Accueil > Monde | Par Jean Sébastien Mora | 15 janvier 2015

En Espagne, le Parti populaire marche contre la liberté d’expression

La participation du premier ministre Mariano Rajoy à la "marche républicaine" de Paris, dimanche, a suscité moqueries et indignation en Espagne, où la liberté de la presse est au plus mal et où les mesures d’exception se multiplient.

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Entre la photo du premier ministre espagnol, défilant dimanche à Paris pour « la liberté et les droits fondamentaux », et les conséquences concrètes de la politique de fermeté du Parti populaire (PP), le contraste est saisissant. En effet, dès le lendemain, la garde civile interpellait sept avocats spécialisés dans la défense d’indépendantistes basques, ceci, alors que s’ouvrait le procès de la militante de nationalité française, Aurore Martin (voir encadré). « Il est évident que le gouvernement Rajoy a profité de la conjoncture pour mener une opération politico-médiatique de reconquête de l’électorat », analyse David Dominguez, chercheur en philosophie politique à l’université Complutence de Madrid.

« Le PP persécute la liberté d’expression »

Peu connu en Espagne, Charlie Hebdo rappelle avant tout ici les menaces répétées contre la revue satirique hebdomadaire El Jueves. Le journal illustré avait été saisi le 20 juillet 2007, sur ordre d’un juge de l’Audencia Nacional (la plus autorité judiciaire espagnole) considérant sa Une « clairement dénigrante et objectivement infamante » à l’égard de la couronne d’Espagne (Il s’agissait d’un dessin représentant le prince et la princesse des Asturies en plein ébat sexuel) [1].

« En 2012, lorsque nous avons publié des dessins en soutien à Charlie hebdo, le gouvernement nous a qualifiés ’’d’irresponsables’’, témoigne Mayte Quílez, journaliste et directrice de publication de El Jueves. Il est particulièrement risible de voir manifester aujourd’hui le premier ministre dans un cortège où le mot d’ordre est “je suis Charlie” ! », conclut-elle. Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, a aussi vivement réagit en rappelant que le « Parti populaire persécute actuellement la liberté d’expression ».

En cause tout d’abord, les poursuites contre l’humoriste Facu Diaz, inculpé lui aussi mercredi 7 janvier par l’Audience nationale, pour le délit « d’humiliation des victimes du terrorisme ». Il est reproché à Facu Diaz un sketch sur la télévision publique, où encagoulé, il annonçait la "cessation d’activités armées du Parti populaire" pour dénoncer l’instrumentalisation de la police dans des affaires de corruption. « Nous sommes tous Charlie Hebdo… tant que la blague n’est pas dirigée contre nous », s’indigne aujourd’hui Facu Diaz.

Loi "Mordaza" contre de futurs Indignés

Selon le classement de la Freedom House (fondation américaine consacrée à la liberté des institutions), la liberté de la presse en Espagne est au niveau le plus bas depuis 1976 et la fin de la dictature. Acte rarissime en Europe, en février 2003 la justice ordonnait la fermeture de l’unique quotidien publié en basque Egunkaria (le journal ne s’en relèvera pas, même si par la suite toutes les charges retenues par la justice ont été abandonnées).

Depuis 2008, la crise économique a accéléré l’ouverture du capital des journaux à des intérêts privés, multipliant les pressions et les mécanismes d’autocensure des journalistes (les banques transnationales Santander, CaixaBank et le groupe de téléphonie Telefónica détiennent la plupart des médias ibériques, y compris depuis 2012, une part importante du quotidien de référence El Pais).

Enfin, deux initiatives du gouvernement Rajoy constituent une violation évidente de la liberté d’expression : la loi de sécurité citoyenne d’août 2014, surnommée "Mordaza" [en espagnol, "qui empêche de s’exprimer"] remet en question le droit fondamental de réunion et de manifestation dans des lieux publics. En vertu de cette loi, un mouvement du type 15-M sur la Puerta del Sol, dit "des indignés" en France, n’est plus possible, tout comme soutenir une personne expulsée de son logement au travers d’une plateforme citoyenne [2]. Le gouvernement Rajoy prévoit enfin de restreindre pénalement les commentaires sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et Twitter.

Mobilisation contre Podemos et Syriza

« Podemos et Syriza sont des partis pro-européens et nous ne devrions pas les craindre », a déclaré l’économiste Thomas Piketty, lors d’un échange public télévisé cette semaine avec Pablo Iglesias. Le paysage politique espagnol est en effet bousculé par les derniers sondages de décembre 2014, annonçant que le parti Podemos recueillerait environ 29% des intentions de vote (reléguant le Parti socialiste espagnol à 11%) et que la formation de gauche radicale pourrait bien gagner les élections législatives de décembre 2015. Or les sondages ont aussi montré que Podemos est parvenu à recueillir 8% dans les rangs des votants historiques du Parti populaire.

Mariano Rajoy cherche donc à reconquérir son électorat. À Paris dimanche, à aucun moment il n’a été question pour le premier ministre espagnol de "liberté de la presse", mais de "collaboration contre le terrorisme". La stratégie est bien connue : il s’agit d’exporter en France la logique d’une guerre indifférenciée contre l’ensemble des forces politiques opposantes (Podemos est fréquemment accusé de soutenir ETA par la presse conservatrice [3].Cette semaine, l’Audience nationale espagnole a rejeté une décision de la Cour de justice européenne concernant ses questions.), mais aussi utiliser les angoisses générées par les attentats pour rassembler autour d’un faux patriotisme, de l’ordre et de l’autorité.

Mercredi 14 janvier à Athènes, Mariano Rajoy tenait ainsi une conférence de presse commune avec le premier ministre grec Antonis Samaras, appelant à « voter pour la stabilité » en rejetant Syriza en Grèce et Podemos en Espagne.

L’avocat de la française Aurore Martin interpellé

Lundi 12 janvier devait débuter le procès de membres du parti politique Batasuna, formation interdite en Espagne depuis 2003, mais légale en France [4]. Parmi les trente-cinq prévenus devant être jugés pour des activités à caractère politique, deux ressortissantes françaises : Haizpea Abrizketa et Aurore Martin – dont l’arrestation policière remarquée en novembre 2012 avait généré beaucoup d’indignation en France.

Libérée contre une caution de 1.500 euros fin 2012, Aurore Martin avait quand même décidé de se rendre lundi à Madrid pour l’audience. Coup de théâtre, alors qu’ETA a renoncé à la lutte armée depuis trois ans et que l’ensemble de la gauche basque condamne désormais la violence, la garde civile a interpellé sept avocats spécialisés dans la défense des prévenus indépendantistes. Motif évoqué : ces avocats « portaient la parole d’ETA dans les prisons ».

Au moment de leur interpellation, trois de ses avocats se trouvaient à Madrid pour l’ouverture du procès, dont Amaia Izko qui défend Aurore Martin. « Bafouer les droits de la défense, c’est tout sauf une preuve de démocratie », a-t-elle ainsi dénoncé. Depuis, ce mercredi 14 janvier, cinq des avocats [5] ont été libérés sans charge, renforçant le caractère politico-médiatique de ces arrestations. Le procès marathon qui devait se déroulait jusqu’en juin reste suspendu.

Notes

[1El Jueves a saisi la Cour européenne des droit de l’homme et la procédure est encore en cours.

[2Podemos a appelé pour le 31 Janvier à une grande manifestation sur la Puerta del Sol à Madrid : « Nous voulons un symbole pour ouvrir un nouveau cycle politique en Espagne », a déclaré Pablo Iglesias.

[3Dans les faits, Podemos appelle juste à revoir la politique pénitentiaire et les lois d’exceptions imposés aux prisonniers de l’ETA : isolement, prolongation des peines...

[4"Coup de théâtre au procès abertzale", Pantxika Delobel, Sud-Ouest, 14 janvier 2015.

[5Amaia Izko, Eukene Jauregi, Onintza Ostolaza, Arantxa Aparicio et Haizea Ziluaga.

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