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Accueil > Monde | Par Laura Raim | 16 mars 2015

En Israël, la "Liste commune" chamboule le paysage politique

Pour la première fois, les Palestiniens d’Israël peuvent espérer peser sur les politiques nationales. À l’issue des élections législatives de mardi, la troisième force du pays pourrait être la "Liste commune", formée par l’union des quatre partis arabes.

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Avigdor Lieberman rêvait de se débarrasser des quelques députés arabes de la Knesset. L’issue des élections législatives de demain risque d’être pénible pour le ministre des Affaires étrangères israélien. Car non seulement les élus palestiniens ne vont pas disparaître du parlement, mais ils devraient, pour la première fois de l’histoire du pays, constituer au moins sa troisième force politique.

Le chef du parti d’extrême droite Israel Beytenou, qui s’est illustré récemment en émettant l’idée de décapiter tout arabe israélien déloyal, avait pourtant fait voter en mars dernier une loi relevant de 2 à 3,25% le seuil électoral requis pour envoyer un élu au parlement. L’objectif avoué était précisément l’éviction des petits partis arabes, à savoir l’ex parti communiste judéo-arabe "Hadash", le parti nationaliste laïc "Balad", le parti islamiste modéré Ra’am, et le parti laïc Ta’al. Manque de chance pour Lieberman : ces quatre partis ont annoncé le 22 janvier qu’ils unissaient leurs forces sous la bannière d’une "Joint List", avec l’objectif de ravir 15 sièges sur 120, contre les 11 dispersés actuellement entre les différents partis. Et voilà l’arroseur arrosé, car c’est désormais le parti de Lieberman qui se retrouve menacé d’extinction au Parlement.

« Combattre les politiques coloniales et racistes »

Dirigée par Ayman Odeh, le secrétaire de Hadash, cette nouvelle formation hétéroclite, qui compte par ailleurs des candidats juifs, est parvenue à surmonter ses nombreuses divergences pour arriver à une plate-forme commune. En ce qui concerne la résolution du conflit, elle s’appuie sur les résolutions de l’ONU pour exiger la fin de l’occupation, le démantèlement des colonies israéliennes en Cisjordanie, la reconnaissance d’un État palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-est pour capitale (une concession de la part de "Balad", plus favorable à un État binational) et le droit de retour en Israël des réfugiés palestiniens de 1948.

Le parti promet également de se battre pour l’égalité effective des Palestiniens en Israël et leur droit à l’auto-administration autonome dans le domaine culturel, religieux et éducatif. Enfin, une mesure quelque peu abstraite, mais pas anodine pour une coalition comprenant un parti islamiste : le respect de l’égalité homme-femme. « La Liste commune est notre réponse politique à la menace fasciste d’exclure le public arabe de l’arène politique en élevant le seul électoral, affirme leur programme. Notre réponse transforme cette menace en opportunité pour s’unir et initier un combat commun contre le racisme et les racistes, contre le fascisme et les fascistes, pour sortir la droite du pouvoir et combattre les politiques coloniales et racistes. »

Ont-ils une chance d’obtenir les 15 sièges convoités ? Selon les derniers sondages, ils devraient au moins en obtenir treize (contre 24 pour l’Union sioniste et 21 pour le Likoud). Les arabes israéliens représentent 20% de la population. Ceux qui, découragés par l’impuissance des divers partis arabes, ne prenaient plus la peine de se rendre aux urnes, devraient être fortement incités à se déplacer mardi. Le taux de participation pourrait ainsi passer de 57 à 70%. La Liste unifiée attirera aussi les voix de quelques milliers de juifs israéliens de gauche qui, à l’instar du militant Avraham Burg, considèrent que c’est le meilleur moyen d’exprimer leur solidarité avec les citoyens palestiniens et de lutter contre le racisme anti-arabe en Israël.

Un concurrent pour Meretz

Pour autant, la plupart des électeurs juifs de gauche ne vont pas choisir la Liste commune. Les plus centristes préféreront voter "utile" contre la reconduction du Likoud et donc soutenir l’union sioniste. Dirigée par Isaac Herzog, cette alliance de centre-gauche qui regroupe des ex-travaillistes et des libéraux issus du Likoud, comme Tzipi Livni, est pourtant extrêmement timide sur la question palestinienne, privilégiant des thèmes comme le coût de la vie et du logement.

Mais même certains Israéliens plus radicaux ont annoncé qu’ils voteraient plutôt pour Meretz, le petit parti sioniste progressiste qui a toujours milité pour la solution des deux États et défendu les droits des palestiniens israéliens et qui risque de ne pas survivre à la nouvelle règle des 3,25% si trop de voix de gauche vont au parti d’Ayman Odeh.

Un épisode, en particulier, a détourné des électeurs potentiels de la Liste arabe : son refus de conclure avec Meretz un accord électoral dit de “partage des voix” permettant de céder à un parti ami les voix restantes (celles qui sont insuffisantes pour obtenir un siège supplémentaire). Pour le militant Uri Avnery, par exemple, cette incapacité à coopérer même avec le parti juif le plus pro-palestinien de tous, sous prétexte qu’il se qualifie de "sioniste", est le signe d’un sectarisme de mauvaise augure.

Premier parti de l’opposition ?

Reste à évaluer l’influence qu’aura la Liste commune dans le futur gouvernement. Tout dépendra de l’issue des élections, qui reste incertaine malgré l’avance de l’alliance de centre-gauche et la chute de popularité de Netanyahou. Car dans le système israélien, ce n’est pas forcément le chef de la liste arrivée en tête qui est appelé à former le gouvernement, mais celui qui sera le plus à même de constituer une coalition avec les autres groupes au Parlement.

Odeh a prévenu que sa formation ne s’associerait à aucun gouvernement, quel que soit le vainqueur du scrutin. Mais il pourrait contribuer à décider de l’issue de celui-ci s’il "recommande" au président de charger Herzog de former un gouvernement, plutôt que Netanyahu. Certains partenaires plus radicaux d’Odeh ne "recommanderont" aucun candidat mais si Herzog est désigné, la Liste commune pourrait jouer un rôle de soutien extérieur essentiel, comme elle l’a fait lors de la désignation d’Yitzhak Rabin dans les années 1990. Dans tous les cas, que le premier ministre soit finalement Netanyahou ou Herzog, les députés arabes rassemblés au sein de la troisième force du pays pèseront plus qu’ils n’ont jamais pu le faire dans les débats politiques.

Mais il existe un troisième scénario, qui serait encore plus favorable au parti arabe : celui d’un gouvernement d’unité nationale dans lequel Netanyahou et Herzog se partagent le pouvoir. Car la Liste commune deviendrait carrément le principal parti d’opposition, un statut spécial qui donne droit à un certain nombre de privilèges, le premier ministre ayant par exemple l’obligation de l’informer tous les mois sur les sujets relevant de la sécurité nationale. On se plait alors à imaginer, sans arriver à y croire, Netanyahou briefant Odeh sur le dossier nucléaire iranien ou sur la prochaine opération à Gaza...

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