Accueil > Société | Par Clémentine Autain | 17 février 2015

Dominique Reynié, un foyer d’extrapolations et d’amalgames dangereux

En désignant, ce matin sur France Inter, le Front de gauche et les musulmans comme « foyers d’antisémitisme », le politologue Dominique Reynié a mobilisé des amalgames connus, mais encore plus insupportables en ces jours de tensions identitaires.

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Lors de l’une des matinales radiophoniques les plus écoutées de France, le Dominique Reynié a ramassé les conclusions d’une étude de la Fondapol sur l’antisémitisme. Les auditeurs de France Inter ont ainsi pu entendre qu’il existait – sans rire – « trois foyers de l’antisémitisme : le FN, les Français musulmans, les proches du Front de gauche ».

La progression des actes et des idées antisémites depuis quelques années est attestée et confirmée par l’étude de la Fondapol. Jusque-là, nous sommes d’accord. En revanche, les conclusions qualitatives tirées par Dominique Reynié et la Fondapol relèvent d’une extrapolation éminemment contestable et dangereuse.

Méthodologie douteuse

La première étude a été conduite auprès de 575 personnes d’origine musulmane âgées de seize ans et plus, déclarant être nées dans une famille musulmane. Administrée en face-à-face, les participants à cette enquête ont été "repérés au faciès" avec tous les biais de recrutement que cela suppose. Une façon de procéder qui porte en soi déjà atteinte à la fiabilité des résultats, mais ce n’est pas le seul écueil de cette enquête.

Nul ne connaît dans ce pays la composition sociodémographique de la population musulmane en France, car les statistiques "ethniques" sont interdites. Il est donc impossible de construire un échantillon représentatif sur quotas de cette population (selon le sexe, l’âge, la profession de la personne interrogée, la région et la catégorie d’agglomération). L’Ifop, en charge de la réalisation de l’étude, a tenté de contourner la difficulté en procédant empiriquement à partir des données observées sur la population d’origine musulmane dans ses enquêtes nationales.

Une méthodologie qui fragilise les résultats, et donc les interprétations qui en découlent, sur un sujet qui aurait mérité d’être abordé avec plus de rigueur (lire article de Nonna Mayer publié dans Le Monde à propos de l’étude de la Fondapol "Il faut parler d’antisémistisme avec rigueur"), si l’entreprise politique n’avait pas primé sur la volonté d’observation de la réalité.

Une marge d’erreur considérable

La seconde enquête, plus classique dans sa construction, a été réalisée online, auprès d’un échantillon national représentatif de 1.005 personnes âgées de seize ans et plus. C’est sur la base des réponses à ce sondage national que s’appuie Dominique Reynié pour affirmer que les « proches du Front de gauche » constituent l’un des trois foyers de l’antisémitisme en France, au motif qu’ils sont plus nombreux qu’en moyenne à adhérer aux préjugés antisémites. Or, de nouveau l’analyse ne résiste pas à l’épreuve des chiffres. En effet, au sein d’un échantillon de 1.000 personnes, on dénombre en général entre 50 et 60 interviewés se déclarant proches du Front de gauche. Une taille réduite d’échantillon qui devrait inviter à davantage de prudence de la part d’un spécialiste des études d’opinion, notamment au regard des marges d’erreur supérieures à 10 points sur de tels effectifs.

Ainsi, dans le cas d’un échantillon de 50 personnes, si le pourcentage mesuré est 30%, la marge d’erreur est égale à 13. Le vrai pourcentage est donc compris entre 17% et 43%. Pour être encore plus explicite, prenons un exemple tiré de l’enquête : 33% des sympathisants du Front de gauche partagent l’idée selon laquelle « Les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance », contre 25% des Français en moyenne. Un écart qui permet à Dominique Reynié d’affirmer que les opinions négatives à l’égard des Juifs sont plus répandues chez les proches du Front de gauche que dans l’ensemble de la société. À ceci près que le vrai pourcentage de réponses favorables, compte tenu des marges d’erreur, est compris entre 20% et 46%, annulant du même coup l’écart avec la moyenne nationale et les conclusions hâtives.

Qu’on ne se méprenne pas sur les intentions, l’objectif n’est pas ici de casser le thermomètre lorsque celui-ci donnerait à voir des réalités qui dérangent mais bien de s’assurer de sa fiabilité plutôt que de stigmatiser et de diviser inutilement.

Un jeu dangereux et irresponsable

Dominique Reynié entretient ainsi la confusion politique et la concurrence entre les victimes de racisme. Comment ne pas retrouver dans ces conclusions en soubassements bien des poncifs de la pensée dominante ? Les sympathisants du Front de gauche défendent les Palestiniens : les voilà suspects d’antisémitisme massif. Ils et elles sont actifs dans le combat contre le rejet des musulmans ? C’est qu’ils ont choisi leur camp, à l’heure où la concurrence des racismes fait rage. Qu’importe que les sympathisants du Front de gauche soient des alliés historiques du combat contre la xénophobie. Entre eux et l’extrême droite, il y a eu du sang sur les mains dans l’histoire.

À quoi sert cet amalgame avec l’extrême droite ? À délégitimer la gauche radicale parce que Dominique Reynié la combat politiquement, à alimenter le trait d’équivalence entre "les extrêmes" dangereuses pour le pays. Être mis au même plan qu’un parti qui prône le repli sur une France éternelle et considère l’immigré comme un ennemi a dû révolter bien des militants et sympathisants du Front de gauche qui écoutaient Inter ce matin. C’est tout simplement insupportable.

Quant à considérer comme foyer d’antisémitisme les « Français musulmans » – catégorie aussi dangereuse que fumeuse comme l’a fort bien montré Olivier Roy ("La communauté musulmane n’existe pas")… C’est, dans la période de tensions identitaires extrêmes que nous traversons, jouer avec le feu.

Nous ne tirerons rien de bon à figer les identités et à alimenter une prétendue concurrence entre les victimes de racisme. Laisser penser que les musulmans de France, déjà sommés de se justifier sur tout et n’importe quoi et bien trop regardés comme des terroristes en puissance, devraient être en prime suspects d’être des agents de l’antisémitisme ne peut que mettre dix balles dans la machine à haines et stéréotypes. Dominique Reynié a tenu ce matin des propos tout simplement irresponsables.

NDLR : cet article a été édité le 18 février à 10h30 afin de compléter et préciser l’analyse des méthodologies employées par ces enquêtes.

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Vos réactions

  • Très bon article sur la dénonciation d’une pseudo analyse et l’imposture d’une méthode plus proche de celle d’un mauvais sondage que d’une enquête réellement scientifique. Tout cela est très juste.
    Mais, il est dommage de ne pas avoir creusé davantage les raisons pour lesquelles un média autorisé appartenant qui plus est à l’Etat (c’est à dire un peu à nous tous) peut à une heure de grande audience, promouvoir les idées fumeuses d’un Think tank à l’orientation idéologique très claire, lui même largement biberonné aux fonds publics (pour des néolibéraux, c’est amusant !).
    Bien entendu, France Inter a le droit de donner la parole à D. Reynié mais ce qui pose problème c’est les raisons pour lesquelles la chaîne "impertinente"n’a pris garde au préalable de lire rigoureusement cette enquête- pour en faire une critique honnête- et surtout s’est bien gardée de ne présenter devant son commenditaire et commercial en chef aucun contradicteur digne de ce nom. Sur ce point, je vous trouve relativement clémente, Clémentine, envers vos confrères de France Inter !
    On le sait que l’accès à la parole médiatique autorisée est au moins aussi importante que le contenu de ce qu’a à dire l’invité. Et pour le coup, France Inter doit à ses auditeurs un droit de réponse sous la forme d’uneinvitation de vrais scientifiques reconnus (il y en a), spécialiste de ces questions, pour un véritable débat contradictoire.
    Dans cette affaire D. Reynié est au moins aussi fautif que le responsable éditorial de la matinale qui a cru bon faire le "buzz" avec un "étude" bidon qui entretien les brouillards idéologiques au lieu d’aider à clarifier les débats en posant des vrais problèmes ! En cette époque troublée, la faute est redoublée !
    Par ailleurs, la dimension concurrentielle des souffrances des victimes du racisme sous toute ses formes, ne me semble pas être le problème en l’occurrence. Tout juste s’agirait-il à la Radio Publique de proposer à ses auditeurs l’accès à différents points de vue en présence. Or c’est juste celui des nouveaux réactionnaires en la personne de D.Reynié qui a eu le droit de s’exprimer ! Alors que la mission du service public radiophonique est de donner droit de cité à tous points de vue possibles !
    Je vous trouve donc très sympa avec P. Cohen dont on sait qu’il choisit lui même ses invités sur des bases qui ne sont pas toujours pertinentes ni totalement objectives.
    Bien à vous,
    G.

    La Grolandaise de Villejuif Le 18 février 2015 à 15:24
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  • Arrêtons de critiquer la "méthodologie" des sondages !

    Même si l’échantillon est réellement représentatif (ah, les sondages online !!), même si, contrairement aux habitudes, la Question n’est pas grossièrement biaisée, un sondage ne dit RIEN.
    Comment faire un sondage correct ? Logez et nourrissez pendant 8 jours l’échantillon représentatif dans une abbaye de montagne, sans journaux et journalisses presse, tv ou radio, sans réseau. Veillez à ce qu’ils ne parlent pas d’autre chose, et invitez un max de conférenciers à leur exposer leur point de vue.
    Chargez-les de rédiger les questions et prenez note leurs réponses.

    Comment ça, trop cher ? Combien de "voyages d’étude" aux Bahamas ???

    Politosondologue Le 18 février 2015 à 21:39
       
    • Un sondage ne dit RIEN mais aujourd’hui 8 mars Mr Valls, lui, a l’air d’y croire en ce qui concerne les élections départementales. Chacun ses croyances.

      Marif Le 8 mars 2015 à 22:34
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  • Le témoignage de Dominique Bons, la mère du djihadiste français tué dans une opération kamikaze en Syrie, a frappé l’opinion. Quelle leçon faut-il en tirer ?

     Il montre qu’il y a urgence à comprendre les mécanismes qui amènent un jeune à basculer dans le radicalisme, qu’il soit de famille musulmane ou non, puisque beaucoup n’ont aucun lien avec l’islam. Des gens du 16e arrondissement m’ont déjà appelée à l’aide. Les parents qui ne connaissent pas l’islam sont d’ailleurs ceux qui réagissent le plus tard, pris dans la confusion ambiante sur ce qu’est cette religion.

    saül Le 20 février 2015 à 06:58
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  • Ce Monsieur est un laquais des dominants. Méprisons-le.

    Dominique FILIPPI Le 23 février 2015 à 10:21
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