photo Sud Éducation 93
Accueil > Société | Par Loïc Le Clerc | 29 mars 2018

En grève, les enseignants du 93 poursuivent la lutte des classes

Pour protester contre le manque de moyens matériels et humains des écoles de Seine-Saint-Denis, des profs ont occupé la maison d’éducation de la Légion d’honneur. Action emblématique d’un mouvement qui se poursuit.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Lundi 19 mars, quatre-vingt enseignants de Seine-Saint-Denis ont mené une action des plus symboliques : occuper l’école de la Légion d’honneur, du moins sa cour. En plein cœur de Saint-Denis, accolé à la Basilique, cet établissement est une exception comme la France sait en créer sans s’inquiéter des paradoxes et des affronts.

D’un côté, le département de plus pauvre de l’Hexagone, dont le système éducatif n’a d’égal que tout autre service public : calamiteux. De l’autre, la "maison de Saint-Denis", héritage napoléonien, un lycée-internat réservé aux filles, qu’elles soient pupilles de la Nation ou enfants des membres de l’ordre de la Légion d’honneur.



« Traitement inégal et injuste »

Ces profs sont donc là, soutenus par le syndicat Sud Éducation 93 et la CNT, pour dénoncer le « symbole du traitement inégal et injuste qui est fait aux élèves de Seine-Saint-Denis », comme l’écrit le premier syndicat cité dans un communiqué. Il s’y insurge d’une « débauche d’argent [...] pour former une poignée d’élèves, alors que tant d’enfants fréquentent, juste à côté, des écoles délabrées et trop petites pour les accueillir toutes et tous ».

Contacté par Regards, Colin Faverjon, membre de Sud Éducation 93, explique que cette grève « fait suite à un autre mouvement initié dans les lycées depuis le mois d’octobre, lequel faisait lui-même écho au mouvement "Touche pas à ma ZEP" de l’année dernière ».

Envahir la Légion d’honneur était donc une façon « d’attirer l’attention sur une inégalité qui peut exister au sein même d’un territoire comme la Seine-Saint-Denis ». « Les moyens dont dispose l’école de la Légion d’honneur, ce sont les moyens dont on aurait besoin dans nos établissements », continue Colin Faverjon, également enseignant de mathématiques au collège Jean-Moulin à Aubervilliers.

Apartheid scolaire

Ces profs ne demandent finalement que l’essentiel : « Simplement que le nécessaire soit fait pour que nos enfants et nos élèves aient les moyens de suivre une scolarité digne de ce nom », écrit Sud Éducation 93. Que l’école de la République tienne ses promesses, en quelque sorte. Plus d’écoles, de collèges, de lycées et d’universités. Plus de classes, plus d’enseignants et moins de précarité pour ces derniers. Plus d’investissements, évidemment, mais aussi « l’abandon des réformes du lycée, du bac, de la sélection à l’université et du projet de réforme de l’enseignement professionnel ».

Les conséquences de cette paupérisation sont bien visibles. Comme le rappelle Sud Éducation 93, « un élève de Seine-Saint-Denis perd l’équivalent d’une année scolaire de la maternelle à la terminale du fait des non-remplacements et des postes d’enseignants non pourvus. 15% des jeunes du 93 sortent du système scolaire sans diplôme, soit moitié plus que la moyenne nationale. Nombre d’écoles, collèges et lycées, ainsi que les universités du 93 sont pleins à craquer. Les dispositifs d’aide aux élèves les plus fragiles, qu’ils soient non francophones ou en situation de handicap, sont réduits à peau de chagrin ».

Pourquoi une telle disparité entre le 93 et le reste de la France ? La réponse est simplissime : « L’État dépense 1,5 fois plus d’argent pour un élève parisien que pour un élève de Seine-Saint-Denis ». Pourtant, au rectorat, « il nous est rétorqué que dans le 93, on aurait plus de moyens qu’ailleurs, explique Colin Faverjon. Ce qui est faux. La Cour des comptes avait montré en 2012 que les collectivités dépensaient plus pour les élèves à Paris que de l’autre côté du périf’, dans le 93 ».

Baisse des dotations

En parallèle, les services départementaux de l’Éducation nationale refusent de les recevoir en tant qu’enseignants en grève de différents collèges ou lycées. « On nous répond qu’ils peuvent recevoir chaque collège, pour discuter de chaque situation particulière », déplore Colin Faverjon. Mais de toute façon, les enveloppes budgétaires se discutent au niveau ministériel.

Et les choses ne vont pas aller en s’arrangeant, car l’exécutif a déjà décidé de baisser les dotations dans les zones d’éducation prioritaires, ZEP dont la Seine-Saint-Denis regorge, et ce dès la rentrée prochaine. Pour Colin Faverjon, « on se retrouve dans une situation absurde où les collèges qui sont en ZEP n’ont pas plus de moyens que les autres ». Et ce jeune enseignant de nous raconter : « On garde en tête le mouvement de 1998 qui avait réussi à obtenir l’ouverture de 3.000 postes supplémentaires d’enseignants dans le 93. En 2018, le taux d’encadrement est inférieur à celui d’avant ce mouvement ».

Mardi 27 mars, en AG à la Bourse du travail de Saint-Denis, les profs ont décidé d’appeler à une grève le 3 avril, également jour de grève des cheminots. Une grève qui sera accompagnée d’une action « du style de celle qu’on a fait à la Légion d’honneur ».

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.