Accueil > Idées | Entretien par Marion Rousset | 2 décembre 2014

Éric Fassin : « Les "briseurs de tabous" sont les intellectuels organiques du néolibéralisme »

Eric Zemmour est emblématique de ces personnalités qui, aujourd’hui, prétendent critiquer la "pensée unique". Pour le sociologue Éric Fassin, ces nouvelles "transgressions" s’alimentent au sens commun réactionnaire et viennent nourrir le racisme contemporain.

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Éric Fassin est professeur de sociologie au sein des départements de science politique et d’études de genre à l’université Paris 8. Il revient pour Regards sur la fascination exercée – y compris sur une partie de la gauche – par les intellectuels ou provocateurs médiatiques qui se présentent comme des iconoclastes.

Regards. Un certain nombre de personnalités intellectuelles et médiatiques se présentent, à l’image d’Éric Zemmour, comme des briseurs de tabou. Que recouvre une telle rhétorique ?

Éric Fassin. « Briser un tabou », aujourd’hui, c’est une posture de droite. « Et si on réhabilitait Vichy ? », suggère joyeusement Zemmour. On songe aux remarques de Sollers, mis en scène dans Les particules élémentaires de Houellebecq. S’adressant à l’écrivain qui lui soumet un manuscrit, il lui dit : « Vous êtes réactionnaire, c’est bien. Tous les grands écrivains sont réactionnaires. » Et ajoute : « Vous êtes authentiquement raciste, ça se sent, ça vous porte, c’est bien. » Si vous proposez de supprimer le CDI, on saluera votre audace, mais si vous appelez à le généraliser, on vous traitera de démagogue. Lancez la conversation sur le racisme anti-blanc, on s’extasiera devant votre courage. Parlez d’islamophobie, on vous ostracisera. Aujourd’hui, le sexisme ordinaire prétend briser les tabous féministes, tandis que la xénophobie la plus banale affirme rompre avec la doxa « immigrationniste ». Pourtant, accroître l’immigration, voilà qui briserait vraiment un tabou aujourd’hui. La preuve ? Personne ne le propose. En revanche, ceux qui dénoncent l’assistanat ou l’antiracisme, prétendent briser un tabou, alors qu’ils ne font que répéter ce qu’on entend de plus en plus.

« Le sens commun de droite se paie le luxe de la posture transgressive »

Leurs transgressions sont donc aussi fictives que le « politiquement correct » qu’ils dénoncent ?

Ils se contentent de dire tout haut… ce que beaucoup disent déjà tout haut ! C’est le paradoxe actuel : le sens commun de droite se paie le luxe de la posture transgressive… Par exemple, il suffit d’écrire n’importe quoi contre « la-théorie-du-genre » pour se vanter de subvertir la « pensée unique ». Mais si vous évoquez la GPA, on vous traitera d’irresponsable qui aurait perdu le sens commun. C’est bien le signe d’une hégémonie idéologique de la droite. On veut nous faire croire que ce serait résister au « politiquement correct » que de dire des horreurs contre les femmes et les homosexuels, les musulmans et les Noirs. Or c’est toute la contradiction inhérente à ce discours : on vilipende la posture victimaire des minorités et l’on présente ensuite l’homme blanc hétérosexuel comme la victime de la tyrannie des minorités.

Jean-Loup Amselle parle de « nouveaux rouges-bruns » dans son dernier livre. Peut-on mettre dans la même catégorie Zemmour, Guilluy, Dieudonné, Michéa et Finkielkraut ?

Le travail intellectuel de comparaison est double : dans un premier temps, il consiste à montrer les liens qui peuvent exister entre des discours différents, dans un second temps, il implique de les distinguer pour restituer les choses dans toute leur complexité. Je suppose que tous refuseraient le terme "brun" ; mais certains récuseraient sans nul doute le label "rouge". D’autres non (peut-être). Ne conviendrait-il pas plutôt, au moins pour certains, de dire "ni droite, ni gauche" ? Tous ces auteurs seraient sans doute d’accord pour dénoncer le libéralisme culturel (supposé) de la gauche, mais l’invocation de la « France périphérique » par Guilluy n’a guère d’écho chez Finkielkraut. Quant à l’identité nationale (ou sa variante, l’insécurité culturelle chère à Laurent Bouvet), on ne la trouve sans doute pas chez Dieudonné… Zemmour et Finkielkraut partagent une même admiration pour Renaud Camus, mais le premier a pour Alain Soral une indulgence que ne partage pas le second.

Ont-ils malgré tout des points communs ?

Il n’y a pas forcément de dénominateur commun. En revanche, on pourrait dire qu’il y a entre eux un « air de famille » (au sens du philosophe Wittgenstein) : ils se ressemblent par certains traits, et diffèrent par d’autres. Mais ce sont tous des "mécontemporains" : ils dénoncent l’air du temps, quitte à lui adresser des griefs différents. En tout cas, cette détestation de la modernité, par exemple chez Michéa, s’accompagne d’une forme de ressentiment qui est le moteur de cette réaction – au sens fort, puisqu’on peut parler, chez beaucoup d’entre eux, d’une sensibilité contre-révolutionnaire.

« Le Front national l’a démontré : le racisme n’a pas besoin du mot race, il peut très bien s’exprimer en termes de culture »

Quel rôle joue la notion de culture dans cette rhétorique des briseurs de tabous, et comment vient-elle alimenter la grande machine qui consiste à poser l’immigration comme problème ?

Depuis les années 1980, dire que « l’immigration est un problème » est le lieu commun politique par excellence ! Ce discours de droite a été repris par la gauche. Du coup, il n’apparaît plus désormais comme politique, il s’impose comme une évidence. En même temps, il s’applique indifféremment aux immigrés et à leurs enfants, voire à leurs petits-enfants : à tous, on demande de s’intégrer. Ainsi, la racialisation de la nation s’exprime en termes républicains. Autrement dit, le culturalisme s’habille d’universalisme. Car, le Front national l’a démontré, le racisme n’a pas besoin du mot race, il peut très bien s’exprimer en termes de culture et la culture, c’est ce qui définit à la fois « eux » et « nous » – et donc la frontière censée départager, non seulement les Français des étrangers, mais les "Franco-français" des "Français de papier"… Le tabou, ce serait donc, à en croire ces figures intellectuelles, l’identité nationale. C’est ce qui faisait dire à Finkielkraut, devenu Français à l’âge d’un an : « Je suis évidemment français mais je ne suis pas tout à fait français, bien que né en France, de la même manière qu’un Français qu’on n’ose plus dire “de souche”. » C’est la revanche des antidreyfusards : l’origine l’emporte sur le contrat. Mais il y a un renversement par rapport à l’affaire Dreyfus : aujourd’hui, à l’instar du Front national, cette rhétorique de la « souche » se veut républicaine.

L’usage de la notion de culture conduit-il automatiquement au passage de la gauche, voire de l’extrême gauche, vers la droite dure ?

Il est intéressant qu’on ne parle plus guère de culture de classe… Relisez pourtant La Distinction, de Pierre Bourdieu : en 1979, le sociologue ne s’intéresse qu’aux différences de classe, dont les goûts et les pratiques culturelles sont le révélateur. Pas un mot sur l’immigration. Mais aujourd’hui, la culture est réduite à l’origine. La culture républicaine ne connaît pas la classe, elle se veut nationale. Par exemple, quand le sociologue Hugues Lagrange parle du « déni des cultures », c’est bien d’immigration qu’il s’agit (lire "L’origine culturelle peut-elle expliquer la délinquance ?"). Les Guilluy ou Bouvet, en retour, parlent de l’insécurité culturelle des Français, dont on imagine bien qu’ils ne seraient pas issus de l’immigration – autrement dit, qu’ils seraient blancs. La culture, c’est donc bien un euphémisme pour invoquer la race ! (lire aussi "La gauche dans le piège de Guilluy").

« Les femmes sont des femmes, les Français sont des Français et les musulmans sont des musulmans : la tautologie est la figure préférée de cette rhétorique droitière »

Le sociologue Hugues Lagrange avait fait le lien entre immigration et délinquance et était passé au JT de France 2 au moment de la sortie de son premier livre. Le film de John-Paul Lepers (lire l’interview de Laurent Mucchielli) montre, à partir de comparaisons entre plusieurs villes, que l’hypothèse ne se vérifie pas.

J’avais moi-même écrit sur la légitimation, entre politiques, sociologues et journalistes, du rapprochement entre « immigration et délinquance » [1]. Mais c’est difficile à faire entendre – en particulier dans les médias. Aucun ne s’est intéressé à cette déconstruction sociologique. Je me réjouis que France 2 corrige le tir aujourd’hui, je regrette toutefois qu’il ait fallu quatre ans. Il est plus facile d’attirer l’attention en disant des énormités scandaleuses qu’en énonçant des vérités rassurantes. C’est précisément l’enjeu de "briser des tabous". Pourquoi Zemmour est-il invité partout ? Parce qu’il fera de l’audimat. Et pourquoi le public se presse-t-il pour l’écouter ou le regarder ? Parce qu’on attend le moment où il dira des choses choquantes…

Tout se passe comme s’il y avait d’un côté la science "militante" et de l’autre la "vraie" science… L’idée de parler du réel n’est-il pas devenu leur meilleur argument ?

C’était la force d’Hugues Lagrange : tableaux à l’appui, un sociologue prétendait fonder empiriquement le sens commun médiatique ! Mieux : qu’il soit de gauche semblait prouver que son livre était "objectif", et donc scientifiquement valide : ne contredisait-il pas les idées les mieux établies dans son camp ? Il n’aurait pas eu un tel succès s’il avait été de droite. Mais il y a peu d’universitaires dans la liste que vous proposez. Parmi ceux qui opposent la « réalité » aux intellectuels de gauche, accusés d’être des "bobos", beaucoup n’hésitent pourtant pas à se réclamer de la science. C’est ce qu’on a vu contre « la-théorie-du-genre » : en 2011, la Droite populaire confondait délibérément science et sens commun dans sa critique des manuels de SVT. D’où le slogan de la Manif pour tous en 2012 : « Pas d’ovules dans les testicules ! ». La "vraie science", à leurs yeux, c’est donc ce qui confirme le bon sens. Les femmes sont des femmes, les Français sont des Français et les musulmans sont des musulmans : la tautologie est la figure préférée de cette rhétorique droitière.

« La politique néolibérale attise la xénophobie populaire à laquelle elle prétend répondre »

Quelle est la responsabilité des politiques dans la montée de cette nouvelle xénophobie ?

Le racisme d’État prétend répondre à une demande de l’opinion. Ainsi, c’est au nom des « riverains » qu’on persécute les Roms. En réalité, la xénophobie d’en haut joue un rôle décisif : aux citoyens, elle offre l’identité culturelle pour compenser la désaffiliation néolibérale. La politique ne se contente pas de refléter le peuple, elle le représente, c’est-à-dire qu’elle en propose des visions concurrentes. Or aujourd’hui, le plus souvent, elle dénie ce rôle de représentation, comme si elle n’était que l’expression du peuple, son image fidèle : c’est ce que j’appelle « populisme » : rien à voir avec le peuple, et tout avec la politique. De ce point de vue, si la représentation politique n’est qu’un reflet de la réalité, on comprend qu’il ne peut y en avoir qu’une : pas d’alternative démocratique entre différentes versions. C’est pour fonder cette image unitaire du peuple que la politique a besoin des discours sur la culture. Ainsi, la politique néolibérale attise la xénophobie populaire à laquelle elle prétend répondre. En même temps, elle a besoin des discours sur l’identité nationale et l’insécurité culturelle pour valider sa conception du peuple. En dépit, ou à cause, de leur haine de la modernité, ces "briseurs de tabous" sont donc les intellectuels organiques du néolibéralisme.

Notes

[1Éric Fassin "Immigration et délinquance" : La construction d’un problème entre politique, journalisme et sociologie, Cités, 46, p. 67-83, juin 2011.

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  • Avez-vous lu le livre de Régis Meyran et Valéry Rasplus "Les pièges de l’identité culturelle" (Berg International, 2014) ?

    "Alors qu’en France le mot « race » vient d’être supprimé de la législation, le racisme s’est déplacé du plan biologique vers le plan culturel. Désormais, on exclut l’autre au nom de l’« identité culturelle ». Ainsi, l’extrême droite en est venue à se réclamer de l’anthropologie pour défendre une conception de la culture dans laquelle l’Autre est exclu en raison de sa différence « culturelle ». Cette nouvelle « vision du monde » s’infiltre peu à peu dans tout l’échiquier politique, de la droite dite « décomplexée » à la gauche « populaire », en faisant émerger l’idée d’une menace sur l’identité française.
    Pour autant, qu’est-ce qu’une culture et comment se sont construites historiquement les logiques de racisme culturel ? C’est l’enquête que propose de mener ce livre, tant du point de vue de l’histoire des sciences sociales en Allemagne, aux États-Unis et en France, que de celui de la pensée politique, car la « culture » est devenue dans notre pays un enjeu essentiel."

    Le Monde Diplomatique en parle dans son numéro de décembre 2014.

    Théo Le 3 décembre 2014 à 00:27
       
    • La notion de culture est de plus en plus étudiée par le prisme de l’interactionnisme : il n’existe donc rien qui puisse être appelé "la culture française" puisque celle-ci évolué sans cesse au fil des interactions, de ses ajouts se pertes. Élias et sa Civilisation des mœurs ont décrit cela et montrent comment la culture ne peut être immuable et changé au gré du temps. Pourquoi chercher à conserver le passé quand inéluctablement, la culture n’existe pas en tant que telle, ne peut être définie en dehors du temps

      Lenana Le 3 décembre 2014 à 11:44
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  • La haine de la modernité ou bien la haine de ce qui se dissimule derrière l’usage du terme pour justifier l’ ordre établi ?

    Monsieur HR Le 3 décembre 2014 à 16:42
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  • {{}} L’immigré arabe, depuis qu’on l’a importé en masse pour construire des voitures et des maisons dans les années 50/60, après avoir été colonisé et méprisé sur son propre sol, est devenu en France du sous-prolétariat exploité et encore méprisé comme être ontologiquement pauvre, hors classe, responsables de l’échec des résistances ouvrières et illégitime consommateur de prestations familiales : le bouc émissaire parfait. Les odeurs, le mouton dans la baignoire, la mosquée, ça ne gênait pas vraiment les pieds-noirs algériens. En France cela devient un prétexte supplémentaire au mépris. Mais fondamentalement le racisme qui s’exerce à leur encontre est social. On se garde bien de les mépriser quand ils sont riches : Sarkozy à plat -ventre devant le Qatar et la Libye . Donc racisme anti -pauvres , car le pauvre ne travaille jamais assez pour le riche et est toujours trop cher payé, et comme il est pauvre et pas content, Il devient menaçant et exerce le seul métier pour lequel il trouve de l’embauche : trafiquant de drogue. Donc je le répète, en bon marxiste, le seul réel racisme à leur encontre est un racisme social.

    Nilbig Le 6 décembre 2014 à 08:15
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  • Parler de culture française c’est faire preuve qu’on en a aucune et qu’on a rien compris et peur de tout. Dés le paléolithique le progrès de l’humanité s’est construit dans les échanges, les rencontres même conflictuelles, les migrations, le métissage. L’endogamie ne crée que des tarés voués à l’extinction physique comme intellectuelle.

    Fulgence Le 6 décembre 2014 à 18:47
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  • affrontement de plus en plus stérile de morales concurrentes... la théorie du libéralisme-raciste contre celle du libéralisme-libertaire... le système est-il trop totalitaire ou pas assez ? chacun choisit une théorie et raille l’autre... quand comprendra-t-on que le système ne s’embarrasse plus de tels choix : il module, adapte, certains vivent dans un monde sans lois, sans impôts, sans limites, quand d’autres sont assommés par les règles, les dettes, les rêves brisés...

    david B Le 23 décembre 2014 à 16:25
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  • L’immigration a plutôt fait la fortune des néo-libéraux et la ruine des ouvriers français. Mais bon après tout, pourquoi ne pas proposer l’interdiction de l’usage du mot culture ? Vous n’êtes pas à ça près vous les gauchistes.

    totoLegrand Le 8 mars 2015 à 02:39
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  • " La culture, c’est donc bien un euphémisme pour invoquer la race"

    Vous n’avez pas l’air de connaître la différence entre "invoquer" et "évoquer".
    Je me sens en insécurité culturelle devant de pareils illettrés.

    Capelo Le 21 septembre 2015 à 10:45
       
    • Invoquer : Donner quelque chose comme argument, comme justification pour quelque chose ou quelqu’un. (Larousse)

      le faquin Le 23 septembre 2015 à 19:12
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