Accueil > Société | Entretien par Jérôme Latta | 11 mai 2016

Élise Lowy : « Il y a des Denis Baupin partout »

Secrétaire nationale adjointe d’Europe Écologie-Les Verts, Élise Lowy revient sur l’affaire Baupin, sa signification pour le monde politique et pour les combats qui restent à mener contre le sexisme – dans ce milieu comme ailleurs.

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Regards. Rejoignez-vous le sentiment général selon lequel cette affaire va marquer un tournant dans la lutte contre le sexisme dans le milieu politique ?

Élise Lowy. J’ai effectivement ce sentiment, mais le plus important est ce qui suit : ce doit être l’occasion d’une rupture radicale dans les attitudes à l’égard des femmes en politique, attitudes à laquelle elles sont régulièrement confrontées. Cette affaire représente un cas extrême de harcèlement et d’agression sexuelle, mais les propos sexistes sont extrêmement banalisés au quotidien.

On a beaucoup entendu un constat que l’on peut résumer par "Tout le monde savait" que les exactions de ce type sont très répandues, qu’il y a une omerta… Est-ce que leur non-dénonciation pose la question d’un excès de passivité ou de tolérance à leur égard ?

Il y a une confusion sur ce point. Tout le monde ne connaissait pas les faits rapportés dans la presse à propos de Denis Baupin : pour ma part, je les ignorais totalement et, dans le cas contraire, j’aurais alerté la justice. N’étaient connus que des propos et des attitudes déplacées, mais ne relevant pas de la gravité des faits rapportés. Ce qu’il faut interroger, c’est la peur de parler et ce qu’elle dit du milieu politique et de notre propre mouvement. Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’alerte interne et publique ?

« Dans le milieu politique, les rapports au pouvoir et les rapports de domination s’expriment plus durement qu’ailleurs »

Quels enseignements retirez-vous de cette affaire pour votre formation politique ?

EELV est un microcosme qui a une dimension quasi familiale, et les rapports personnels des uns et des autres ont contribué à ce que le problème ne soit pas mis sur la table. J’ai plaidé pour que l’on mette en place un dispositif d’alerte renforcé qui fasse appel à des associations tierces, à des intervenants extérieurs afin d’éviter de devoir se confier à des personnes que l’on côtoie dans les mobilisations et les réunions. Il faut créer les conditions pour que la parole soit libérée. J’ai aussi insisté pour qu’il y ait une enquête interne afin d’adapter tous les processus et d’éviter d’en arriver à une telle situation.

N’y a-t-il pas une difficulté à dénoncer des faits dont on est simplement témoin, si l’on estime que c’est à la victime de le faire ou que l’on peut porter préjudice à celle-ci ?

Cette difficulté ne devrait pas exister. Être témoin de faits graves implique une responsabilité et rien ne devrait dissuader un témoignage. Nous sommes confrontés à un phénomène qui concerne l’ensemble des partis politiques, des entreprises, de la société. Si l’on ne dénonce pas les processus de domination, y compris de domination masculine, on n’aura pas de levier. Il faut réfléchir aux moyens de permettre aux femmes de rapporter de telles agressions sans avoir peur – peur d’être perçues comme responsables, de ne pas avoir parlé assez tôt ou de ne pas avoir agi. On doit lutter contre les normes sociales qui conduisent à ces formes de dissuasion, affirmer un volontarisme politique très fort.

Pensez-vous que le sexisme est davantage prononcé et banalisé en politique, que dans le reste de la société ?

J’ai tendance à le penser, dans la mesure où le milieu politique est un espace où les rapports au pouvoir et les rapports de domination s’expriment plus durement qu’ailleurs, renforcent ce qui existe déjà dans la société. Il faut pouvoir sortir de ce schéma qui assigne un statut particulier aux femmes s’investissant dans la politique, et se mettre en situation de ne considérer que les valeurs, les idées, les positions de fond qu’elles défendent.

« La poursuite de carrières politiques implique trop souvent d’accepter des choses inacceptables du point de vue même des valeurs que l’on veut défendre »

La sphère politique continue-t-elle à exprimer un lien entre l’exercice du pouvoir et une certaine culture viriliste ?

Malheureusement, cette culture persiste. J’ai participé à des réunions en Amérique latine dans lesquelles des élus étaient systématiquement flanqués de secrétaires en minijupe qui prenaient des notes… Ce sont des éléments rarement énoncés mais qui, si on les regarde avec un peu de recul sociologique, témoignent de rapports caricaturaux entre les genres et les sexes – rapports qu’il faut faire apparaître et dénoncer.

Quels moyens particuliers envisagez-vous pour renforcer la lutte contre le sexisme et ses manifestations en politique ?

Un aspect me semble essentiel, qui tient à la nécessité de lutter contre une professionnalisation excessive du milieu politique : les rapports de domination sont aussi favorisés par la peur de perdre son travail – comme cela a été évoqué autour de l’affaire Baupin. Trop souvent, on se tait ou on renonce à défendre ses convictions tout simplement par crainte de perdre ses revenus. Ce n’est pas un combat neutre, et il passe notamment par le non-cumul des mandats. On doit concevoir des engagements politiques, dans une vie de citoyen, plutôt que des carrières politiques dont la poursuite et la préservation impliquent trop souvent d’accepter des choses inacceptables du point de vue même des valeurs que l’on veut défendre.

Le fait que l’on assiste à des révélations comme celles-ci, dans le contexte d’une prise de conscience progressive, témoigne-t-il aussi du "choc culturel" créé par l’évolution vers la parité, par l’affirmation croissante de la lutte contre le sexisme ?

On ressent en effet une évolution assez profonde, et ce n’est pas hasard si, en l’occurrence, le voile se lève dans un parti qui a justement une attitude volontariste sur cette question – même si les faits interrogent Europe Écologie-Les Verts. EELV a mis en place, depuis sa fondation, des règles de parité systématique dans ses instances et dans la désignation de ses candidats, mais on constate que cela n’a pas suffi. Si les lignes bougent, on n’est qu’au début d’un processus d’inversion d’un rapport de forces. Les femmes doivent pouvoir mener ce combat jusqu’au bout, en particulier dans le milieu politique, sans s’arrêter à ces révélations : il y a des Denis Baupin partout, dans tous les partis et dans toute la société. Il y a encore beaucoup de tabous à lever et de droits à conquérir pour les femmes.

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  • Si l’on envisage les choses d’un point de vue matérialiste, pourquoi cette culture machiste se montre parfois aussi brutale au sein du monde politique ? Différentes raisons : a) culturelles, ancrées dans les mentalités ; b) exacerbation des rapports de pouvoir comme le mentionne l’article, se traduisant en France par une absence totale de parité dans le champ politique ; c) économique : en effet, on peut se demander pourquoi des victimes de harcèlement se taisent-elles, sinon parce qu’elles se sentiraient menacées dans leur carrière politique si elles dénonçaient ces agissements. Pourquoi ce sentent-elles menacées : parce qu’il n’y a ps de plan B, en d’autre terme, il n’y a as un statut de l’élu-e qui permette de rebondir dans la vie professionnelle en dehors de la politique. Je tiens la raison c) pour la plus importante en réalité, c’est comme cela que le féminisme s’est développé, pour des raisons au départ d’adéquation entre les droits des femmes et la réalité économique (l’entrée massive de femmes dans la vie économique). S’il y avait une possibilité réelle pour ces élues de rebondir, voir d’envisager plusieurs activités (ce qui renvoi en fait au problème de la professionnalisation de la politique), alors elles ne sentiraient pas, ou moins, la pression du "milieu", elles se sentiraient libres de parler, d’agir. Ce "plan B", permettrait en fait au "plan A" (libre poursuite de sa carrière politique) de fonctionner.

    Julien Le 12 mai à 17:28
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  • @Julien
    [parce qu’il n’y a ps de plan B, en d’autre terme, il n’y a as un statut de l’élu-e qui permette de rebondir dans la vie professionnelle en dehors de la politique. .. Ce "plan B", permettrait en fait au "plan A" (libre poursuite de sa carrière politique) de fonctionner.]
    Faux,il y a ..le bilan des compétences ..qui délivre des compétences,pour devenir cadre dans une institution para médicale par exemple.
    Plusieurs membres de ma famille ont rebondit ainsi.
    De plus certains profs d’Université délivrent des diplomes de complaisance comem à Cambadélis qui a un doctorat validé alors qu’il n’a ni licence ni maitrise.
    Le prof qui lui a validé son doctorat l’a fait comme on verse une cotisation à un parti,par engagement.Je précise que cette cotisation est défiscalisable..
    Le statut de politicien est enviable,protégé et attire de nombreux impétrants dans les micros partis au nombre de plusieurs dizaines en France aujourd’hui.

    blablaphobe Le 21 mai à 03:14
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  • Comme par hasard elle ignorait les faits rapportés sinon elle aurait alerté le justice (dit-elle). Clémentine Autain, elle, disait "tout le monde savait", mais elle n’a rien dénoncé. Elise Lowy ne connait pas Clémentine Autain ? Si tout le monde savait, Elise Lowy devait bien savoir aussi. C’est comme l’affaire DSK/Banon, tout le monde savait, mais qui a dénoncé ? Pire ceux qui savaient ont malgré tout poussé DSK à poser sa candidature à la présidence de la République.

    Marif Le 22 mai à 08:44
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  • Élise Lowy : « Il y a des Denis Baupin partout ».......et énormément à Cologne....

    Colani Le 7 juin à 13:34
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