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Accueil > Résistances | Par Bruno Piriou | 24 février 2016

Élisabeth Gauthier, un hommage

Élisabeth Gauthier était animatrice du réseau européen Transform !, membre du Conseil national du PCF et directrice d’Espaces Marx. Son ami Bruno Piriou adresse aux proches de cette exceptionnelle militante un hommage sensible.

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Cher Yan et Charlotte, cher Niki,
Chers-es amis-es,

La seule manière pour moi de tenter d’être à la hauteur du courage et de la dignité d’Élisabeth face à la maladie qui l’a emportée en six mois, c’est d’être fidèle à la vitalité de ses combats. Femme forte des beautés et des blessures, des sanglots et des airs de guitare du temps et de l’espace européen.

Presque trente ans de compagnonnage amical, familial et politique nous ont liés. Élisabeth savait que ni la réflexion, ni les défis politiques ne se menaient seul. Il fallait au moins être deux. Et nous fumes une de ses paires de deux, entourés de tant d’autres.

Quand en 1995, nous perdons la municipalité de Corbeil-Essonnes, cela fait déjà quelques années que nous nous sommes rendus à l’évidence que notre organisation politique, le parti communiste, devait se transformer. Et nous n’avons cessé de réaliser que les révolutions conceptuelles étaient les plus difficiles, les plus lentes. Ne pas confondre les institutions et les partis, bien sûr mais bien au-delà, la nécessité de repenser le rapport des citoyens à la politique. C’est à cela que nous avons travaillé ces vingt dernières années. Élisabeth, très vite engagée au niveau national puis européen et moi à Corbeil-Essonnes. La force d’Élisabeth, rare, exceptionnelle est d’avoir su concilier le plus naturellement du monde et au prix d’un travail improbable, ses réflexions théoriques et sa présence sur le terrain, à son étage, dans son immeuble, son quartier, sa ville et son département. La politique n’était pas sa vie, c’était la vie. Élisabeth naturellement militante, naturellement humaine et humaniste.

Élisabeth a joué un rôle de premier plan dans les onze campagnes électorales de ces dix-sept dernières années à Corbeil-Essonnes. Je crois pouvoir dire que dès le début nous avons été, avec quelques communistes, en phase avec une idée majeure : seule l’implication des citoyens eux-mêmes, dans toutes leurs diversités peut être source de transformations, de changements et de victoires. Et de fait, son histoire tout autant conflictuelle et intime avec le parti communiste est liée à la difficulté de notre parti à muter de sa construction de parti d’avant-garde à une organisation fondue et utile dans le mouvement. Alors devant l’urgence des injustices à combattre, empêcher une expulsion locative ou celle d’un ressortissant étranger, résister à un patron voyou comme aux papeteries Darblay, tenter de battre la 69e fortune mondiale, mais aussi face à la nécessité de penser les idées neuves, il était indispensable de se nourrir nous-mêmes de la richesse des points de vue et des vécus de chacun et du plus grand nombre.

C’est pourquoi, dès la fin des années 90, nous avons senti la nécessité de créer à Corbeil-Essonnes de nouvelles associations politiques pour permettre à celles et ceux désireux-ses de se mêler de politique de pouvoir le faire à part entière et à part égale avec celles et ceux déjà membre d’une organisation politique. Et si nous parvenions à convaincre les communistes de ce passage obligé, c’était tant mieux et si nous n’y arrivions pas, ce n’était pas tant pis mais parallèlement à la vie du parti, il fallait le faire. Cela a donné la création de Génération citoyenne, de la Villensemble et plus récemment du Printemps de Corbeil-Essonnes. C’est le même cheminement qui t’a amené à faire vivre Espace Marx et à créer Transform au niveau européen. Tu étais la championne de la mise en réseau. Il y a quelques mois, tu m’as dit, « super », au conseil national, Pierre Laurent a dit qu’il fallait arrêter la verticalité en politique et que nous devions travailler horizontalement. C’était pour toi comme une victoire. Tu me disais souvent qu’à ma différence et à celle d’autres communistes, tu n’avais pas – de par ton parcours européen et ta jeunesse passée en Autriche –, le même attachement affectif au parti, de ceux qui empêchent de s’affranchir et de penser encore plus librement.

Dans ton dernier texte, mis en forme grâce au concours de nombreux amis – Dominique, René, Anne, Michael – pour agencer, dicter, faire des photocopies et que tu tenais à finaliser avant l’irréversible que tu sentais proche, tu écris :

« Faire vivre et donner forme à cette diversité ne saurait se faire sans imaginer des pratiques nouvelles, de nouvelles formes d’organisation, de rassemblement, sans inventer les formes politiques d’un mouvement où chacun puisse se reconnaître et où l’on ne gomme ni les différences, ni les divergences. La forme centralisée, pyramidale des partis fondés sur le modèle de l’État est dépassée. Les citoyens ne s’identifient plus aux mots d’ordre venus "d’en haut". Ils souhaitent décider vraiment par eux-mêmes. Faire de la politique suppose de répondre de façon positive à cette exigence croissante d’une façon nouvelle de faire de la politique.

La gauche sociale et politique constitue une vaste mosaïque dont les différents éléments sont complémentaires et composent la richesse et où chacun s’inscrit dans la lutte pour une hégémonie culturelle alternative. Il est trop tôt pour dire quelles formes prendra cette mosaïque. Un des grands défis pour la gauche alternative sera sa capacité à favoriser des processus de co-élaboration et de coopération en dépassant les schémas traditionnels, notamment une certaine centralité des partis constitués dans les rassemblements à construire ; il s’agit de mobiliser des potentialités qui existent dans nos sociétés sans lesquelles aucun mouvement de transformation en profondeur ne sera possible.

La qualité de la culture de dialogue et d’action commune est donc décisive, avec comme principes l’égalité entre les différents acteurs, le respect de leurs diversités d’engagements et de pensée. »

Tu ne cessais de m’expliquer le dommage des militants en France à ne pas avoir assez étudié Gramsci. Et nous savions qu’après Marx, il y eu Freud et Lacan. Et que celles et ceux qui prenaient le parti pris du champ du possible humaniste, ne pouvaient se permettre de prendre le raccourci de passer par-dessus la complexité des humains.

Voilà, Élisabeth, nous a transmis une folle énergie. Celle qui la faisait m’appeler du Guatemala pour se mêler du contenu d’un tract de campagne électorale ou celle qui lui faisait parcourir trois capitales européennes en une semaine en calculant l’horaire des avions qui lui permettrait d’assurer l’animation du collectif électoral. Elle nous a donné le virus d’oser la créativité et de chercher à transmettre aux plus jeunes le désir d’interpréter le monde pour le transformer. Vous comprendrez que malgré sa disparition, elle demeure tant présente en chacun de nous.

Je finirais en disant qu’Élisabeth, c’était une boulimique de politique mais aussi tellement remplie de toutes les saveurs de l’existence qu’elle ne l’opposa jamais au goût de la vie.

Son militantisme fut si chargé d’humanisme qu’elle sut transmettre aux jeunes, aux femmes, à celles et ceux qui n’ont jamais la parole, l’audace de la prendre, de s’engager. Quelle intelligence et quelle générosité d’avoir réussi à passer le relais à Maxime, Yan et Hugo. De m’avoir aidé, sans encore le connaître, à rencontrer Ulysse. Elle sut donner à la politique son plus beau visage. Ainsi elle noua une belle relation avec son chauffeur de taxi corbeil-essonnois chargé des allers-retours à l’hôpital ou encore avec des patientes rencontrées dans les salles d’attente et pour lesquelles elle me demandait d’intervenir pour des papiers ou un logement.

Élisabeth, un trou béant me transperce depuis une semaine. Je n’ai pas encore réalisé. Ton regard me paraît encore si jeune tant tu ne semblais pas réussir à vieillir. Je repense à nos descentes à ski tout près d’Innsbruck, tu étais de loin la skieuse la plus élégante, à nos soirées au café, au schnaps et aux barres de régime chocolatées à refaire le monde au sens propre comme au sens figuré, à cette vie partagée où je crois pouvoir dire qu’ensemble, nous aurons exploré tous les mystères de notre vie.

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