Accueil > Résistances | Par Jérôme Latta | 19 octobre 2015

Erri de Luca, libre de "saboter"

Le tribunal de Turin a relaxé l’écrivain Erri de Luca, accusé d’incitation au sabotage contre le projet de TGV Lyon-Turin. L’épilogue d’une lutte exemplaire en faveur de la désobéissance civile et de la liberté de parole contre les abus du pouvoir.

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« Les sabotages sont nécessaires pour faire comprendre que le TGV est une œuvre nuisible et inutile. » Cette déclaration faite en septembre 2013 dans la version italienne du Huffington Post a valu à Erri de Luca un procès intenté par Tunnel euralpin Lyon-Turin (TELT), société mixte possédée à part égales par l’État français et les chemins de fer italiens, pour "incitation au sabotage". L’écrivain s’était associé à la large et forte opposition au projet, qui dénonce son absence d’intérêt économique et les graves dégâts environnementaux qu’il provoque.

Éloge de la désobéissance civile

Alors que huit mois de prison ferme avaient été requis par le procureur, le tribunal de Turin a relaxé l’écrivain ce lundi, prenant à rebours les craintes d’un verdict sévère. L’incrimination s’appuyait en effet sur un article du code pénal italien daté de 1930 (l’accusé avait d’ailleurs souligné que son éventuelle condamnation constituerait une légitimation d’une loi promulguée par le régime fasciste), qui punit l’instigation de "crimes terroristes" – la justice italienne étant en outre fortement imprégnée d’une culture de la répression des action politiques illégales, héritée des Années de plomb. Pour cet enfant des luttes des années 70, jadis membre de Lotta Continua, une condamnation aurait eu un sens historique tout particulier.

L’affaire a une résonance particulière en France, pas seulement parce que la liaison à grande vitesse relie les deux pays : le conflit à Air France et "l’affaire des chemises" ont relancé le débat sur l’inégalité de traitement entre une violence sociale invisibilisée et celle des individus qui en sont victimes, sévèrement réprimée et condamnée moralement. Au-delà, un an après la mort de Rémi Fraisse à Sivens, c’est toute la question de la désobéissance civile dont on constate une nouvelle fois la pressante actualité. En particulier contre les "grands projets inutiles et imposés" dont le barrage de Sivens et la LGV Lyon-Turin ont offert des illustrations particulièrement saisissantes.

La subversion par la parole

De Luca a tiré de cette expérience un livre, La Parole contraire, brillant manuel de cette désobéissance civile qui reste souvent le dernier recours, quand l’espace politique – dominé par les intérêts privés, miné par les stratégies d’influence des entreprises auprès des élus et des institutions – n’est plus un lieu du respect de l’intérêt général. Il y dénonce la militarisation qui accompagne les procédures d’exception mises en œuvre pour soustraire les projets à toute forme de contestation. Le sabotage que de Luca y défend est en réalité la subversion que la parole – surtout si c’est celle d’un intellectuel qui peut être entendue – doit porter au soutien des résistances, contre les coups de force des autorités. Une « formule de résistance civile, qui en appelle à la fraternité », résumait-il.

De Luca n’avait pas craint de réitérer les paroles incriminées, et annoncé qu’il ne ferait pas appel d’un condamnation, afin de laisser les pouvoirs publics pousser leur logique jusqu’au bout, quitte à se discréditer et à légitimer son insoumission. Ce qu’il qualifiait de "procès expérimental" a finalement abouti à sa relaxe, qu’on aimerait interpréter comme un rappel à la liberté d’expression que ses nombreux soutiens avaient défendue au travers de son cas. Ce verdict constitue en tout cas une victoire majeure : non seulement celle des militants de No TAV, mais aussi celle d’un intellectuel qui refuse de se taire.

À voir : le reportage de France 4 sur l’affaire.

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Vos réactions

  • Voilà la limite atteinte par cet article.Là nous sommes chez les naïfs,les inconscients ou les ineptes.En effet,si Erri de Lucca était dangeureux ,il aurait été condamné.C’est parcequ’il ne présente ucun danger,qu’il n’a pas été condamne malgrè son acte illégal.
    Pour moi,cet acte est anti civique car il ne permet pas le développement du ferrovière uniquement parceque les bourgeois italiens de la vallée de suze ne veulent pas que leur paysage soit entaché durant les travaux..Comment peut on faire croire qu’il est possible de désobéir ?
    Ce qui vous apparaît comme une victoire est en fait une défaite. Si l’on peut dire qu’avec le pouvoir vient la responsabilité, on peut renverser la formule et déduire que la dilution de la responsabilité annonce la perte du pouvoir. Gramsci,passa presque une décennie en prison,en Italie,parceque sa parole était responsable et subversive .
    Gramsci était dangeureux,pas Erri de Luca !
    Erri de Luca ne l’est pas parce que sa parole n’est nullement subversive,c’est uniquement pour ça qu’il n’est pas ’puni’.. La politique n’est pas ’un jeu d’enfant chez les bisounours’ !
    S’il avait été condamné, on aurait certainement déduit qu’il représentait un danger pour le « système ».
    Sa relaxe prouve donc le contraire : le « système » peut se permettre de le laisser impuni parce qu’il ne représente aucun danger pour lui. En effet,certainement soutenu par les promoteurs immobiliers de la vallée de Suze,à l’époque du tout Voiture ou tout Aviation,l’abandon,d’un projet écologique,ferrovière ne peut que satisfaire l’art de vivre de la bourgeoisie italienne..
    C’est regrettable, mais cet article est un contre sens total !

    odile Le 20 octobre 2015 à 09:08
  •  
  • En effet,si Erri de Lucca était dangeureux ,il aurait été condamné.

    Je crois que le procès s’est d’avantage porté sur des règles de droit qu’une estimation de la dangerosité de la personne. Combien de délinquant ont déjà été relaxé pour un défaut de procédure ? Condamner une personne n’est pas si simple.

    Refract’R Le 4 novembre 2015 à 14:31
  •  
  • Voila un débat qui peut vite devenir explosif ! Je suis d’accord avec Refract’R, une personne non condamné n’en est pas moins dangereuse. Qaf.fr

    Bibi Le 4 novembre 2015 à 15:37
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