Accueil > Monde | Entretien par Caroline Châtelet | 21 février 2017

Édith Lhomel : « L’opinion roumaine prend conscience que lutter contre la corruption est possible »

En Roumanie, les manifestations massives contre la corruption continuent à mobiliser à Bucarest et dans plusieurs villes du pays. Spécialiste de la Roumanie, Édith Lhomel explique ce qui a conduit à une mobilisation qui apparaît aujourd’hui irrésistible.

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Cette contestation d’initiative populaire a débuté après que le 31 janvier 2017 le gouvernement de Liviu Grindeanu (Parti social-démocrate) ait en urgence adopté des ordonnances assouplissant la législation anti-corruption : elles auraient permis de gracier plus de 2 000 politiques et hauts fonctionnaires emprisonnés et de limiter le pouvoir de la justice en modifiant le code pénal et le code de procédure pénale.

Si le gouvernement a abrogé les ordonnances le 7 février, et si le ministre de la Justice a démissionné, la mobilisation se prolonge, les manifestants réclamant le départ de Grindeanu. De son côté, le gouvernement a prévu de soumettre au Parlement ces ordonnances. Rencontre avec Édith Lhomel, responsable de la collection Réflexe Europe aux éditions de la Documentation française, autrice de nombreux articles sur l’intégration des pays d’Europe centrale et orientale à l’UE et sur la Roumanie.

Regards. Que disent le mouvement de manifestation et son déroulé de l’état de la société roumaine ?

Édith Lhomel. Cette mobilisation citoyenne est l’incarnation d’un ras-le-bol généralisé vis-à-vis d’une corruption qui existe depuis des années. Ceci étant, c’est aussi le résultat des premiers résultats remportés dans la lutte contre ce fléau. Nous assistons à un durcissement des camps qui s’affrontent. Avec d’une part des responsables politiques menacés dans leur mode de fonctionnement clientéliste et opaque par des dispositifs juridiques mis en place ces dix dernières années qui commencent à porter leurs fruits. Et d’autre part, une opinion publique qui, appuyée par l’Union européenne, prend conscience que lutter contre la grande corruption n’est pas chose impossible.
 

« Dix ans après l’intégration de la Roumanie dans l’UE, il existe désormais dans le pays un dispositif judiciaire qui commence à faire ses preuves. »

 

Cette mobilisation a-t-elle été portée par d’autres facteurs ?

La pression exercée – notamment par la Commission européenne – via le mécanisme dit de surveillance et de vérification, mis en place en 2007 concomitamment à l’adhésion du pays, s’est conjuguée à cette prise de conscience. Dix ans après l’intégration de la Roumanie dans l’UE, il existe désormais dans le pays un dispositif judiciaire qui commence à faire ses preuves – avec un code pénal et code de procédure pénale prévoyant un certain nombre de sanctions à l’encontre de la fraude fiscale et des irrégularités et malversations en matière de marchés publics et d’appels d’offres.

La persistance d’une corruption n’est-elle pas la preuve des limites des contraintes que peut imposer l’Union européenne ?

Dans le cas de la Roumanie, l’UE a exercé autant que faire se pouvait une pression soutenue, s’appuyant en cela sur quelques personnalités déterminées dans la sphère politique et judiciaire à s’attaquer réellement à ce problème. Après, si l’UE a les moyens de faire levier, elle ne peut pas non plus, au risque de trop s’ingérer, opérer à la place des autorités roumaines qui demeurent souveraines dans leurs décisions. Interviennent alors les rapports de forces propres au pays, le poids de la société civile et l’état de sa classe politique. Concernant les rapports avec l’Union européenne, il faut noter que la Roumanie n’est pas, contrairement à plusieurs pays voisins récemment entrés dans l’UE, frappée par un euroscepticisme grandissant. Jusqu’à présent du moins, la classe politique ne tient pas un discours faisant de l’UE son bouc-émissaire. L’europhilie, tout comme la francophilie d’ailleurs, sont toujours des sentiments majoritairement partagés, même si certaines exigences européennes en matière normative ont soulevé des réticences.

De quel type de corruption la Roumanie est-elle victime ?

Lorsqu’on évoque la corruption, il est important de différencier la grande corruption touchant les systèmes économiques, financiers et politiques, d’une corruption qui relève plus de la débrouille. La Roumanie est un pays qui s’est appauvri ces quinze dernières années et nombre de citoyens ont des difficultés à joindre les deux bouts. Son tissu industriel a été complètement déstructuré dans les années 1990 par la nouvelle donne économique et financière. Le niveau de vie moyen dans le pays représente 57% de la moyenne communautaire, il atteint à peine les 35% de cette moyenne dans les campagnes. Ces chiffres ne sont pas anodins, la place prise par la corruption doit être corroborée à ces indices de pauvreté.
 

« On sent une cohésion intergénérationnelle : les parents apprennent beaucoup des enfants, d’une jeunesse qui ne veut plus de ce système de passe-droits et de débrouille. »

 

La mobilisation va jusqu’au président de la République Klaus Iohannis, qui a participé à certaines manifestations. C’est du jamais vu ?

Élu en 2014, au terme d’une campagne électorale qui avait mis en lumière des irrégularités au niveau du scrutin et suscité l’ire notamment d’une partie de la diaspora, Klaus Iohannis (membre du Parti national libéral, PNL, centre-droit) a approuvé ce mouvement. Son arrivée à la tête du pays était déjà un peu une "divine surprise", lui-même ayant été élu sur la base d’un programme de lutte anti-corruption et ne s’étant pas caché, lorsque le Parti social-démocrate (PSD) a gagné les élections en décembre 2016, qu’il n’accepterait pas que Liviu Dragnea (leader du PSD, sous le coup d’une condamnation pour fraude fiscale) brigue le poste de premier ministre. Il existe par ailleurs des corps constitués, au sein de l’État et en dehors, qui prennent le problème à bras-le-corps. Diverses personnalités ont eu des déclarations de soutien envers les manifestants : les membres de la Cour constitutionnelle, des parlementaires, ou encore le patriarche de l’Église orthodoxe roumaine, qui a déclaré qu’il était légitime et compréhensible que le vol et la corruption fassent l’objet de poursuites.

Y a-t-il une homogénéité (sociale, générationnelle, etc.) chez les manifestants ?

Oui, et on sent également une cohésion intergénérationnelle : les parents apprennent beaucoup des enfants, d’une jeunesse qui ne veut plus de ce système de passe-droits et de débrouille. La sortie de ladite période du communisme a été laborieuse en Roumanie, beaucoup de Roumains ont émigré. Nombreux sont ceux ayant eu des difficultés à faire face à un niveau de vie qui s’est brutalement dégradé pour de larges franges de la population avec la libéralisation de l’économie. Lasse des batailles à mener au quotidien, cette population s’est ralliée au mouvement déclenché par cette génération post 90, par cette jeunesse qui en appelle à une moralisation de la vie politique, mais aussi ne se reconnaît pas dans un système de démocratie représentative, à ses yeux perverti.

Vous soulignez le fait que la mobilisation touche également les villes moyennes. Qu’est-ce que cela dit de l’évolution de la société roumaine ?

C’est un signe important. En dépit du fait qu’il existe toujours en Roumanie une fracture forte entre les grandes villes et les campagnes – où, rappelons-le, vit encore 50% de la population –, il y a un réseau de villes moyennes (Oradea, Craiova, Piteşti, Brasov, etc.) sur le pourtour oriental comme du côté de la frontière occidentale où la mobilisation a été suivie. Il y a eu une capillarité de la prise de conscience dans la société, qui a notamment été accompagnée par les réseaux sociaux. Comme toutes les jeunesses, la jeunesse roumaine est très active sur ces réseaux et est rompue à leurs mécanismes de mobilisation. Dans la mesure où les grands médias du pays – et ce n’est pas spécifique à ce pays – sont liés à un certaine nombre de groupes financiers et au financement de partis politique, la présence des réseaux et d’Internet constitue une concurrence.
 

« La Roumanie est l’un des pays les plus exemplaires dans la mise en place de dispositifs de lutte contre la corruption. »

 

Cette mobilisation spontanée contre la corruption est d’autant plus encourageante vu de France, où actuellement l’apathie domine…

On peut considérer que c’est un phénomène encourageant pour la demande de transparence dans la vie économique et politique. Diverses mesures ont été prises en Roumanie qui suscitent le mécontentement des responsables politiques ayant des choses à se reprocher. Ainsi, les parlementaires ont désormais obligation de publier leur patrimoine et leurs revenus. Il faut savoir que la Roumanie est citée en exemple par le GRECO (groupe d’états contre la corruption), créé par le Conseil de l’Europe en 1999, c’est l’un des pays les plus exemplaires dans la mise en place de dispositifs de lutte contre la corruption. Et depuis quelques années plusieurs protestations se sont succédées. En 2012 il y a eu les manifestations contre les mesures d’austérités du gouvernement Boc (PDL) qui a dû démissionner ; en 2016 des manifestations suite à un incendie ayant causé la mort de 63 jeunes dans une boîte de nuit de Bucarest, boîte de nuit ouverte grâce à des passe-droits obtenus par la corruption, ont contraint à la démission le premier ministre Victor Ponta (Parti social-démocrate, PSD), etc.

En somme, les aspirations politiques sont loin d’être éteintes en Roumanie ?

Dans une société qui a subi une atomisation extrêmement forte et où l’individualisme était très entretenu par le régime d’avant 1989, une culture de la mobilisation, une prise de conscience de la force du collectif sont en train de se développer. L’indépendance du système judiciaire de la Direction nationale anti-corruption (encore appelé Parquet anti-corruption) qui a pu s’appuyer sur les résultats de l’Agence nationale pour l’intégrité – même si celle-ci a parfois été critiquée – est un facteur déterminant pour obtenir des résultats tangibles et visibles pour l’opinion publique.

L’indépendance du travail de la justice est-elle plus préservée en Roumanie qu’en France ?

Cet élément déterminant auquel je viens de faire référence, dans le cas de la France, apparaît moins efficace.

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  • Voir le film BACCALAUREAT de Chistian MANGIU , un film roumain de 2016 portant sur la corruption.

    Gb26100 Le 22 février à 10:43
       
    • bonjour,
      en effet, ce film - dont parle Edith Lhomel dans l’entretien ^^ - est très intéressant par le regard qu’il pose sur la corruption au sein de la société roumaine (et les écarts de fonctionnement entre générations pré-90 et post-90).

      caroline c Le 22 février à 13:44
  •  
  • re bonjour
    ahah mille excuses : E Lhomel évoquait ce film, mais elle ne figure pas dans la version finale de l’article

    caroline c Le 22 février à 13:48
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