photo cc Cristina Cifuentes
Accueil > Monde | Par Pablo Castaño Tierno | 31 octobre 2016

Rajoy réélu président grâce à la "trahison historique" des socialistes

L’abstention des députés du PSOE a permis au conservateur Mariano Rajoy de se maintenir à la tête du gouvernement espagnol, pour y poursuivre les politiques d’austérité malgré un large désaveu populaire. Un naufrage "socialiste" de plus.

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« Les fondateurs du PSOE sont en train de se retourner dans leurs tombes. Ne dites plus jamais que vous êtes socialistes, ne dites plus jamais que vous êtes ouvriers. Traîtres, c’est le seul nom que vous méritez ». Ou encore : « Je veux que vous sachiez que ma mère de cinquante-et-un ans fait le ménage pour moins de quatre euros de l’heure et pleure chaque fois qu’elle vous voit à la télé en train de la trahir ». Voici deux des témoignages de militantes et militants socialistes que le député de Gauche républicaine de la Catalogne (ERC), Gabriel Rufián, a lu lors de la session d’investiture de Mariano Rajoy, samedi dernier.

Socialistes en crise

« Trahison historique » a été le terme employé par le député de Unidos Podemos Alberto Garzón pour définir la décision prise par la direction du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) d’ordonner à ses 84 députés de s’abstenir lors de l’investiture de Mariano Rajoy (Parti populaire, conservateur) comme président du gouvernement. Seulement 15 parlementaires ont désobéi en votant "non" à Rajoy tandis que l’ex-secrétaire général du Parti socialiste Pedro Sánchez n’est pas venu au Parlement le jour du vote.

Pedro Sánchez avait trois options : obéir à la nouvelle direction du PSOE et s’abstenir, voter "non" ou ne pas prendre part au vote. S’il avait désobéi à l’ordre de s’abstenir samedi dernier, il aurait pu être sanctionné et empêché d’être candidat à nouveau lors du prochain congrès du PSOE, ce qui explique son choix de ne pas prendre part au vote. En effet, la « trahison historique » du PSOE se produit après la plus grande crise dont le parti a souffert depuis la transition démocratique dans les années 70.

Il y a un mois, Pedro Sánchez avait été forcé de démissionner par un coup d’État interne mené par Susana Díaz, présidente de l’Andalousie, Felipe González, ex-président du gouvernement espagnol et d’autres dirigeants représentants de l’aile la plus conservatrice du PSOE. Outre la concurrence interne pour le contrôle du parti, la sédition avait été générée par la volonté de Pedro Sánchez d’être élu président grâce à un accord avec Unidos Podemos et les nationalistes catalans et basques, évitant le maintien au pouvoir de Mariano Rajoy.

Conspiration pour l’austérité

Lors d’un entretien télévisé dimanche dernier, Sánchez a révélé que quand il était secrétaire général du PSOE, il avait subi des pressions de la part du groupe de communication PRISA (propriétaire de El País), de deux grandes banques et de César Alierta, ex-président de Telefónica et ami de l’ex-président socialiste Felipe González – parmi d’autres représentants des pouvoirs économiques et financiers. Leur but était d’empêcher la participation de Unidos Podemos au gouvernement, jugé une menace pour leurs intérêts.

La réélection de Mariano Rajoy se produit après dix mois d’impasse politique et deux élections législatives depuis décembre 2015, une situation inédite dans l’histoire politique espagnole qui commençait à provoquer des manifestations d’inquiétude de la part de l’Eurogroupe et la Banque centrale européenne (BCE). Les gardiens des politiques d’austérité craignaient que l’absence de gouvernement empêche de lancer de nouvelles coupes budgétaires. En effet, le ministre de l’Économie Luis de Guindos a reconnu que le prochain gouvernement devra réduire les dépenses publiques de cinq milliards d’euros en 2017.

Les institutions européennes peuvent alors dormir sur leurs deux oreilles, M. Rajoy a été réélu et il pourra appliquer les politiques économiques qu’il a pratiquées depuis 2011 : réduction des dépenses sociales, privatisations et dérégulation du marché du travail.

Vers un "système démocratique de parti unique"

En réalité le PSOE, Unidos Podemos et les partis nationalistes sont d’accord sur la nécessité d’arrêter les réductions des dépenses sociales et d’abroger les lois les plus réactionnaires de la dernière législature, approuvées grâce à la majorité absolue du PP : la "Loi bâillon" qui a restreint le droit de manifester, la réforme éducative et la réforme du droit du travail, notamment. Il est néanmoins peu probable que le PSOE ose s’opposer de façon frontale aux politiques du nouveau gouvernement : le président, Mariano Rajoy, a le pouvoir de convoquer des élections anticipées à n’importe quel moment, ce qui constituerait une catastrophe pour le PSOE.

En conséquence, s’il n’y a pas de changement majeur à la tête du PSOE, il apparaît que le PP pourra compter sur une large majorité au Parlement pour appliquer son programme. Dans cette situation, la sociologue Belén Barreiro craint l’instauration d’un « système démocratique de parti unique ». En effet, la décision du PSOE de livrer le gouvernement au PP sans contrepartie confère à Unidos Podemos le monopole de fait de l’opposition politique.

Cela va sans doute bénéficier au parti de Pablo Iglesias lors des prochaines élections, mais entretemps, l’Espagne fait face à une sorte de grande coalition dont l’objectif principal est d’appliquer les politiques d’austérité imposées par l’Eurogroupe et la BCE.

Pablo Castaño Tierno est doctorant en sociologie et militant de Podemos.

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Vos réactions

  • En Espagne comme en France il faut disloquer et marginaliser le P"S".

    François 70 Le 1er novembre 2016 à 20:22
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  • De trahisons historiques en trahisons historiques je réalise (trop tard) que ce que disaient les anciens en qualifiant le p$ de "sociaux traitres" n’était pas une légende que je repoussais avec dédain et dégoût.

    leo solo Le 2 novembre 2016 à 11:05
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  • Cela semble peut-être un détail mais si Pedro Sanchez n’est pas allé voter, c’est parce qu’il a démissionné de son poste de député. On est d’accord, certainement plus pour faire un coup politique que par conviction. Mais pour éviter de tomber dans les travers du Monde, il serait bon de le préciser.

    Djoub Le 8 novembre 2016 à 11:34
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