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Accueil > Economie | Entretien par Jérôme Latta | 4 mars 2016

Éloi Laurent : « Proposer un manuel de désintoxication économique »

Avec Nos Mythologies économiques, Éloi Laurent déconstruit les dogmes qui ont confisqué le pouvoir politique et empoisonné le débat démocratique. Et auxquels la loi travail souscrit encore, au nom de la "compétitivité" et de la "flexibilité".

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C’est un ouvrage de combat : court, limpide et impitoyable, mais enthousiasmant pour la confiance qu’il veut accorder à un sursaut citoyen contre l’actuelle hégémonie néolibérale. Économiste et professeur à Sciences Po et à l’Université de Stanford, Éloi Laurent entend « immuniser les citoyens contre les mystifications économiques et désenvoûter les politiques de leur charme mortifère ».

En trois parties pour autant de grandes mythologies – néolibérale (déclinante), social-xénophobe (émergente), écolo-sceptique (presistante) – Nos Mythologies économiques propose de déconstruire quinze mythes contemporains parmi les plus rabâchés auprès de l’opinion : l’État doit être géré comme un ménage, les régimes sociaux sont financièrement insoutenables, les "réformes structurelles" sont la clé de notre prospérité, l’immigration entraîne une charge sociale insoutenable, l’écologie est l’ennemie de l’innovation et de l’emploi, etc.

Regards. Vous dites des mythologies économiques que vous dénoncez qu’elles sont déjà moribondes, mais le projet de loi sur le droit du travail, pour ne prendre que cet exemple, n’est-il pas un énième signe de leur persistance ?

Éloi Laurent. Il me semble important d’opérer ici une distinction entre les différentes mythologies que je déconstruis dans ce livre, et en particulier entre ce que j’appelle le "néolibéralisme finissant" et la "social-xénophobie émergente". Vous avez raison de souligner que les mythologies néolibérales paraissent très puissantes en France aujourd’hui. On pourrait en effet dire qu’avec la "loi travail", les mythologies économiques sont au pouvoir. En l’occurrence, la mythologie consiste à croire et faire croire que "la flexibilité est nécessaire à la compétitivité".

En quoi cet énoncé est-il erroné ?

Commençons par la "flexibilité". Comme je l’explique dans le livre, le marché du travail français est déjà hyper-flexible (via les contrats courts, l’intérim et les ruptures conventionnelles), et rien de convaincant ne démontre que davantage de flexibilité réduirait le chômage dans la situation actuelle. En revanche, cela aggraverait à coup sûr la précarité. On peut en outre prouver que l’augmentation de 50% du taux de chômage depuis 2007 est lié à la crise financière et aux politiques d’austérité, pas à la générosité supposée des droits sociaux, qui ont au contraire permis de réduire l’impact de la crise financière et de la réduction du déficit budgétaire à marche forcée. Enfin, abaisser les droits sociaux pour augmenter la croissance, c’est une stratégie économique de pays pauvres : les pays émergents comme la Chine et l’Inde prennent la direction exactement opposée en s’efforçant d’investir les dividendes de leur développement dans la protection sociale.

« La France croit découvrir la modernité économique avec le tournant social-libéral alors que le néolibéralisme est en train de refluer là d’où il est parti »

Qu’en est-il des incantations en faveur de la recherche de "compétitivité" ?

Même brouillard de ce côté-ci : nous sommes dans un des pays les plus riches du monde au 21e siècle, les avantages comparatifs sur lesquels nous devons compter sont la qualité de la main-d’œuvre, son niveau de formation, sa santé, son bien-être, etc. C’est ça qui fait la richesse et le dynamisme de la France, pas le "coût du travail". Par ailleurs, la France n’est pas une île : nous partageons notre souveraineté économique et sociale avec nos partenaires européens. Il est irresponsable d’aggraver encore la logique de concurrence sociale à outrance qui est en train de détruire l’idéal européen.

Vouloir "rattraper" les autres pays, c’est faire fausse route, voire aller à rebours de l’histoire ?

Le paradoxe, il me semble, c’est que la France croit découvrir la modernité économique avec le tournant social-libéral alors qu’elle est en fait en retard : le néolibéralisme est en train de refluer là d’où il est parti, c’est-à-dire aux États-Unis, où la crise des inégalités fait voler en éclat le système politique sous nos yeux. Mais cela ne veut pas dire que toutes les mythologies économiques soient "moribondes" pour reprendre votre terme. Elles se métamorphosent.

Vous analysez en particulier l’émergence d’une idéologie "social-xénophobe"…

La fuite en avant néolibérale a donné naissance à de puissants mouvements d’extrême droite qui instrumentalisent aujourd’hui le modèle social en Europe et aux États-Unis contre les immigrés et les étrangers. La social-xénophobie est la créature du néolibéralisme. Les pays nordiques, hier considérés comme des modèles, sont hélas en train de montrer la voie sur notre continent. L’idée selon laquelle la prospérité sociale n’est désormais possible qu’entre semblables ethniques n’a sans doute jamais été puissante depuis les années 1930, et elle porte les mouvements xénophobes en France et ailleurs. Cela tient au fait que les partis de gouvernement et les institutions européennes leur ont abandonné la défense du modèle social après leur avoir fait cadeau de l’idée de nation.

« La mobilisation contre la loi travail est une réussite, elle invite à redécouvrir l’utilité du droit du travail, invariablement présenté comme un fardeau insupportable »

Comment « déloger » le discours économique dominant de cette « zone intermédiaire entre le domaine scientifique et le débat politique » qu’est l’opinion publique, comme vous l’écrivez ?

Chacun peut y contribuer à sa manière et sous diverses formes : la mobilisation contre la loi travail est une grande réussite à cet égard, rendue possible en peu de temps par une petite équipe avec de faibles moyens, et qui invite au fond à redécouvrir l’utilité du droit du travail, invariablement présenté comme un fardeau insupportable. C’est un mouvement qui éduque en même temps qu’il mobilise. Ma contribution consiste à proposer au lecteur un petit manuel de désintoxication économique, en dénonçant ce que je sais être de l’ordre de la croyance – et pas du savoir scientifique parce que je l’ai étudié en tant que chercheur.

Il s’agit de démasquer l’expertise autorisée ?

Nul besoin d’être économiste pour mettre en débat les questions économiques et se méfier des arguments d’autorité. Le plus surprenant à cet égard est l’apparition en France, ces dernières années, de commentateurs qui n’ont aucune compétence reconnue, n’ont jamais produit le moindre travail sur les questions qu’ils discutent et qui prétendent asséner des vérités incontestables à longueur de chroniques et de "débats" factices. Le plus troublant est de les voir officier sur le service public ! Un moyen simple de se prémunir : toute phrase qui commence par "tous les économistes sérieux disent que" est prononcée par un escroc intellectuel.

Le combat peut-il avoir lieu sur le terrain universitaire, académique, alors que la pensée orthodoxe semble y avoir marginalisé les courants hétérodoxes ?

Vous avez raison de souligner ce déséquilibre, mais c’est hélas encore plus grave. Le monde de la recherche s’industrialise et se financiarise : automatisation des publications, rentabilité des projets, bulles spéculatives des courants de pensée, cotation en continu des chercheurs et des revues, etc. C’est un système qui fonctionne de plus en plus en vase clos, mais qui n’empêche nullement le combat des idées, celui-ci a simplement lieu ailleurs : le monde des idées est vaste et les nouveaux espaces d’expression sont nombreux. Aucun des grands débats économiques de ces trente dernières années, à commencer par la crise des inégalités et les enjeux écologiques, n’a été initié et a fortiori mené dans les grandes revues qui dominent le marché. C’est toujours aux marges que se prépare l’avenir…

Nos Mythologies économiques, d’Éloi Laurent, Les Liens qui libèrent, 12 euros.

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  • J’aime l’idée que la pensée économique est l’espace d’une mythologie contemporaine, mythologie qui s’est développée au sein de cénacles hyper-idéologisés dont les motivations nous échappent parfois et que des experts auto-proclamés nous distillent au fil de leurs déplorables interventions médiatiques. De nos jours, la sémantique du discours économique doit se penser, je crois, au-delà – ou en-deçà – du fait économique. Elle monopolise plus de posture que de discernement. Elle cherche de l’argument jusque dans le non-verbal, mais en omettant méthodiquement le recours au bon sens. Affligé de ce bon vieux bon sens, qui oserait déclamer sans rire et sans ambages en effet que lutter contre les chômeurs revient à lutter contre le chômage ou que la flexibilité profite aux travailleurs ? Ceci posé, la mauvaise foi et le liminaire péremptoire ne sont pas l’apanage de notre seule époque. Ce « tous les économistes sérieux disent... » que vous énoncez n’est qu’une variante d’un « tout le monde sait... » ou d’un « chacun est d’accord pour reconnaître... », armes fatales des piètres penseurs qui devaient assurément sévir déjà à l’époque de Socrate.

    Marco Carbocci Le 4 mars à 15:25
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  • Encore un qui prétend nier que la Terre est ronde...

    Macron2017 Le 17 avril à 03:46
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