photo alternatiba.eu
Accueil > Environnement | Par Jérôme Latta | 28 septembre 2015

Des énergies galvanisées contre le changement climatique

À quelques semaines de la conférence de Paris, le mouvement climatique se présente en ordre de marche. Vacciné de ses illusions passées, rassemblé dans toutes ses tendances, il profite d’une dynamique qu’il veut ancrer et élargir dans la durée.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

« Changer le système, pas le climat. » Le maître slogan du mouvement climatique souligne bien devant quelle alternative se trouve l’humanité, et sous-entend qu’un seul des deux termes de cette alternative est soutenable. Là réside l’atout majeur de cette lutte : dans cette urgence établie par des échéances que nul ne pourra repousser indéfiniment, dans la conviction, aussi, que les alternatives existent. Face à la nécessité de faire des choix, le capitalisme financier aura certainement beaucoup plus de mal à travestir les enjeux et les solutions que dans d’autres domaines.

À cet égard, la défaite quasiment consommée des "climato-sceptiques" est significative, dégageant un vaste champ des possibles que les militants de la "justice climatique" (une formulation qu’ils veulent rendre cardinale) entendent bien investir. Instruits de leurs échecs passés, fédérés dans une large coalition, portés par une préoccupation environnementale qui s’élargit constamment, ils veulent convaincre qu’un complet changement de modèle s’impose à tous les niveaux de l’activité humaine.

Good COP, bad COP

Malgré ces vents favorables, le chemin à parcourir reste considérable. Ce chemin, les ONG n’ignorent pas qu’il ne fait passer que par la Conférence de Paris ("COP21", pour 21e édition de la Conference of the parties organisée par les Nations-unies sur les changements climatiques). D’abord parce qu’elles savent qu’il ne faut pas en attendre de résultats très concrets, de l’avis même des organisateurs qui ont revu leurs ambitions à la baisse. « L’accord va être illisible, jouer sur les mots », anticipe Alix Mazounie, membre du Réseau action climat (RAC) chargée des politiques internationales. « La dernière chose à faire est de nourrir des illusions, ce qui avait eu à Copenhague des effets délétères sur les mobilisations, et celui d’une gueule de bois durable pour les représentants de la société civile », estime Nicolas Haeringer, chargé de campagne pour 350.org, qui n’exclut toutefois pas « une date de sortie des combustibles fossiles, aussi imparfaite soit-elle, voire des objectifs à court et moyen terme ».

Des avancées très relatives, notamment du fait que les négociations sont enclavées, et qu’il s’agit justement de les placer plutôt au centre des négociations internationales. « La question du climat telle qu’elle est abordée dans une COP est placée dans une superstructure », regrette Christophe Aguiton, animateur de la Commission internationale d’Attac France. Pour ce dernier, le refus d’un accord contraignant de la part de certains grands pays, dont les États-Unis, a pour conséquence absurde que « le sujet – la réduction des émissions de gaz à effet de serre – n’est en réalité pas discuté dans les COP ». Aussi celle de Paris doit-elle d’abord « donner le ton au mouvement pour les années à venir. Nous avons besoin de gagner la bataille au-delà de l’événement, de constituer une armée plus solide », lance Alix Mazounie. « L’échéance de Paris doit nous permettre de renforcer et d’élargir le mouvement pour l’ancrer dans le long terme », renchérit Juliette Rousseau, coordinatrice de la Coalition Climat 21. Un chantier a complètement relancé aux lendemains de la conférence de Copenhague en 2009, achevée sans l’accord qui devait succéder au protocole de Kyoto.

Une colère régénératrice

Le nouvel échec de celui de Varsovie, il y a deux ans, a en servi de catalyseur. En claquant la porte avec fracas (« Nous sommes sortis dans un seul cri », dit Alix Mazounie) pour protester contre « le manque d’ambitions et la mainmise du secteur privé sur les négociations », les ONG ont saisi la nécessité de se montrer plus humbles, de se fédérer, mais aussi de ne plus se conformer à l’agenda international. Cette colère a engendré d’un « moment fondateur », pour Alix Mazounie, et posé les fondations d’une large coalition réunissant environnementalistes historiques, altermondialistes, organisations religieuses, mouvements de jeunes et syndicats. La force de cette coalition est bien d’intégrer des perspectives différentes, afin d’à la fois influencer les négociations et coordonner des mobilisations. Une complémentarité qu’illustrent le Réseau action climat (Climat Action Network à l’échelle internationale), qui maîtrise les rouages des négociations internationales, et Climate Justice Now !, qui a fait ses preuves en matière de stratégie de mobilisation. En France, « c’est un collectif sans précédent qui s’est constitué », assure Juliette Rousseau. Et qui a su mettre le couvercle sur les points de divergence – nucléaire, marché du carbone, relations avec les entreprises…

Depuis, la donne a changé, surtout sur le terrain. Le blocage de grandes infrastructures, l’obtention de victoires contre l’exploitation du charbon et le succès de mobilisations festives comme Alternatiba ont constitué des jalons. Chacun s’accorde surtout à voir un tournant majeur dans la réussite de la marche des peuples pour le climat, qui a réuni 300.000 personnes – trois fois plus qu’attendu – en septembre 2014 à New York. L’événement a galvanisé les énergies et qui fait désormais référence. Juliette Rousseau y voit le signe d’une « approche large et inclusive » et admire la capacité des mouvements américains à fédérer, à créer une dynamique de mobilisation. Alix Mazounie souligne la diversité des messages portés, leur efficacité pédagogique et l’élan commun malgré les divergences.

Enraciner, élargir le mouvement

Le terrain s’est dégagé, le front s’est déplacé. Vers la dénonciation des « fausses solutions » avancées par les industriels et des incohérences des gouvernants. À l’instar du sponsoring de la COP21 par des multinationales impliquées dans des activités polluantes (EDF, Engie, Air France, Renault Nissan, BNP Paribas…), décidé par le gouvernement : une erreur stratégique qui a offert aux militants un beau levier argumentaire contre le greenwashing. Si ces derniers reconnaissent que, par exemple, le secteur de la banque et des assurances réfléchit sérieusement à amender ses pratiques, ils n’attendent pas une once de sincérité de la part des industries impliquées dans les énergies fossiles – dont une pétition exige l’exclusion des négociations. « On continue de croire que l’on va enrayer le changement climatique sans régler le problème des énergies fossiles », déplore Alix Mazounie, là où il faut d’ores et déjà « impulser un changement de fond dans l’économie réelle, changer de trajectoire et enclencher un mouvement de désinvestissement ».

Dans cette bataille au long cours qui ne se gagnera qu’en élargissant les mobilisations, l’enjeu est bien de rassembler au-delà des milieux militants. « Nous avons conscience que nous n’allons pas tout résoudre, mais qu’il faut mettre les gens dans la rue, estime Juliette Rousseau. Il faut articuler cette action avec les luttes de résistance locales – qu’il faut déjà être capable de relier entre elles – démontrer que des alternatives sont possibles, et mener des campagnes comme invest / desinvest », précise Christophe Aguiton.

Optimisme et volontarisme

La cause a énormément progressé auprès de l’opinion, dont il faut continuer à développer l’attention, en particulier au travers d’actions concrètes en démontrant que le changement est possible, tout de suite et au quotidien, et qu’il permet de mieux vivre. Lancé en 2013 depuis le Pays basque, arrivé ce week-end place de la République à Paris, "Alternatiba, village des alternatives", s’inscrit parfaitement dans ce projet. Conférences, ateliers, animations et festivités diverses : les tournées de ce « grand carnaval des résistances » selon le mot de Nicolas Haeringer, ont « moins pour objectif de parler que d’agir » et de « démontrer par la preuve la possibilité d’agir » pour Alix Mazounie.

Ce qui frappe en tout cas, dans un contexte de désespérance militante assez prononcée sur la plupart des fronts contre la mondialisation libérale, c’est l’optimisme et le volontarisme des activistes du climat, l’énergie qui se dégage de leurs propos. Christophe Aguiton, en « papy de la bande », salue en vrac la jeunesse, la place accordée aux femmes, le dynamisme et le pluralisme d’un mouvement dont le refus du sectarisme et la volonté d’un respect mutuel entre ses composantes favorise un fonctionnement idéal, évoquant même un « effet de bonheur ». Ces militant(e)s donnent en effet le sentiment d’être en ordre de marche… et de regarder vers un avenir qu’ils pensent vraiment pouvoir changer.

Article extrait du dossier "Le climat, carburant de la révolution", dans le numéro été 2015 de Regards.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions