Accueil > Culture | Par Gildas Le Dem | 15 janvier 2016

Édouard Louis, la violence faite histoire

Avec Histoire de la violence, Édouard Louis relate une passion d’un soir qui vire au drame. Sans jamais en réduire la dimension sociale, il livre une vérité multiple, arrachée à une expérience de la violence qui est aussi celle de la France contemporaine.

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Tout commence comme dans un roman de Claude Simon, L’herbe. Un narrateur saisit, dissimulé derrière une porte, une conversation familiale. Seulement, là où dans le roman de Simon il s’agissait d’une simple histoire de famille, ici l’événement relaté par sa sœur Clara divise et dépasse le cadre familial traditionnel, et concerne, implique au premier chef le narrateur lui-même.

Un soir de Noël, Édouard Louis, de retour d’un repas avec des amis croise au détour de la place de la République un jeune homme. Le jeune homme (il est d’origine kabyle, et s’appelle Reda) lui plaît, jusque dans sa manière de parler, de respirer, de le suivre dans la rue, de le poursuivre de sa volubilité. Mais lui voudrait dormir, et s’il consent finalement à laisser monter chez lui le jeune homme, c’est que l’aventure est trop belle, et son futur amant, évidemment beau et beau parleur.

Le masque du bourgeois

À vrai dire, Reda a tout de la fougue du langage populaire. Ce qu’il ne sait pas, c’est que si ce langage séduit autant le narrateur, ce n’est pas pour l’attrait exotique que pourrait avoir, pour un fils de la bourgeoisie, le langage des classes populaires. Car le narrateur, Édouard Louis, est Eddy Bellegueule, ce transfuge de classe qui n’a pas encore accompli sa mutation. Il joue au bourgeois sans le naturel, la distinction acquise de la bourgeoisie. Mais si ses manières ne trompent personne dans le petit monde intellectuel de la bourgeoisie parisienne, comme le rapporte Clara, sa sœur qui vit toujours dans le village picard où tous deux sont nés, Édouard en vient en revanche à se confondre avec son masque de bourgeois, au moins aux yeux de ceux qui sont issus des classes populaires – comme Reda.

Les deux jeunes hommes feront passionnément l’amour, bien sûr, mais Édouard, curieux également de l’histoire de Reda, lui fera conter l’histoire de son père. Immigré mais kabyle, ce dernier a enduré tout ce que peuvent comporter de violent, pour un immigré, les conditions de l’intégration à la française : le passage par la misère des foyers de travailleurs (admirablement décrite), les petits boulots, le mépris inséparablement social et racial des patrons, l’omniprésence du refoulé de la guerre d’Algérie, le rejet aussi, par conséquent, dans une même catégorie ou un même sac (les Arabes) de tous les immigrés.

Mais ce qui pourrait avoir été un merveilleux cadeau, un bonheur inattendu, va virer au cauchemar. Alors que les deux jeunes gens s’apprêtent à se quitter, Édouard s’aperçoit que Reda lui a dérobé son téléphone. À ses yeux, rien de bien grave, lui-même ayant, à l’adolescence, commis de menus larcins. Seulement, dans le feu de l’action, possédé aussi, désormais, par un langage bourgeois qui l’empêche de s’en expliquer auprès de Reda, Édouard enflamme la colère de celui-ci. Le drame s’enchaîne, dans une atmosphère d’irréalité : Reda finira par étrangler, menacer d’une arme à feu, puis violer celui qui fut, quelques heures auparavant, son amant.

Une vérité sociale

Mais cette atmosphère d’irréalité, qui a tout de ces bouffées délirantes qui conduisent au crime passionnel, est aussi une bouffée de réalité, de vérité. Et cette réalité, cette vérité sont d’abord sociales. Car c’est évidemment sur fond d’un délire de violence, qui habite et hante les corps comme un inconscient historique, que le drame éclate, et porte au grand jour la réalité des relations sociales – voudrait-on même, un temps, en suspendre la violence, comme dans l’amour fou d’une nuit passionnée. Un délire de violence qui inscrit dans l’histoire des corps que viendra redoubler la « folie de la parole ». Que faire, que dire en effet, de cet épisode dramatique ? En parler ? Bien sûr, il le faut, le narrateur est d’ailleurs pris d’une folie de parler, d’en parler, comme le seront également les proches à qui il relatera l’événement qui vient de césurer sa vie ; mais parler, c’est aussi s’exposer au risque de la honte, de se voir dépossédé, avec plus ou moins de bienveillance, de son histoire.

Porter plainte pour "tentative d’homicide" ? Mais ce langage officiel neutralise, mutile la réalité de l’événement, quand elle ne le travestit pas (les policiers jubilent, et s’interrogent de manière graveleuse lorsque le narrateur sera contraint de décrire celui qui, pour eux, sera et restera bien sûr toujours un Arabe). Porter plainte le contraindra, également, à s’exposer à de nouvelles procédures judiciaires et de nouveaux récits, quand le narrateur, épuisé, voudrait pourtant faire valoir un droit au silence, dans ce qui est sans doute le plus beau passage du livre, un passage sans appel :

« Non, c’est le contraire, c’est le contraire qui devrait arriver, tu devrais avoir le droit au silence, ceux qui ont vécu la violence devraient avoir le droit de ne pas en parler, ils devraient être les seuls à avoir le droit de se taire, et ce sont les autres à qui on devrait reprocher de ne pas en parler ».

Non donc qu’il ne faille pas porter plainte, ne pas parler, interdire mêmes aux autres d’en parler, mais seul le témoin de la violence est en droit d’en décider. Et d’interrompre une procédure, le cycle de violence et de représailles.

Mille passions

Le livre d’Édouard Louis est évidemment remarquable. Comme le sont tous les livres qui se saisissent, avec justesse pourtant, d’un événement trop grand pour ceux qui le vivent et en parlent. Édouard Louis écrivait déjà, dans son premier livre, que la souffrance, l’expérience de la violence, quelle que soit sa nature, est totale, totalisante, presque totalitaire. Il serait donc malvenu de "tout" dire, quand le tout de la souffrance est déjà trop grand, trop multiple, surdéterminé, pour que le narrateur puisse lui-même en dire toute la vérité.

C’est si vrai que, contrairement à Pour en finir avec Eddy Bellegueule, qui juxtaposait encore deux langues distinctes, l’une bourgeoise et cultivée, l’autre populaire, pour mieux mesurer la distance objective, sociale, qui les séparaient, Histoire de la violence fait ici se répondre, sans qu’ils dialoguent pourtant, deux récits, deux langues. Ceux, cette fois, de Clara et son frère. Mais l’avantage, si l’on n’avait pas compris, voulu comprendre le sens du premier livre d’Édouard Louis, n’est évidemment pas au seul bénéfice du narrateur. Car, s’il arrive que le récit d’Édouard corrige, amende celui de sa sœur, celle-ci livre également des vérités auxquelles Édouard se voit forcé de souscrire, quand bien même elles l’impatientent ou, au contraire, le révèlent à lui-même.

Il y a donc mille passions dans ce livre : passion charnelle pour un corps, passion de la souffrance, passion du langage, passion pour la vérité. Des auteurs qui croient faire preuve d’habileté écrivent qu’au fond, on n’écrit jamais que pour être aimé. Le livre d’Edouard Louis, comme tout les grands livres, démontre au contraire qu’on n’écrit jamais que par passion, que pour aimer et se donner des raisons d’aimer (fut-ce d’aimer encore ce qu’on voudrait cesser d’aimer ou que, légitimement, l’on hait).

Histoire de la violence, d’Édouard Louis, Le Seuil, 18 euros.

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Vos réactions

  • Bon,l’article est sympa mais à le lire ,l’impression que la violence de l’intégration n’existe que pour les étrangers,donne envie de vomir.Les jeunes français aussi ont un mal fou à trouver du boulot, à s’intégrer.Il faut âtre un des rares bobos restant aujourd’hui,pour ne pas le réaliser,non ?

    fatiguéducombatpoursurvivre Le 15 janvier à 22:22
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  • La stigmatisation des Francais ayant des parents extra europeens restant consideres comme "etrangers " est une violence supplementaire que n’ ont pas a subir les soi-disant " de souche ". Ce qui nous renvoi a l’ impense du colonialisme qui structure la doxa ... et ca c’ est tout aussi gerbant a mon sens.

    max Le 12 février à 15:03
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