dans les rangs de la police.

Ainsi, un soir qu’un dealer se voit "fumé" dans une guerre des gangs, Tony, nuiteux, se retrouve cerné par des collègues peu expérimentés dans un quartier : « Et ils sortent les flash-ball direct. Ils commencent à braquer tout le monde … Mais le mec, on connaît sa famille ! » Et le fonctionnaire, peu soupçonnable de complaisance et au langage pour le moins fleuri, poursuit : « Oui le fils, c’est un enculé, il s’est fait tuer. Et alors quoi ? On sort le fusil d’assaut pour braquer le père et la mère ? »

Il n’est donc pas surprenant que, dans ces conditions, les policiers soient perdus, en colère contre tous et contre tout, et parfois contre eux-mêmes. D’autant que, là où ils pouvaient encore avoir le sentiment de remplir une mission de service public (« au service du grand public », comme l’écrit justement Jean-Marie Godard), la mission de la police s’est vue réduite à une mission de sécurité, de surveillance et de contrôle, quand ce n’est pas de répression.

Tentations radicales

Ce ne sont donc pas seulement les conditions matérielles qui sont en cause, mais aussi les missions assignées aux agents par l’institution : celles-ci sont existentiellement dévalorisantes, quand un policier pouvait pourtant se voir confier des missions plus exaltantes : la police-secours, qui satisfait des vocations, parfois un peu naïves, à "défendre la veuve et l’orphelin" – ou encore la police judiciaire, avec ses enquêtes au long cours, intellectuellement plus excitantes. Car il est évidemment moins gratifiant de "se faire" un petit dealer que de, par exemple, remonter, faire tomber une filière et ses commanditaires les plus haut placés.

Il était malheureusement prévisible que, toujours dans ses conditions, le personnel de la police – du reste souvent issu des classes populaires, comme d’autres fractions de la population tentées par le même geste de protestation radicale – finisse par se tourner vers l’extrême droite. Comme le rappelle encore Jean-Marie Godard, une enquête de février 2017 établit que 47,4% des policiers interrogés s’avouent tentés par le vote FN. Mais comme le fait remarquer un responsable cégétiste, la police reste néanmoins "républicaine", et ses membres votent, au fond, « comme les Français » dans leur ensemble.

Ces remarques sont-elles pour autant satisfaisantes ? Non, si l’on considère que "républicain" est un mot largement vidé de toute signification politique stable, et ne dit à peu près rien des mutations et des actions quotidiennes de la police.

C’est une des seules réserves que l’on pourra adresser au livre de Jean-Marie Godard. S’il esquisse – trop vite – une histoire du maintien de l’ordre (qui aurait pu l’amener à s’interroger sur la manière dont celui-ci est devenu un marché, et la police une police militarisée dont les missions sont de ce fait structurellement bouleversées), l’auteur passe trop vite, également, sur une histoire politique de la police.

Reconquérir et redéfinir

Faut-il le rappeler ? Le syndicat policier dominant en France, dans les années 80, était en effet un syndicat classé à gauche, la FASP, véritable relais du Parti socialiste dans la police (il est vrai qu’il était plus implanté chez les officiers toutefois). L’un des ministres de l’Intérieur les plus populaires, et surtout les plus respectés, sera, toujours dans ces années 80, Pierre Joxe.

Après quelques malentendus (Pierre Joxe affirmait que la première autorité qu’un ministre de l’Intérieur se devait d’exercer, c’était l’autorité sur ses services) le ministre de gauche sera en effet plébiscité pour avoir modernisé la police, ses moyens d’investigation comme ses locaux, et revalorisé ses rémunérations. Et, sous l’autorité de Pierre Joxe, la France ne connaîtra pas plus ce qu’on appelle du nom pudique de "bavure".

Ce qu’a fait l’histoire, l’histoire peut le défaire. Plutôt que d’abandonner les policiers à un sort de plus en plus misérable, avec pour conséquence une montée de l’idéologie sécuritaire, quand elle n’est pas d’extrême droite, il faut donc travailler à reconquérir et redéfinir, en y consacrant les moyens adéquats (mais c’est vrai de tous les services publics en général après quarante ans de gestion néolibérale), la police et ses missions.

C’est le prix à payer, si l’on ne veut pas se payer de mots (d’une dénonciation morale de la police, comme de l’invocation, non moins creuse, d’une police républicaine).

Jean-Marie Godard, Paroles de flics, éd. Fayard, 18 euros.

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