Accueil > Economie | Par Laura Raim | 16 janvier 2015

Économie : le gouvernement verrouille l’hégémonie des orthodoxes à l’université

Najat Vallaud-Belkacem devait annoncer mardi la création d’une nouvelle section d’Economie au CNU qui devait déverrouiller le monopole du paradigme néoclassique sur l’Université. Mais l’opposition des gardiens du temple orthodoxe l’a vite fait renoncer.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

L’Association française d’économie politique (AFEP) avait prévu de déboucher le champagne, mardi soir, à l’issue de son assemblée extraordinaire. Il était en effet attendu que la ministre de l’Éducation nationale annonce la création d’une deuxième section d’économie au sein du Conseil national des universités (CNU).

Hélas, « ça devait être le pot de la victoire, ce sera le pot des luttes à venir », a lancé en guise de conclusion Nicolas Postel, le secrétaire de l’association qui milite pour davantage de pluralisme en économie.

La menace de Jean Tirole

Reprenant à son compte une promesse de son prédécesseur Benoît Hamon, Najat Vallaud-Belkacem s’était engagée à ouvrir une section intitulée "Institutions, économie, territoire et société", un "refuge" pour les professeurs d’économie hétérodoxes qui inscrivent leur discipline dans le champ des sciences sociales et qui sont littéralement en voie d’extinction dans l’université française. « Le 11 décembre, le directeur de cabinet du ministère avait confirmé à la délégation de l’AFEP, dont je faisais partie, que le décret était en cours de signature et qu’il serait officiellement annoncé le 13 janvier », confie à Regards Florence Jany-Catrice.

Qui aurait cru que cette mesure susciterait une telle levée de boucliers chez les économistes orthodoxes ? « On pensait qu’ils se foutaient de nous, qu’ils nous trouvaient nuls, et donc qu’ils nous laisseraient partir, raconte l’économiste de Paris 1 Bruno Tinel. On s’aperçoit que c’est tout le contraire. » Le président de l’actuelle Section de sciences économiques, la "5", a aussitôt envoyé un courrier à la secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur Geneviève Fioraso, menaçant d’une « démission collective ».

Mais parmi toutes les offensives, la plus décisive aura sans doute été celle émanant de Jean Tirole, poursuit Florence Jany-Catrice : « Le cabinet nous a expliqué que le Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel avait contacté l’Élysée et menaçait de publier une tribune dans Le Monde pour dénoncer la décision du gouvernement. Le ministère craignait donc des représailles de l’Élysée. Et voilà comment cinq années de réflexion et de construction ont été balayées par un coup de fil », résume, dépitée, l’économiste de Lille 1. Lors de l’AG mardi soir, un conseiller de Fioraso est ainsi venu confirmer, un peu penaud, le revirement du ministère, avant de s’éclipser pour laisser les économistes « débattre » entre eux.

Plus un seul hétérodoxe d’ici deux ans

Si la question d’une nouvelle section peut sembler technique, elle est en réalité hautement stratégique. Depuis une trentaine d’années, tout économiste ayant le malheur de ne pas adhérer à la théorie néoclassique est systématiquement exclu des cadres de la profession. Les keynésiens, marxistes, régulationnistes, conventionnalistes et autres institutionnalistes – nourris des traditions critiques et qui représentent environ un tiers des économistes – parviennent certes à se faire recruter comme maîtres de conférence. Mais les deux voies prévues pour accéder aux corps des professeurs de l’Université, à savoir le concours de l’Agrégation du supérieur et la qualification par le CNU, sont en revanche verrouillées par les gardiens du temple orthodoxe.

Les résultats de l’enquête publiée en mars par l’AFEP sont sans appel : entre 2000 et 2011, 84,2 % des 209 recrutements de professeurs appartiennent au courant dominant. Résultat, « les quelques professeurs hétérodoxes existants sont désormais soit à la retraite, soit proches du départ, ce qui signifie concrètement que d’ici deux ans, il n’y aura plus un seul professeur hétérodoxe », explique David Flacher de Paris 13. Or ce sont les professeurs qui sont habilités à diriger un Master, une thèse ou une école doctorale, à présider un jury de thèse et de concours d’agrégation, autrement dit à faire vivre des courants théoriques. « L’effet est cumulatif, continue David Flacher : une fois que les orthodoxes sont devenus hégémoniques, ils ont évincé les autres courants. »

Une hégémonie institutionnelle en décalage complet avec la demande sociale émanant du public et des étudiants, la crise de 2008 ayant sérieusement fragilisé les hypothèses néoclassiques sur la rationalité des agents et l’efficience des marchés. C’est d’ailleurs sans doute en grande partie la crainte de voir les étudiants déserter les cours de micro / macro des facs de sciences économiques et s’inscrire dans des cursus "Institutions, économie, territoire et société" qui anime les opposants farouches à la nouvelle section. « Ils sont nombreux à prôner la concurrence le jour et à l’empêcher la nuit », a ainsi fait remarquer Nicolas Postel.

Les « gauchistes », les « ratés » et les « frustrés » du système

L’AFEP a, malgré tout, marqué quelques points récemment. L’Agrégation du supérieur, réputée pour son conservatisme et son clientélisme, a été suspendue en septembre par décret. Mais tant qu’il n’y a pas de nouvelle section d’économie interdisciplinaire et ouverte sur les sciences sociales, le verrou de la Section 5 demeure. Le ministère assure qu’il va œuvrer à la rendre plus pluraliste. Sachant que les deux tiers des membres sont élus, mais qu’un tiers est nommé par le ministère de l’Enseignement supérieur, le gouvernement pourrait théoriquement désigner un maximum de professeurs hétérodoxes lors du renouvellement de la section en septembre prochain. Mais quand bien même il oserait vraiment le faire, « nous sommes mal à l’aise avec cette intrusion du politique dans le champ scientifique, répond Florence Jany-Catrice. Et de toute façon, un tiers d’hétérodoxes ne constituerait pas une majorité suffisante pour rééquilibrer le champ ».

De son côté, le président de la Section 5 reconnaît, après l’avoir nié pendant vingt ans, le « déficit de pluralisme » et jure dans son courrier à Fioraso qu’il fera tout pour le combattre. En recrutant enfin des hétérodoxes ? « Je n’y crois pas une seule seconde, réagit André Orléan, le président de l’AFEP. Il n’y a qu’à voir comment les économistes orthodoxes parlent de nous dans la presse pour savoir qu’ils n’ont aucune intention de promouvoir le moindre hétérodoxe. »

Interrogé par Educpros, le président de l’université de Toulouse, Bruno Sire, réduit par exemple la démarche de l’AFEP à « du marketing de la part de personnes qui n’arrivent pas à accéder à des revues internationales ». Quant aux économistes interviewés par Le Figaro, ils considèrent pour leur part que la nouvelle section « fourre-tout » servirait à caser les « gauchistes », les « ratés » et les « frustrés » du système. Des propos infondés et suintant le mépris qui ne laissent guère présager la moindre ouverture.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions