Accueil > Culture | Par Catherine Tricot | 5 septembre 2016

Deux réalisateurs qui n’ont pas froid aux yeux

Divines de Houda Benyamina et Rester vertical d’Alain Guiraudie ont marqué les sorties en salles avec des films audacieux qui filment frontalement la splendeur et les misères de leurs personnages.

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Avec Divines Houda Benyamina plante sa caméra dans une banlieue- peut-être bien Bagnolet. La scène s’ouvre sur une révolte : une jeune fille, Dounia, envoie balader la prof qui la prépare à un BET d’hôtesse d’accueil. Sourire et larbinage ne lui conviennent pas. Elle claque cette réalité à une prof désarmée, elle même renvoyée à la faible intensité de sa vie.

Forces de la nature

Dounia a une énergie explosive. Elle la partage avec son amie Maimouna. Deux filles de quinze ans, l’une vit dans un bidonville, plus ou moins élevée par une maman qui ne va pas fort ; l’autre est surveillée de près par un papa imam. La réalisatrice filme leur glissement vers le monde de la drogue, sous la houlette d’une troisième nana, elle aussi sacrément campée.

Le film fait parfois penser à Bandes de filles de Céline Sciamma et son portrait de filles de banlieues en révolte, cherchant leur voie à l’aube d’une vie d’adulte. Divines a l’immense qualité de regarder ses personnages comme des forces de la nature, des demoiselles qui rêvent loin. L’affirmation de leur désir d’argent n’est pas caricaturée. À l’évidence, de l’argent, elles et leur famille en manquent. Mais cette quête est âpre et n’est pas exclusive. Elle s’accompagne de poésie (la merveilleuse scène mimée de la Ferrari à Phuket), et d’interrogations métaphysiques au travers d’une relation fluctuante avec "Dieu" et avec l’art – ici la danse.

Le film a obtenu à Cannes la caméra d’or. Il le mérite pour sa maîtrise et ses audaces. Tous les fils d’une histoire sans schématisme sont rassemblés dans une mise en scène audacieuse et belle. On a particulièrement aimé la restitution précise des mots, des façons de bouger de cette jeunesse, incarnée par des actrices topissimes. L’audace de toutes ces dames, réalisatrice et actrices, prouvent qu’autant que les personnages, elles aussi ont du clito.

Persistance du désir

Alain Guiraudie lui non plus ne recule devant rien et annonce son projet Rester vertical. Léo, cinéaste en quête d’idée pour son prochain film, veut voir les loups. Ses pas le poussent en Lozère où Marie garde les moutons de son père, et déplore trop de massacres. Léo va poser ses bagages. Un enfant va naître. Attention, accrochez vos ceintures. Guiraudie veut tout voir et tout montrer. Les choses et les corps, les intérieurs mal rangés, les sexes des hommes et des femmes. Un siècle après Courbet, Guiraudie parvient encore à surprendre. Il filme aussi la naissance, sans détour. Les bébés ne naissent pas dans les roses : la preuve.

Comme dans ses films précédents, l’amour peut être homosexuel ou hétérosexuel. Les femmes peuvent ne pas avoir envie de maternité et un homme, oui. Jusque-là, tout va a peu près bien. Mais Guiraudie parle aussi de l’attirance entre des hommes âgés, populaires, aux corps alourdis et des hommes jeunes. Dans son cinéma, il est question de la persistance du désir, de relations possibles et d’amour entre les âges, de transmission encore. Ultime audace, cet amour peut aller au bout entre Léo et un vieux bougon amateur de Pink Floyd qui décide d’arrêter là sa vie. Le film de Guiraudie est absolument bouleversant par ce qu’il montre, oblige à regarder. La vie.

Les loups sont peut être près de nous : pour les affronter il faut rester debout et regarder sans détour. Il ne faut pas voir peur. Alain Guiraudie et Houda Benyamina n’ont pas peur. Ils filment sans ciller. Si vous osez, deux films pour regarder frontalement les hommes et les femmes, la banlieue, la Lozère et la mer.

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