Accueil > Monde | Par Jérôme Latta | 27 avril 2015

Europe et Afrique, un naufrage commun

Évoquant les morts de migrants, les écrivaines Aminata Traoré et Fatou Diomé portent le fer dans la plaie d’une politique économique inéquitable et destructrice, qui entraîne dans le même désastre les nations européennes et africaines. Des paroles indispensables.

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Les grandes tragédies, quand elles font subitement irruption dans l’actualité comme les naufrages des migrants en Méditerranée, ont certes un pouvoir de déflagration, pour ce qu’elles révèlent des hypocrisies et de l’absurdité des politiques menées. Mais l’émotion initiale, vertueuse, est souvent noyée dans le pathos des grandes déclarations, puis dans le flot d’une actualité qui balaye vite d’autres rivages. Serge Guichard désignait justement, sur nos pages, l’intolérable résultat de la gestion inhumaine des migrants. L’Union européenne n’a rien trouvé de mieux qu’une réponse armée consistant à… couler les navires des passeurs.

Cette incapacité à traiter la question autrement que par des moyens technocratiques et militaires se fonde évidemment sur les peurs et les égoïsmes cultivés dans nos riches nations, dans lesquelles "l’humanitaire" n’est plus qu’une question technique. Redonner chair et humanité à cette question, c’est justement ce à quoi les paroles de deux femmes, franco-africaines, sont parvenues. Lui redonner, aussi, sa substance profondément politique.

« L’Europe ne sera plus jamais épargnée »

Intervenant dans l’émission Ce soir ou jamais, l’écrivaine Fatou Diomé évoque la schizophrénie européenne qui veut « trier les étrangers utiles et les étrangers néfastes » et qui opte pour « le laisser-mourir, devenu un outil dissuasif ». En pure perte : « Celui qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, celui-là sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. » Surtout, elle insiste sur les représentations que produisent des immigrés les Européens et sur le mépris que l’Europe a d’elle-même quand elle pense que les immigrés ne viennent que « pour le pain » et pas pour la liberté, la démocratie ou la solidarité avec les leurs. Et invite à renverser les points de vue en pointant les déplacements inverses de populations, beaucoup moins visibles : ceux des Européens vers les autres pays, le mouvement « des puissants, de ceux qui ont l’argent et le bon passeport ». [1]

Car ce n’est pas dans le passé colonial que Fatou Diomé cherche les causes du désastre, mais bien dans le présent des relations entre nations européennes et africaines. « Il faut sauver l’Afrique et il faut sauver l’Europe. Vous ne resterez pas comme des poissons rouges dans la forteresse européenne. Aujourd’hui, l’Europe ne sera plus jamais épargnée tant qu’il y aura des conflits ailleurs dans le monde. L’Europe ne sera plus jamais opulente tant qu’il y aura des carences ailleurs dans le monde. »

« L’échec lamentable du développement de l’Afrique »

Autre écrivaine, militante altermondialiste et ancienne ministre de la Culture du Mali, Aminata Traoré, dénonce à son tour l’absurdité d’une réponse militaire qui occulte les responsabilités occidentales, notamment en Libye. Dans cette tribune publiée par Rue89, elle aussi met en exergue la dimension politique et économique de la domination exercée sur l’Afrique, à l’origine directe des migrations désespérées : « Ce sont autant de conséquences de l’échec lamentable du développement économique de l’Afrique dans le cadre de la mondialisation capitaliste ; des conséquences que l’Europe n’a pas la volonté ni la sagesse de voir ni de comprendre à travers tous ces corps errants ou sans vie devant ses portes. »

« La quasi-totalité des migrants en difficulté n’aurait pas pris le risque de partir si les politiques économiques mises en œuvre étaient créatrices d’emplois. Les règles de l’OMC sont hautement destructrices », poursuit-elle. « Les pays d’origine des migrants indésirables et jetables, du Sahel et du Maghreb, qui regorgent de ces richesses [pétrole, uranium, gaz…], deviennent des champs de bataille. » Pourtant, ces richesses dont l’Europe est si dépendante « appartiennent à ces enfants qui viennent mourir aux portes de l’Europe ».

« Nous sommes tous perdants »

Sans trop croire à cette « occasion historique » qu’a l’Union européenne « de dire la vérité sur l’ensemble des causes de cette tragédie et de rendre ainsi justice aux peuples spoliés et humiliés d’Afrique », Aminata Traoré place l’Afrique et l’Europe au sein de la même problématique politique : « Nous ne voyons pas comment un modèle économique qui ne fait pas le bonheur des peuples d’Europe pourrait sortir l’Afrique de l’impasse. Ce sont les lobbies (cotonniers, pétroliers, miniers, de l’armement et autres) qui déterminent la politique étrangère des puissances occidentales. »

Une nouvelle fois, « la violence inouïe du système capitaliste et prédateur est occultée ». Le message le plus frappant, de la part de ces deux femmes, réside bien dans la nécessaire prise de conscience de la communauté de destin des deux continents. « La France et l’Europe doivent se dire que nous sommes tous perdants », dit la seconde, quand la première lance : « On sera riches ensemble ou on va se noyer tous ensemble ! »

Notes

[1« On voit les pauvres qui se déplacent, on ne voit pas les riches qui investissent dans nos pays. (…) Vous avez besoin que nous restions dominés pour offrir des débouchés à l’industrie européenne. »

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  • Merci pour cet article ! A ces deux femmes. Fatou Diomé au lendemain des attentats de janvier avait d’ailleurs écrit dans un article publié sur Mediapart qu’il était urgent de penser la fraternité entre les hommes. Je crois qu’on en manque cruellement et c’est pourtant le troisième mot de notre devise en France. Au lieu de diviser toujours plus les français - les blancs, les noirs, les musulmans, les chrétiens, les juifs, les français récents, et les plus anciens - il serait temps de faire fraternité, et de relire les textes humanistes de la Renaissance, et de l’Antiquité, afin se rappeler de la belle phrase de Terence "en tant qu’homme, rien de ce qui est humain ne m’est étranger", phrase qu’un homme important en Afrique, Thomas Sankara aimait à dire. Il est temps que les français du péri-urbain, des milieux ruraux abandonnés par les services publiques, et des banlieues, prennent conscience que l’on se joue d’eux en les mettant les uns contre les autres (et par là même occasion gonfler le FN) et surtout en les empêchant de voir qu’ils sont la véritable force politique de leur pays, qu’ils peuvent résister au broyage capitaliste et que leurs actions de résistance (même les plus simples) peuvent avoir un réel impact à la fois sur la politique intérieure et sur la politique extérieure de la France. Quand va-t-on réaliser que notre folie capitaliste est responsable de l’exploitation massive de terres et d’hommes en Afrique, en Amérique Latine et en Asie. Si nous sommes des hommes, et que rien de ce qui est humain ne nous est étranger, il est temps de nous réveiller.

    coralie Le 27 avril 2015 à 14:32
       
    • Bravo Coralie
      Dommage que nos "irresponsables" politiques au pouvoir, ou en attente sur les marches pour leur retour organisé par ces bobos traîtres actuellement aux manettes, ne soient pas capables d’une telle lucidité et honnêteté.
      Nous sommes tous victimes mais aussi malheureusement pour beaucoup victimes consentantes du naufrage libéral.
      L’avenir de l’humanité doit impérativement passer par un changement radical de cap imposé par des citoyens mobilisés et conscients des enjeux, mais les forces d’en face savent se donner les moyens et les complicités pour toujours plus reculer l’échéance, peu importe pour eux que la méditerranée devienne un tombeau pour des milliers de victimes de leur logique.
      Et toutes les victimes ne viendront pas des pays dits pauvres.

      arthur Le 27 avril 2015 à 15:09
  •  
  • On va dans le mur.
    et on sait parfaitement ce qui manque : une réponse de masse , révolutionnaire et internationale.
    Faute de cela et d’apporter + de bonheur aux gens à domicile, ils continueront à fuir . Gageons qu’ils sont plus d’un ... les chefs d’Etat à penser à une bonne guerre
    Mais on sait bien que nous sommes comme dans l’avion :
    " pilotés par des gens qui ont perdu la raison et qui nous emmènent au crash sans qu’on ne puisse rien faire"

    clara z

    clarazavadil Le 27 avril 2015 à 16:38
       
    • Adresse portant considération basique, @ l’intention de tous ceux qui, sous le prétexte fallacieux d’être lassés, comme on dit ici ou là, par « le politiquement correct des sérails de belles personnes, et par la bien-pensance de la gauche-caviar »... ne savent que se coaliser pour pencher du côté où ils vont nous faire tomber, si on les écoute, ...à savoir du côté de l’extrême droite :
      Je rappelle simplement que... :
      ...L’idéologie d’extrême droite repose sur une mutation perverse de l’idée « humaine » et « charitable » à priori qu’il y aurait « plus malheureux que nous »... Ce constat, elle le transforme en une terrible obligation fatale : il faudrait en fait impérativement qu’il y ait plus malheureux que « nous », si « nous » voulons nous en sortir, car « on ne pourra sauver tout le monde » !... Il FAUDRAIT qu’il y ait des sacrifiés !...
      C’est comme sur la question, dite de « la mort des idéologies »... Quelque part, ce serait tant mieux. Et même quelque part : « Viva la muerte ! » : vive la mort des idéologies !... « Le 20ème siècle est dernière nous, Place au dit : « pragmatisme » !... » D’ailleurs, l’extrême droite n’est pas la seule à professer cet « anti-dogmatisme », dogmatique au carré, qui réclame de larguer les vieilles croyance, autrement dit de « laïciser la politique », dans le sens de la dévitaliser ...en toute cohérence avec le vieux « principe » d’une « destruction créative » capitaliste, pourtant devenue elle-même immensément problématique... : car il est un fait que nous pouvons tout aussi bien avoir à l’extrême Centre Gauche un accord renégat sur cet élément de langage obligé, que, pour commencer, « la Gauche » devrait en terminer avec « son sur-moi marxiste » !!!... Hollande n’en est-il pas arrivé, à l’occasion d’une panthéonisation sélective de 4 résistants notoires, à assurer, rétroactivement et anachroniquement... : que, se mettant au service du salut national, ceux-ci et celles-ci auraient laissé derrière elles et eux leurs idéologies !!??...
      Quel 21ème siècle cela nous prépare-t-il ? Celui où il n’y aurait plus soi-disant d’idéologies, ...donc plus d’anticipation, de prévision, de « gouvernements », plus de pilotes dans l’avion, face à la Finance : autrement dit, ...que de « la gouvernance » ?!?... En fait de pragmatisme, n’oublions pas cette « allégorie », qui s’est réalisée, ...d’un pilote fou d’avion, fermé dans sa cabine, qui, vexé et frustré, en réalité abîme l’avion à terre, avec tous ses passagers...
      C’est exactement cette « logique » d’inconscience et d’irresponsabilité..., que ne développe PAS une femme superbement responsable comme Fatou Diome, nageant sans doute en pleine idéologie (voir l’émission « ce soir ou jamais », du 24/04/15), et qui a déclaré : « On sera riche ensemble ou on va se noyer tous ensemble !... », à total CONTRE-COURANT de l’actuel « réalisme » de l’idéologie dominante...

      Aubert S. Le 16 juin 2015 à 15:05
  •  
  • 3 ème ligne : "pour ce qu’elleS révèleNT"

    Fulgence Le 28 avril 2015 à 09:56
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