Accueil > Politique | Entretien par Clémentine Autain | 6 mai 2014

Éric Fassin : « Il faut peser plus que notre poids, devenir des minorités agissantes »

Dans un bref essai, le sociologue Éric Fassin revient sur l’histoire d’une déroute idéologique et la nécessité d’une reconquête politique. Analysant les termes mêmes de cette défaite, il appelle à "changer le peuple" et à "changer de peuple". Explication de texte, par l’auteur.

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Le titre donne le ton : Gauche : l’avenir d’une désillusion… Paru chez Textuel, l’ouvrage d’Éric Fassin, notamment connu pour son engagement en faveur de l’égalité entre les sexes et les sexualités et plus récemment sur les Roms, aborde la lutte à mener par les mots et par de nouvelles formes de mobilisations.

Regards. Le 6 mai, nous « fêtons » les deux ans de la victoire de François Hollande. À vous lire, ce n’est pas un anniversaire, mais un enterrement de la gauche et de la social-démocratie…

Éric Fassin. Le moment où le président s’assume social-démocrate signe celui où il renonce à l’être. Mais il le fait sur le mode de la dénégation. Car c’est aussi le moment où il offre au MEDEF son "Pacte de responsabilité". En réalité, il n’est plus question de compromis entre des intérêts contradictoires, entre syndicats et patronats. Il n’est plus question de réduire les inégalités. La social-démocratie, aujourd’hui, ce n’est pas le Parti socialiste, c’est plutôt le Parti communiste ! Certes, Hollande ne dit pas : « l’État ne peut rien ». Il revendique au contraire : « l’État prend l’initiative ». Mais dans le néolibéralisme qu’il promeut, l’interventionnisme d’État est au service des marchés. Dès lors, quelle différence avec la politique de Nicolas Sarkozy ? Restera le mariage pour tous – mais c’est tout : désormais, avec l’enterrement de la PMA, le progrès des mœurs, c’est fini.

« Les mots sont la clé de la bataille idéologique. Le discours politique façonne le débat public »

Où réside la capitulation ?

Si le PS mène une politique de droite, c’est qu’il accepte les termes de la droite. Comme l’adversaire définit les questions, opposition ou majorité, les réponses sont les mêmes. Les mots sont la clé de la bataille idéologique. Le discours politique façonne le débat public. L’enjeu central est de reconquérir l’hégémonie culturelle. Par exemple, l’idée que l’immigration est un problème fait partie du langage du PS. Or, un discours de gauche devrait affirmer la distinction entre être et avoir. Pour la droite, l’immigration est un problème ; en revanche, la gauche devrait dire qu’il y a des problèmes avec l’immigration. Un autre terme marque pareillement l’effacement de la distinction entre droite et gauche : tout le monde parle d’intégration. Pour la droite, il s’agit de s’intégrer ; mais la gauche devrait parler d’intégrer. Passer du verbe pronominal au verbe transitif, ça change tout ! Car dans le premier cas, c’est la responsabilité des immigrés ; dans le second, c’est celle de la société. Bref, la gauche emprunte les mots de la droite.

Quelles sont les conséquences de cet effacement ?

C’est cela qui affaiblit la démocratie : tout le monde finit par dire la même chose. La démocratie suppose pourtant que s’affrontent des visions du monde différentes. Le consensus, c’est donc la négation du débat démocratique. Conséquence : c’est le triomphe de l’abstention et du vote Front national ! Car, même si la majorité et l’opposition disent la même chose, le résultat n’est pas symétrique. On assiste en effet à une droitisation généralisée de l’échiquier politique.

Dans votre livre, vous défendez l’idée que cette droitisation de l’échiquier politique ne signifie pas une droitisation de la société…

Ce que disent les politiques, d’ordinaire, c’est qu’ils ne font que répondre à la demande des "vraies gens". Or, cette vision est proprement populiste. Le sens que je donne au mot n’a rien à voir avec le peuple ; il a tout à voir avec les politiques. En effet, il s’agit de la représentation politique du peuple. Il y a deux manières opposées de concevoir le travail politique : d’un côté, le populisme prétend seulement refléter ce que pense le peuple ; de l’autre, la politique contribue à produire des représentations qu’elle soumet au vote du peuple. Ce populisme revient à nier la politique. Quand on dit : « Je fais ce que les gens demandent », on finit par refléter, non pas le peuple, mais les sondages d’opinion. Le populisme revient à dire au peuple : « Voilà ce que vous pensez ». En revanche, la politique démocratique consiste à lui dire : « Voilà ce que je vous propose. » En démocratie, les représentants du peuple proposent au peuple des représentations du monde – de la société, et du peuple lui-même. Ainsi, le peuple n’est pas une donnée brute : il se constitue en peuple dans le jeu politique.

Peut-on parler de "démagogie" ?

Le populisme s’imagine, et nous fait imaginer, un peuple nécessairement raciste, sexiste, homophobe : c’est une version très condescendante d’un peuple de "beaufs", en miroir des "bobos". C’est la raison pour laquelle je me méfie du mot "démagogie" : on nous dit que les démagogues flattent les viles passions du peuple. Mais pourquoi supposer que le peuple est bas ?

« Il faut proposer une image du peuple qui inclue les minorités, et non opposer une partie du peuple à une autre »

Vous récusez l’opposition classique entre social et sociétal. Pour quelles raisons ?

Tout est social ! Il faut partir de cette proposition tautologique : la société est sociale ! Opposer classe et race ou classe et genre n’a pas de sens. Les retraites ? C’est social, nous dit-on. Mais les femmes sont les premières victimes des réformes des régimes de retraite. Les discriminations ? C’est sociétal, paraît-il. Pourtant, elles touchent d’abord des minorités visibles qui appartiennent aux classes populaires. Je récuse cette opposition, non seulement parce qu’elle est empiriquement fausse, mais aussi parce que, politiquement, c’est dangereux. Il y aurait des sujets sérieux, d’autres futiles ; des questions majeures, d’autres mineures. Mais une politique qui privilégie la classe au détriment du sexe et de la race, en pratique, c’est une politique de l’homme blanc. Il ne faut pas accepter l’alternative entre la vision de Terra Nova et celle de la Gauche populaire. Les deux s’opposent en apparence, mais se rejoignent sur un même partage du monde : d’un côté, le peuple, de l’autre, les minorités. Il faut proposer une image du peuple qui inclue les minorités, et non opposer une partie du peuple à une autre.

Dans Gauche : l’avenir d’une désillusion, comment se fait-il que vous ne parliez quasiment pas de la gauche d’alternative ?

La gauche de gauche n’a pas tiré les bénéfices électoraux de la droitisation du Parti socialiste. Celle-ci semble avoir fermé l’espace à gauche, et l’espace médiatique est clos : c’est en ce sens qu’on peut parler d’une hégémonie de la droite. L’enjeu, c’est d’arriver à faire entendre ce qui reste inaudible aujourd’hui.

Comment faire ?

On l’a vu, reprendre la main, c’est parler une langue de gauche, choisir son lexique au lieu de le subir ; et changer le peuple, c’est passer du reflet à la proposition. Mais il faut aussi changer de peuple. Je m’explique. Il n’y a pas que la politique gouvernementale, qui se joue dans les élections. Il existe une politique non gouvernementale – nous qui ne sommes pas élus, nous qui ne nous résignons pas. Comment nous faire entendre, alors que nous ne sommes pas majoritaires ? Car dans les élections, c’est la majorité qui compte ! Il faut essayer de peser plus que notre poids. Il faut devenir des minorités agissantes.

Quelles formes pourrait prendre cette mobilisation ?

Prenons exemple sur la droite religieuse aux États-Unis, sur les tenants du mariage pour tous en France, ou encore sur Farida Belghoul dans son combat contre la prétendue "théorie du genre" avec Égalité et Réconciliation. Bref, il faut constituer ce que j’appelle des « publics ». Un public, ce sont des gens mobilisés pour une cause. Si nous sommes très déterminés, nous pouvons faire avancer une cause minoritaire. Il faut des causes, mais aussi des méthodes de mobilisation, tel le crowdfunding, ou financement participatif. Mettons des intérêts privés au service du public ! Je pense par exemple à Mediapart : des gens s’y abonnent même sans le lire, juste parce que ce média est un contre-pouvoir et qu’il est important qu’il existe. On ne peut pas compter seulement sur l’État pour faire vivre l’espace public. Nous avons besoin aussi d’une politique non gouvernementale. Il faut trouver les moyens de n’être pas démobilisés par des rapports de force défavorables ! Aucune partie n’est perdue d’avance.

Éric Fassin, Gauche : l’avenir d’une désillusion, Éditions Textuel, 2014, 61 pages, 8 euros.

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Vos réactions

  • Bové a voté contre un texte européen pour ivg, déposé par une député européenne portugaise du groupe la GUE

    rodfab Le 7 mai 2014 à 14:40
  •  
  • Oups désolé mon message n’était pas pour cette article

    rodfab Le 7 mai 2014 à 14:41
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  • Il y a une erreur : il ne s’agit pas d’un sociologue mais d’un sociopathe.

    nortelps Le 7 mai 2014 à 16:17
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  • J’ai lu avec intérêt l’article et je peux dire que gaulliste, je partage un certain nombre d’idées émises par l’auteur.

    Ceci étant, "peser plus de poids" commencerait déjà par "ne pas se tirer dans les pattes". Je suis de ceux qui défendent l’idée qu’une forte gauche de la gauche est nécessaire dans la situation actuelle même si je suis loin de partager toutes les idées de celle-ci représentée notamment par le Front de Gauche. Aussi j’attends de ce dernier une attitude en rapport avec ses idées.

    Malheureusement, j’observe que les mesquineries, les petits calculs d’intérêt sont aussi l’apanage du FDG comme tous les partis. Sans être obnubilé par le sujet suivant, j’ai dû constater lors des dernières municipales à Montreuil que le FDG adapte sa morale à ses convenances personnelles n’hésitant pas à renier ses principes.

    Il est difficile ensuite d’être donneur de leçons de morale.

    Merci pour l’intérêt porté à ce commentaire

    Philippe DEHAY Le 8 mai 2014 à 00:44
       
    • Les mouvements politiques et leurs bases humaines et militantes sont totalement différents des professionnels tribuns qui parlent en leur nom. Le capitalisme est aux mains des capitalistes. Il faut rendre à César.

      Axel Le 9 mai 2014 à 20:03
  •  
  • 8 euros pour 61 pages ? Le caractère succinct a quelque chose de méprisant. Pour ce prix-là, Je préfère m’offrir un bon moment avec Montesquieu.

    Hassan Le 8 mai 2014 à 01:55
  •  
  • La fin de l article ouvre un constat amer sur la faiblesse structurelle du Front de gauche et des médias proches à se propager dans l’ opinion dite publique ... Eric Fassin a malheureusement raison ...Qui connait l’ existence de Regards , au sein même des sympathisants du Front de gauche ... La dernière manifestation du FdG de Marseille ( le jour même de la parisienne ) faisait grandement peine , quand on observe le nombre de partis , de syndicats et d’ associations qui y appelaient ..

    Le nombre plus important d’ associations , de partis ou de syndicats qui appelle à une manif n’ est plus le garant du succès de cette manifestation ...C est plutôt le contraire ...Individuation ??

    Il propose de s’ inspirer des méthodes parfois efficaces de la droite extrême et de l’ extrême droite ...Sans doute pour les questions dites de "forme" et de "fonctionnement" -

    Il suffit de se demander pourquoi les têtes de liste du Front de gauche dans le Sud Est qui sont sur les affiches sont encore plus vieilles que l’ auteure de cette article , légèrement plus vieille ( à un mois ) près que moi même ...Pendant ce temps là , les derniers maires élus du F Haine ont moins de 40 ans et largement et la plus jeune députée de l’ Assemblée est Front de ...Haine

    Cherchez les erreurs

    Thierry HERMAN ( dé -syndiqué , dé front de gauchisé , qui ne voit toujours rien de nouveau pour le Front de gauche , au vu des derniers fait )

    Thierry HERMAN Le 9 mai 2014 à 23:15
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  • citation= Comment nous faire entendre, alors que nous ne sommes pas majoritaires ? Car dans les élections, c’est la majorité qui compte ! Il faut essayer de peser plus que notre poids. Il faut devenir des minorités agissantes.

    Enfin une autre approche "en acte" qui n’attend pas les lendemains d’élections !
    Le problème ? je ne suis pas certain que ces minorités agissantes non cornaquées par les responsables de nos partis respectifs , soient bien appréciées de ces derniers !

    Mais rien n’empêche d’avancer dans l’action ....sans "les partidaires" ou ce qui serait souhaitable, avec eux !

    PrNIC Le 12 mai 2014 à 16:50
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  • Oui, changeons de peuple, et débarrassons-nous de ce concept malsain et rétrograde de majorité. En conséquence, substituons aux élections ou aux référendums, abjects oripeaux d’une notion de démocratie dévoyée, de nouvelles procédures civiques permettant de représenter dignement et efficacement les minorités. Une fois cet axiome posé, reste à trouver ces nouvelles procédures. Faut-il encore que ces minorités, par définition diverses - et ayant, pourquoi pas ?, des intérêts divergents, voire contradictoires- puissent s’exprimer elles-mêmes..Comment ? Forcément par la voix de leurs représentants. Comment seront-ils désignés ? Elus certes mais par quel collège ? Comment distinguer les appartenances ? Qui va décider que j’appartiens à telle ou telle minorité ? Au fond, le mieux serait qu’une "aile avancée" ayant en elle-même et par elle-même la bonne analyse des dynamiques sociétales, prenne ces intérêts en charge. Mais, bon sang, comment n’y avions-nous pas pensé ? Voilà la solution : prise du pouvoir par cette "élite". Et dictature non plus du prolétariat ouvrier, qui n’existe plus, mais de ces nouveaux prolétaires, les minorités opprimées. Dictature, car il s’agit que la minorité impose enfin à la majorité - désormais irrécupérable- ces règles nécessaires. Debout camarades, et vivent les nouveaux léninistes ! "La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence..", ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

    mettra Le 5 juin 2014 à 14:11
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  • "Peser PLUS que son poids"

    On dit aussi "enfreindre la règle démocratique" ...

    Vincent Le 24 octobre 2014 à 07:36
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  • La minorité agissante et non violente, c’est le visage de Rémi Fraisse ! A méditer...notamment, sur la représentation nationale et sa capacité de proposition au regard du référendum d’initiative populaire !

    Egidio199 Le 31 octobre 2014 à 10:36
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