photo Kristian Buus
Accueil > Culture | Par Caroline Châtelet | 17 janvier 2017

Énergies fossiles : contre l’art Total au Louvre

L’association 350.org a lancé la campagne "Zéro fossile, Libérons le Louvre des fossiles", pour que le musée cesse ses partenariats avec Total. Le volet français de spectaculaires mobilisations internationales contre le greenwashing par le mécénat.

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En juillet 2012, à Londres, des manifestants transportent une pale d’éolienne d’une tonne et demie et de 16,5 mètres de long dans le hall de la Tate Modern. En septembre 2014, devant le Metropolitan Museum of Art de New York, une protestation est organisée contre l’inauguration d’un espace au nom de David H. Koch (un industriel mécène et membre du conseil d’administration du musée). En novembre 2015, des manifestants occupent une galerie de la Tate Britain, se tatouant les chiffres de concentration de CO2 dans l’atmosphère de l’année de leur naissance. En décembre 2015, en pleine COP 21, des personnes déversent de la mélasse au sol dans l’entrée de la pyramide du Louvre à Paris.

Un "artivisme" qui porte ses fruits

On pourrait croire à des manifestations culturelles initiées par les institutions qui les accueillent, tant ces établissements sont aujourd’hui friands de programmation saute-frontières se moquant des disciplines, suscitant la curiosité des visiteurs. Mais la Tate Modern, le Metropolitan Museum comme le Louvre se seraient certainement passés de ces interventions d’activistes dénonçant leurs partenariats avec des compagnies pétrolières : British Petroleum et Shell pour la Tate, la firme française Total et italienne Eni pour le musée du Louvre, Koch Industries (par ailleurs plus grand bailleur de fonds au monde du climatoscepticisme) pour le Metropolitan.

Défini comme du greenwashing, cet écoblanchiment est depuis quelques années dans le collimateur des militants écologistes. Pour alerter l’opinion publique, ces derniers font de "l’artivisme" et ont recours à des formes de l’art contemporain (performances, happenings, body-art) susceptibles d’être relayées dans les médias et sur les réseaux sociaux. Un travail sur les images qui a déjà porté ses fruits : en mars 2016, la BP annonçait pour 2017 la fin de son soutien financier – vieux de vingt-six ans – à l’ensemble de la Tate (conglomérat rassemblant la Tate Britain, la Tate Modern, la Tate Liverpool et la Tate St Yves).

Si, selon les discours officiels, ce choix est lié à la crise de ce secteur, les actions menées depuis 2010 par le réseau d’activistes de Liberate Tate ne sont certainement pas étrangères à cette décision. De même, David Koch a quitté fin 2015 le conseil d’administration de l’American Museum of Natural History de New York.

Total-Le Louvre, un soutien réciproque

Néanmoins, d’autres partenariats demeurent : BP et Shell aident la Royal Opera House, la National Portrait Gallery, la Royal Shakespeare Company, le British Museum ou encore le festival de théâtre d’Edimburg. En France, de prestigieuses institutions telles la Bibliothèque nationale de France, le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo, le musée du Quai Branly, l’Opéra de Paris, ou le festival d’Avignon bénéficient d’aides de Total, directement ou par le biais de sa fondation (l’une des plus importantes fondations d’entreprise françaises).

Parmi ces liens, c’est à celui entre Total et le musée du Louvre que s’attaque la branche française du réseau 350.org, à travers une campagne de désinvestissement des énergies fossiles. Outre un appel et le lancement d’une pétition, 350.org a rendu public un rapport réalisé avec l’Observatoire des multinationales qui détaille la stratégie de communication de Total et ses volontaires abus de langages. Ou encore le hiatus entre ses discours et ses choix de développement, s’appuyant massivement sur l’extraction de pétrole et de gaz comme sur l’usage des agrocarburants, tous très polluants.

Le week-end suivant, une quarantaine de militants se sont formés à l’artivisme, menés par Isabelle Frémeaux et John Jordan, fondateurs du Laboratoire d’imagination insurrectionnelle (collectif mêlant art, activisme et permaculture installé près de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes) et co-initiateurs de la campagne Liberate Tate. Comme l’explique Nicolas Haeringer, coordinateur de 350.org en France, dans les prochaines semaines vont avoir lieu des « actions de désobéissance. Le groupe a fait le choix d’interventions avec un parti pris esthétique fort ». L’objectif étant de « mettre en évidence que certes, Total soutient le Louvre, mais que le Louvre soutient Total et rend service à cette entreprise. C’est cela qui pose problème ».

Un financement limité

À travers toutes ses actions de mécénat, rappelle 350.org, l’entreprise acquiert une légitimité et une image vertueuse : derrière ces partenariats et avec l’omniprésence des logos de l’entreprise sur les campagnes de communication, c’est une banalisation de sa présence et une valorisation de ses activités qui s’opèrent.

Pourquoi le Louvre et pas une autre structure culturelle ? Le choix se révèle stratégique : le Louvre est en effet le musée le plus visité au monde en 2015. Arpenté par toutes les nationalités, cette institution s’inscrit, comme le rappelle Clémence Dubois de 350.org « dans un temps multimillénaire. Ses œuvres traversent plusieurs civilisations et siècles ».

Certains argueront de la nécessité, avec la baisse des subventions publiques, de la présence de mécènes. Un argument qui tient assez peu devant les chiffres : en 2015, le mécénat a rapporté au Louvre 16 millions d’euros, contre 99 millions d’aides publiques et 61 millions de billetterie. Sollicité sur cette question, le musée ne nous a, à ce jour, pas communiqué les chiffres des contributions de Total. À titre d’exemple, en 2015, après plusieurs années de pressions et de procédures, la Tate avait rendu publics les montants des aides reçues de BP entre 1990 et 2006 : celles-ci s’élevaient à 224.000 livres, pour un budget de fonctionnement total de 92 millions de livres…

Des liens aussi politiques qu’économiques

Mais avec cette campagne, ce sont des questions dépassant les préoccupations environnementales et écologiques que 350.org pose au musée du Louvre, et à toutes les institutions culturelles bénéficiant de ce type d’aides. Derrière la complaisance de ces structures se nouent des rapports de collusion et des jeux d’influence, amenant ces mécènes "désintéressés", très souvent présents au conseil d’administration des institutions, à orienter des choix d’exposition ou d’artistes.

Le rapport publié par 350.org évoque ainsi l’exposition "Routes d’Arabie" mettant en valeur le patrimoine historique et artistique de l’Arabie saoudite tandis qu’au même moment, Total et Aramco (deux financeurs de l’exposition) finalisaient leur projet de construction d’une raffinerie géante à Jubail. Ou la fameuse affaire Ahae, révélée par le journaliste Bernard Hasquenoph, ayant permis à un photographe et (surtout) important mécène sud-coréen d’exposer au domaine de Versailles et au Louvre.

En outre, avec la loi sur le mécénat de 2003, les mécènes bénéficient d’intéressantes déductions fiscales – déductions fiscales compensées par… l’État. À celles-ci s’ajoutent divers avantages offerts par les structures – allant, par exemple, d’une invitation pour une exposition spécifique à la gratuité sur une année (ce dernier avantage concernant tous les salariés en France de Total). Choix muséographiques sous influence, instauration de privilèges, dévaluation des financements publics au profit des aides privées, ces dernières permettant d’asseoir la respectabilité d’entreprises irresponsables : le secteur culturel a du souci à se faire…

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