Accueil > Société | Par Aude Lorriaux | 21 avril 2017

Et soudain, la fusillade fit irruption dans le débat...

La nouvelle de l’attentat commis hier soir sur les Champs-Élysées s’est répandue durant l’émission "15 minutes pour convaincre", donnant lieu à polémiques et récupérations, sur les réseaux sociaux et en plateau. Récit en direct de ce direct…

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J’étais bien calée dans mon canapé, un plateau repas d’un côté, un ordinateur de l’autre. Après Mélenchon, Le Pen, Asselineau et maintenant Hamon, la soirée égrenait gentiment chacun de ses candidats, comme autant de perles sur un collier, à un rythme régulier, aussi tranquille et plat que la récitation d’écolier du fondateur de l’Union populaire républicaine (UPR), pressé de citer articles de lois et traités européens. Quand soudain, les écrans s’affolèrent, les timelines Twitter se brisèrent, et la confusion s’installa : une fusillade près des Champs-Élysées ? Un attentat ?

On sait peu de choses à ce moment-là, si ce n’est que selon l’agence Reuters, un policier a été tué et un autre a été blessé. On sait peu de choses, mais déjà il devient difficile d’écouter l’émission aussi tranquillement qu’au début. Quelque chose dans l’atmosphère s’est irrémédiablement transformé, l’événement a fait un trou, il fait cahoter le réel. Sur ma télé, Benoît Hamon parle de l’Europe, question pourtant d’une importance capitale, mais je regarde ses lèvres s’agiter, sans arriver à l’écouter. Mon esprit est ailleurs, les réflexes tristement acquis de ces dernières années se mettent en place, aux aguets, à l’affût, en attente.

Indignation et contre-indignation

Cela va être très compliqué pour France 2, me dis-je, que déjà, plusieurs twittos s’étonnent que l’émission n’en parle pas. « Incompréhensible que Salamé et Pujadas ne parlent pas de la fusillade alors que la préfecture de police a confirmé », s’énerve la journaliste du Figaro Judith Waintraub. « À quel moment les candidats vont-ils être informés qu’un policier est mort aux #ChampsElysees ? Invraisemblable ! »”, s’époumone l’avocate Yael Mellul. « L’émission (pourtant en direct) #15minutesPourConvaincre qui n’évoque pas la situation grave sur les #ChampsElysees, ça devient surréaliste », complète le politologue Laurent Bouvet.

En face, tout aussi rapidement que les uns se sont indignés de l’absence de réaction de France 2, les autres s’indignent de l’indignation trop rapide des premiers. « Et si nos intellectuels de salon évitaient de s’emballer… Sang-froid, recul, distance c’est trop demandé ? » demande un twitto. « Laissez tomber Laurent… », conseille l’éditorialiste de RTL Alba Ventura à Laurent Bouvet, prêt pour des représailles.

En parler ou pas ? Telle est la question

Dans le tube cathodique, France 2 vient éteindre ce début de polémique, en montrant les premières images de la fusillade. « L’hypothèse terroriste est très loin d’être privilégiée », annonce David Pujadas.

Les candidats, eux, doivent-ils en parler ? Branle-bas de combat dans les états-majors. La pression est forte : « Un mot en hommage au policier tué serait le bienvenu, non ? », demande déjà un éditorialiste de France info. C’est un pari risqué, car s’ils confirment une information qui se révèle fausse, ou s’ils s’avancent trop, le piège peut se refermer sur eux.

« C’est comme à la roulette : on mise, on mise… Je comprends les joueurs : ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre... Et ils mettent, ils mettent... », chante Léo Ferré, dans "Il n’y a plus rien". La petite mécanique de la roulette s’est mise en place, et chacun va miser. Avec beaucoup de chances de “se faire mettre”, car face à la mort, face au drame, on est toujours à côté de la plaque lorsque l’on semble se précipiter.

Un deuxième mort ? Raté, Beauvau dément

C’est Emmanuel Macron qui dégaine d’abord. « Le premier devoir d’un président, c’est de protéger. Ce soir, on sait qu’au moins un policier a été tué. Cet impondérable, cette menace, elle fera partie du quotidien des prochaines années » :

Le candidat Jean Lassalle, lui, demande qu’on lui « permette d’avoir une pensée »... et trouve « formidable de le faire dans un tel moment... » La bille tourne dans le tambour… Il affirme, à la suite du présentateur de France 2, qu’un deuxième policier a « succombé »... Mais au même moment, le porte-parole du ministère de l’Intérieur dément la mort d’un deuxième policier. Pour certains, c’est habile, pour d’autres, c’est imprudent « de commenter à chaud les faits des Champs-Élysées » alors que « les infos manquent ». Mais on n’a à vrai dire à peine le temps de prendre le temps de réfléchir à cela, que l’évènement continue de charrier son lot de questions déontologiques, éthiques, philosophiques mêmes.

A partir de quel moment interrompt-on un débat présidentiel ? « À partir de combien de morts ? » Question très prosaïque. « À partir de quel degré de stress, d’émotions, de quel contexte de peur panique ? » est la question sous-jacente, impalpable, qui électrise les épidermes. Et quand interrompt-on une campagne ? Une élection ?… sont les questions qui surgissent immédiatement dans la foulée.

Une occasion en or pour Fillon et Le Pen

Il y en a un qui ne s’est pas posé la question de miser ou pas à la roulette. Le voilà qui a pris tous ces gains, et les a déposés en même temps, sûr de lui, sur le tapis vert. C’est François Fillon, qui d’emblée, sur un ton très grave, déclare annuler tous ses déplacements, demande la suspension de la campagne, et met le paquet dans son discours sur la lutte contre le terrorisme. C’est une occasion en or, pour l’auteur de Vaincre le totalitarisme islamique, d’exploiter l’un de ses thèmes de prédilection. Une occasion en or pour peut-être, infléchir le cours de la campagne, et se qualifier pour le second tour.

Mais lui aussi se fait mettre, et peut-être voler en partie sa mise, si tant est que les spectateurs s’en aperçoivent : car il s’est trompé, en annonçant qu’il y avait « d’autres violences dans Paris ». « Il n’y a pas eu d’autres événements ce jeudi soir », affirme presque en même temps le ministère de l’Intérieur.

Du côté de Marine Le Pen, c’est la séquence émotion. Elle parle « cauchemar », « colère », « compassion ». Elle aussi peut espérer remporter une grosse mise, quand la bille aura fini son tour macabre.

Fil rouge de sang

Seul ou presque Jean-Luc Mélenchon aura ce soir des mots pour rassurer, et pour ne pas se précipiter. « Dans l’attente d’informations plus sûres, pas de panique », lance le candidat de la France insoumise. Et Benoît Hamon pour lequel « cette démocratie s’honore quand elle s’adresse à la raison ». Le reste ressemble beaucoup à un festival de récupérations politiques, et à un triste jeu de hasard, où chacun avance son pion.

À l’antenne, David Pujadas revient sur les évènements des Champs-Élysées, en déclarant que l’émission « a pris un tour particulier » et en annonçant une édition spéciale. « Particulier », le mot est faible. L’expérience est de l’ordre du dédoublement de soi. Une sorte de note sourde et tenace n’a cessé de se faire entendre tout du long, un fil rouge de sang, sans qu’il soit possible de s’en débarrasser pour se concentrer sur le fond des programmes que tentaient de dérouler les candidats.

Sur France 2, une fois l’édition spéciale terminée, l’Allegro de la "Symphonie classique" de Serguei Prokofiev fait résonner ses cordes joyeuses. La vie a repris ses droits sur la mort.

@audelorriaux

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  • Une seule remarque : on n’interrompt pas une émission de télé ("réalité" ou politique) pour annoncer un ouvrier blessé ou mort sur un chantier.

    Marc Sidonny Le 21 avril à 11:19
  •  
  • Sans vouloir manquer de respects aux familles des victimes, on peut regarder cet affreux crime à la lumière de la campagne électorale.
    Un evenement mediatique important comme un attentat ne va pas avoir un effet benefique sur les intentions de vote : il risque de renforcer les candidats qui instrumentalisent les questions de sécurité comme Fillon et Lepen...
    Parallèlement à ce terrible évènement, un autre positif malheureusement de moindre importance, les 2 journalistes de l’agence Capa emprisonnés étaient libérés le lendemain de la protestation de J.L. Mélenchon adressée au gouvernement vénézuélien...

    A croire que le yin et le yang ont décidé de ne rien se laisser passer... Toute proportion gardée bien sûr...

    carlos Le 21 avril à 14:23
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