Accueil > Culture | Par Gildas Le Dem | 14 août 2017

Écrire la première fois

Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux revient sur cet été 1958 durant lequel elle connut sa première nuit avec un homme, et relate ce que cela coûta à la jeune fille de ces années-là. Rencontre avec celle qui a repoussé les limites de l’écriture et du dicible.

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Extrait du numéro d’été 2016 de Regards

* * *

C’est dans les bureaux de Gallimard, transformés en salons élégants, que l’on a rendez-vous avec Annie Ernaux. En retard. Un incident sur la ligne 4, croyait- on. Mais non, elle le con rme : il s’agit bien d’une grève des transports, même larvée. Ce dont, bien entendu, elle se réjouit. Celle qui soutînt avec Pierre Bourdieu les grèves de 95 n’a rien perdu de son sens de la révolte.

Elle est un peu lassée toutefois, aujourd’hui : non du monde tel qu’il va, mais voilà déjà quelques semaines qu’elle se soumet aux lois de la promotion. Mémoire de fille connaît un succès retentissant, tout le monde veut la rencontrer. Elle craint surtout de le diluer, de se répéter dans ces entretiens. De dévoiler ce livre qui, « comme aucun autre auparavant », semble compter à ses yeux. Cela tombe bien, puisqu’au fond l’on avait surtout envie de l’interroger sur la fabrique de ce livre, sa forme tout à fait inédite. Et sur le travail d’écriture – parfois « douloureux », confie-t-elle –, dont elle assure qu’il fut rarement aussi éprouvant. Et pourtant, tout au long de l’entretien, on retrouvera, en dépit de la lassitude et de la fatigue – « je me maintiens » dit-elle dans un grand sourire – une Annie Ernaux rayonnante, éblouissante. Épanouie comme si elle avait renoué avec la liberté et l’insolence de cette jeune fille qu’elle fût, un été 1958.

L’expérience d’un « intime collectif »

On l’interroge tout d’abord sur le titre du récit, Mémoire de fille. « C’est bien sûr une allusion, un hommage à Simone de Beauvoir et ses Mémoires d’une jeune fille rangée ? ». « Tout faux ! », s’exclame-t-elle dans un rire où se mêlent la jeune fille et la professeure de lettres qu’elle fût aussi. Car s’il en va dans ce récit de la mémoire, il ne consiste pas en mémoires personnelles – comme chez Beauvoir justement, explique-t-elle. Il s’agit moins de consigner un récit personnel que l’expérience d’un « intime collectif ». L’expérience, précisément, d’un événement à la fois singulier et impersonnel : la « première nuit » d’une jeune fille avec un homme. Cela arrive à toute jeune fille, mais ce qui lui arrive est et restera toujours singulier « au point d’engager intimement toute la personnalité ».

C’est pour cela que, dans le récit de cet événement, elle dit avoir eu besoin de dire « elle » plutôt que « je ». Un « je » qui, pour la première fois, lui est apparu comme une « position fausse ». Car enfin que sommes-nous, affirme-t-elle, sinon une collection d’expériences disparates, dont ne saurait rendre compte « l’illusion autobiographique » ? L’expérience fondatrice de ce « moi d’autrefois », de cette jeune fille – « la fille de 58 » comme elle le répétera tout au long de l’entretien – ce n’est qu’au terme du travail d’écriture et de mémoire qu’elle aura pu, en définitive, se la réapproprier. Qu’elle aura enfin pu écrire : « elle est moi, je suis elle ». Ce qui séparait jusqu’alors la jeune fille de l’écrivaine, c’est l’expérience de la « honte ». La honte de cette première nuit, de ce moment si singulier qui l’aura comme dissocié d’elle-même.

Pour la surmonter, il lui aura fallu toutes ces années et, en fait, cet incipit, ces étranges paragraphes qui ouvrent le début du texte, au caractère formel et programmatique. « Programmatique », elle reprend le mot à la volée. Car ces étranges paragraphes ont surgi sous sa plume un après-midi, « comme de nulle part ». Comme une injonction à soi-même et à d’autres – elle s’y adresse aussi de manière impersonnelle à « vous », le lecteur – de se souvenir, d’écrire cette première nuit de sexe. Et pourtant, si le texte conserve un caractère impersonnel, asexué, il garde une trace spécifique de la féminité, où l’on perçoit déjà l’expérience de la honte et de la douleur : le détail, la mention d’une « culotte souillée ».

Le temps qui résiste

On lui suggère qu’il s’agit de son texte le plus pongien. Ponge invitait l’écrivain à rechercher, pour chaque texte, pour chaque objet, une « rhétorique » originale, qui laisse parler « la minorité de soi-même ». Elle acquiesce. Rhétorique, forme, peu importe le mot. L’essentiel est que pour ce texte-là, « et celui-là seulement », insiste-t-elle, il lui aura fallu traverser la « douleur de la forme ». Jusque-là, au fond, avoue-t-elle, écrire se confondait avec un certain plaisir. Cette fois, elle considère avoir repoussé les « limites de l’écriture », et croit pouvoir affirmer, « espère même » qu’un livre ne lui redemandera jamais autant de travail. Un travail non seulement d’écriture, mais sur soi aussi, pour « désincarcérer la fille de 58 ».

Car c’est cela l’événement de la première nuit avec un homme, brutal, indifférent : l’expérience de l’ « effarement du réel » (ce mot – l’effarement – que, rappelle-t-elle, elle avait déjà employé dans L’Événement, le récit d’un avortement). Cette première nuit de sexe, qui aura constitué comme une effraction du dehors, au plus profond de son intimité, l’aura aussi comme enfermé en elle-même. Laissée effarée, devant « l’inimaginable », « l’impensable » – qu’elle aura pourtant désiré de toutes ses forces, au point de ne plus savoir, encore aujourd’hui, démêler le « consentement » de la « soumission ».

« C’est le propre de l’événement » dit-elle, que l’expérience d’un « déjà-là », d’un « retard » de la conscience sur ce qui lui arrive. Si bien que ces quelques heures de sexe – parfois « vingt minutes » à peine, fait-elle remarquer en riant – restent comme inscrites dans un autre temps, un temps hétérogène et irréductible au « temps des années » qui constituait d’ordinaire le cadre de son travail. Un temps qui, par conséquent, résiste à toute explication sociologique ou psychanalytique, et réclame un effort d’écriture et de restitution spécifiques. Et c’est ici-même, nous dit-elle, que l’on rentre au plus profond de « l’entreprise » littéraire. Il faut « faire table rase », « suspendre » tout ce qu’on croyait déjà savoir. Et il y a là une forme d’« ascèse », insiste-elle. Seul le travail littéraire peut donner forme, en l’inventant, à ce qu’il y a d’inédit, de proprement « déconcertant » dans la violence de l’événement.

La mémoire du corps

Car bien sûr, écrire, c’est aussi se redonner un pouvoir, une maîtrise sur l’événement. Et notamment le pouvoir de dater, déchiffrer 58. Au point que « 58 » sera resté, dans son journal intime, le « chiffre » d’un temps et d’un lieu dont longtemps, elle ne sera pas parvenue à élucider le sens. Et si, pour Annie Ernaux, l’année 59 (l’année de la perte des règles, de la boulimie), reste sous la dépendance de l’année 58 (l’année de la première fois, et de la honte sexuelle), c’est « dans l’ordre des événements, et non des années ». C’est un bloc d’événements, un bloc affectif qu’il lui aura fallu décrire, non une suite chronologique. C’est dans les effets sur son corps, « marquée dans sa chair », qu’elle découvrira la réalité de ce qu’elle avait vécu cette première nuit.

Tout se passait donc comme si l’année 58, et la jeune fille de 58, étaient restées enfermées en elles-mêmes. Comme si cette année et ce lieu (la colonie de vacances de l’Orne où advint cette nuit et celles qui suivirent), étaient devenus des « mythes » de l’internement. D’ailleurs, confie-t-elle, le titre fut d’abord La Colonie. Un titre qu’il faut rapprocher de Kafka ou Genet, et de leurs descriptions d’institutions totales, où les individus déviants sont broyés sous le regard des autres.

On imagine mal aujourd’hui, ajoute-t-elle, combien la sexualité d’une jeune fille pouvait encore faire l’objet d’une surveillance, d’un contrôle exacerbés. C’est même pourquoi le travail de mémoire s’est confondu, dans ce livre, avec ce qu’elle appelle un travail d’ « historicisation ». Il s’agissait moins de « faire revivre » cette jeune fille, que de la saisir dans son « historicité », celle d’une jeune fille libre, insouciante, en butte à une histoire des femmes qui n’avait pas encore connu 68.

On s’amuse à relier le geste symbolique qui marque son désir de liberté – défaire son chignon, délivrer ses cheveux – au coming-out dans la vie gay d’avant Stonewall. Défaire son chignon voulait dire participer, pour la première fois, aux grands bals travestis du New York des années 20. « Ah ouais ? » : elle rit, heureuse d’avoir inconsciemment retrouvé la symbolique d’un geste qui perdure par-delà les âges, les genres et les sexualités. Heureuse, aussi, que ce livre si singulier se prête à des formes d’identifications, en dépit d’un lexique corporel (le sang, les ovaires, les règles) qui, comme rarement, permet au lecteur de pénétrer dans l’intimité des femmes. Et d’en mieux comprendre l’expérience singulière, la face cachée et organique. C’est que, répond-t-elle, dans ce livre plus qu’un autre, « tout arrive par le corps, et reste dans le corps ». Et d’abord la culpabilité.

Pourtant, ce travail d’écriture lui aura également permis de se réconcilier avec l’orgueil, l’ « intrépidité » sexuelle de cette jeune fille qu’elle fut aussi. Sa face solaire, insolente, affirmative. Alors bien sûr, longtemps, la honte de cette intrépidité l’aura hantée, lui aura même imposé une forme de silence et d’oubli. Mais c’est aussi cette « intrépidité », dit-elle, qui est toujours présente dans sa manière d’écrire, sa volonté de repousser les limites du dicible. Comme si la jeune fille de 58 s’était finalement survécue dans la littérature, la volonté d’être un écrivain qui dit tout.

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux, Gallimard, 15 euros.

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