Accueil > Société | Par Jérôme Latta | 19 mars 2015

Dorures et palissandre, les rançons du pouvoir

La rénovation à grands frais du bureau du président de Radio France est le dernier avatar d’une longue série d’abus aussi indécents qu’inconscients, symptômes d’une confiscation plus générale.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les membres de nos élites savent très bien organiser et protéger leurs privilèges économiques, mais il ne faudrait pas croire qu’ils se contentent de gratifications seulement financières : ce serait faire injure à l’importance qu’ils continuent d’accorder aux récompenses plus symboliques. Dans les institutions publiques en particulier, où la détention du pouvoir n’appelle pas des rémunérations à hauteur de celles du privé, quelques compensations sont les bienvenues. À défaut de stock options, les berlines noires à macaron et des locaux généralement hérités de l’Ancien régime ou des deux Empires, par exemple.

Fiat luxe

Le logement de fonction d’Hervé Gaymard, les frais de cirage d’Aquilino Morelle, l’auto-défiscalisation de Thomas Thévenoud et bien d’autres découvertes du même acabit auraient dû nous alerter. On sous-estime le penchant de la haute administration pour les dorures et les lustres allumés en plein jour sous six mètres de hauteur de plafond. On ne devrait pas s’étonner de l’impudeur avec laquelle nos jeunes énarques posent avec morgue à l’Élysée en croyant incarner la relève, sans craindre le ridicule.

Mais ce goût du luxe ne sévit pas que dans la tête des corps de l’État, ni seulement dans les palais de la République. Si vos fonctions vous appellent dans un édifice plus moderne, siège de la radiodiffusion nationale avec vue sur la Tour Eiffel ou d’une centrale syndicale avec vue sur le périphérique, votre goût pour le décorum pourra aussi être satisfait. Et il le sera, avec une complaisance qui devrait nous sembler étonnante. L’inflation des coûts de rénovation des bureaux de direction en témoigne.

Car après Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT qui n’aura pas survécu au scandale, c’est donc Mathieu Gallet, président de Radio France, qui en fait les frais (de représentation). La faute aux boiseries précieuses en palissandre, dont la restauration aura coûté 70.000 euros à elle seule, au moment où RF annonce un "plan de retour à l’équilibre", ledit Gallet ayant récemment évoqué la nécessité de "choix structurants". C’est malencontreux, dirait-on, si le hasard avait quelque chose à y voir.

Inconscience tranquille

On aurait pu croire que notre époque d’austérité et de coupes brutales dans les dépenses publiques aurait naturellement conduit à une République sobre, particulièrement regardante sur son train de vie, soucieuse de donner l’exemple – ou à tout le moins de ne plus exhiber ses mœurs dispendieuses. Mais c’était ignorer que cette indécence marche de pair avec une inconscience tranquille. L’inconscience de ceux à qui les égards sont dus, indépendamment de toute responsabilité envers ceux qu’ils gouvernent, et dont il s’agit de bien se distinguer.

Il y a quelques années, un jeune Norvégien en visite à Paris manifestait devant moi une immense incrédulité devant la splendeur (pourtant relative) de la mairie du 18e arrondissement de Paris. À ses yeux, il était indécent que les pouvoirs élus arborent une telle opulence. Je m’étais dit qu’il ignorait que la République, ici, a besoin de donner à voir sa grandeur. Il faut croire aujourd’hui que ce souci de la grandeur nationale, largement hérité d’une IIIe République adepte de l’autocélébration, a dégénéré au sein de nos gouvernants en un irrépressible sentiment de supériorité.

Ces affaires ne sont pas anodines : elles se produisent dans l’intimité d’une caste qui banalise les conflits d’intérêts, le clientélisme, la corruption ordinaire, la confiscation de la démocratie par les experts et les lobbies, et qui, d’une manière plus générale, a complètement incorporé un mépris du peuple dont une des expressions est cette ostentation de signes de richesse – peu importe que ces richesses-là soient propriété collective et que leur étalage nourrisse le dégoût des citoyens. S’il y avait un domaine où l’on aurait vu avec bienveillance s’appliquer une intransigeante austérité, c’était pourtant bien celui-ci. En attendant de s’attaquer aux racines de cette obscénité.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions