Bricks, documentaire de Quentin Ravelli
Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 13 septembre 2017

Documenter le monde

Pour leur vingt-neuvième édition, Les États généraux du documentaire, à Lussas en Ardèche, ont invité leurs spectateurs à regarder le monde, ses remous, ses ressacs, ses fulgurances. Retour sur trois films bientôt visibles au cinéma ou à la télévision.

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Belinda, portrait au plus près

Lorsque le film débute, deux fillettes sont filmées assises à l’arrière d’une voiture. Le conducteur s’adresse à elles. On comprend à la discussion qu’il s’agit de leur éducateur, car l’homme raisonne les sœurs, et veut leur faire admettre la pertinence de leur placement, pour l’une en foyer, pour l’autre en famille d’accueil. Dans cette séquence, une seule des fillettes est nommée : Sabrina. C’est l’autre, celle dont le prénom viendra plus tard, qui constitue le titre et cœur du film de Marie Dumora.

Pour ce documentaire, la réalisatrice française a retrouvé sur plusieurs années Belinda. Neuf, quinze, vingt-trois ans : à travers ces trois âges se dessine le portrait d’une jeune femme déterminée et solitaire. Entre les ellipses temporelles s’énonce aussi une enfance chaotique, faite de débrouillardises, où la misère sociale n’est jamais très loin et où les absences se succèdent : absence des deux parents lorsque Belinda et Sabrina sont placées, absence du père (en prison) lorsque Belinda âgé de quinze ans vit chez sa mère, absences répétées de Thierry (en prison lui aussi), son compagnon, lorsque Belinda a vingt-trois ans.

Film touchant par sa sensibilité, Belinda dessine avec délicatesse le portrait d’une jeune femme qui semble condamnée à vivre et se débrouiller seule. Ce faisant, Belinda raconte également l’implacable déterminisme social : dans cette famille yéniche – les yéniches sont de lointains cousins des Roms – installée en Alsace, l’alternance entre un métier et des activités malhonnêtes est la norme. Tout comme la présence des services sociaux – cette omniprésence qui a à voir, peut-être, avec l’oubli total de la caméra par tous les protagonistes du film.

Nonobstant la typographie de l’intitulé du film ("Belinda" écrit avec des cœurs), et la séquence finale (avec Tombe la neige de Salvatore Adamo) qui anecdotisent et amènent un regard de surplomb sur Belinda et ses proches, Marie Dumora réalise un documentaire éminemment touchant et respectueux de ses personnages.

Bricks, les paradoxes de la brique

1) Dans la nuit, avec au loin les lumières d’une ville, une pelleteuse charrie des briques vouées à être détruites. 2) Dans une usine, des machines au travail produisent méthodiquement... des briques. Constituant les premières minutes de Bricks, ces images résument à elles seules les situations paradoxales que le documentaire va déplier.

Depuis l’éclatement de la bulle immobilière en 2008 en Espagne, c’est tout un système qui est en crise : abandon de projets immobiliers faramineux, chute de la construction de logements, fermetures d’usines de briques et de banques, faillites des promoteurs immobiliers, augmentation du nombre de chômeurs et des expulsions, etc. Pour aborder cette situation complexe aux enjeux et aux résonances multiples, le sociologue, chargé de recherche au CNRS, et écrivain Quentin Ravelli est, donc, parti de la brique. Matériau de construction emblématique en Espagne, la brique peut, aussi, désigner la réalisation d’un coup financier (gagnant) comme un emprunt toxique. Ce matériau devient le fil rouge du film, les séquences de destruction et de production alternant avec les autres récits, et la création sonore elle-même travaillant les sons qui lui sont liées.

Avec sa polysémie, la brique se révèle une métaphore pertinente du capitalisme, de ses excès comme de ses paradoxes. Car qu’il s’agisse des images de machines dans des usines, de Joaquin, maire de la ville nouvelle Valdeluz construite pendant les années de spéculation immobilière et qui tente de redonner un élan économique et touristique à sa cité, ou de Blanca qui avec l’aide de la Plateforme des victimes du crédit (Plataforma de los Afectados por la Hipoteca) va mettre en place un rapport de forces avec sa banque, c’est bien toujours du capitalisme dont il est question. Un système paradoxal, puisque – comme l’explique lors d’une intervention télévisée Ada Colau, alors responsable de la Plateforme, et depuis devenue maire de Barcelone – des milliers de personnes sont aujourd’hui surendettées pour avoir suivies les conseils de l’État. Et l’Espagne est le pays qui expulse le plus alors qu’il a le plus de logements vides.

Entremêlant avec intelligence les angles d’approche, les enjeux les plus triviaux aux plus complexes, Quentin Ravelli brosse pour son premier film un portrait passionnant de l’Espagne contemporaine. Loin de tout regard angélique sur la situation du pays, Bricks donne, au passage, à voir des possibilités des luttes collectives face à la violence destructrice du capitalisme.

Les Éternels, la guerre en sourdine

Il y a des guerres dont les médias parlent peu et qui continuent, pourtant, à égrener leurs morts. C’est à l’un de ses conflits en sourdine que s’est intéressé le réalisateur Pierre-Yves Vandeweerd. Dans Les Éternels, le documentariste belge s’est rendu au Haut-Karabagh, enclave arménienne située en territoire azéri que l’Arménie et l’Azerbaïdjan se disputent depuis la dislocation de l’ex-URSS. En dépit d’un cessez-le-feu signé en 1994, des combats continuent à avoir lieu.

Le cheminement ayant mené Pierre-Yves Vandeweerd au Haut-Karabagh est pour le moins inattendu. Lors des Tourmentes, son précédent film, le réalisateur a été amené à travailler sur les archives de l’institut psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère. Là, il découvre l’existence d’un syndrome affectant des survivants du génocide arménien, une « mélancolie d’éternité ». C’est la prolongation comme la résurgence de ce syndrome post-traumatique chez les personnes ayant vécu le conflit du Haut-Karabagh que Pierre-Yves Vandeweerd explore.

À l’image de la genèse particulière de ce film, Les Éternels déjoue dans sa forme tous les attendus d’un documentaire sur la guerre. Ni héroïsation, ni virilisation. Sur un rythme lent, Les Éternels déploie patiemment ses images, alternant entre les soldats d’aujourd’hui et ceux d’hier. Il y a, donc, les militaires présents aujourd’hui sur la ligne de front, filmés les plus souvent de dos dans les tranchées, en exercice à la caserne, les corps primant sur les visages. À ces images de groupes s’opposent celles d’hommes âgés, figures d’errance livrées à elles-mêmes et s’adonnant à des geste obsessionnels. Des hommes solitaires aux visages burinés, et dont les regards mélancoliques portent en eux les traumatismes subis. Et puis il y a les autres, jeunes hommes et femme dont les courses éperdues portent l’inquiétude des réminiscences du génocide.

Ces personnages évoluent dans des paysages magnifiques, imposant par leur majesté, comme dans des landes de terre peuplées de ruines. Un récit en voix off, fondé pour partie sur les écrits de l’auteur arménien Yegishé Tscharents, accompagne ces images, amplifiant les sentiments d’inquiétude, comme l’impossible paix de l’âme. Au-delà de la question d’un conflit et de ses conséquences dévastatrices pour les populations, Les Éternels aborde dans une forme à la beauté saisissante, empreinte de culture arménienne – dominée par la métaphore et les forces telluriques – la question du traumatisme et du sentiment d’absurdité face à un monde où l’histoire se rejoue sans cesse.

Belinda, documentaire de Marie Dumora, 2017. Sortie en salles en janvier 2018. Projections en avant-premières le 23 septembre au Louxor (Paris) ; le 1er octobre au Comoedia (Lyon) ; le 2 octobre à Ivry ; le 10 octobre à Orsay ; le 14 octobre au Méliès (Montreuil) ; le 7 novembre aux Escales documentaires (La Rochelle).

Les Éternels, documentaire de Pierre-Yves Vandeweerd. Diffusion sur Arte, le 26 septembre. Projection le 28 septembre aux Rencontres cinématographiques de Cerbère – Portbou.

Bricks, documentaire de Quentin Ravelli, 2017. Sortie en salles le 18 octobre.

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