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Accueil > Politique | Par Jérôme Latta | 20 janvier 2016

"Excuses sociologiques" : Valls prend le parti de l’ignorance

En condamnant la prétendue "culture de l’excuse", le premier ministre choisit de ne rien comprendre – aux sciences sociales comme à ce qu’il est censé combattre –, et se range plus que jamais du côté d’une pensée réactionnaire.

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On s’échinerait vainement à trouver un point de basculement idéologique particulier dans le mandat de François Hollande, tant le reniement aura été à la fois immédiat, constant et constamment aggravé. Néanmoins, les propos de son premier ministre sur les "excuses sociologiques" et la "culture de l’excuse" marquent une étape majeure, fût-elle symbolique, de cette dégringolade.

Ils ne relèvent pas de l’accident puisqu’ils ont été prononcés à deux reprises. Le 26 novembre au Sénat, Manuel Valls lâchait déjà : « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications sociologiques ou culturelles à ce qui s’est passé ». Probablement satisfait des effets suscités, il transforma cette provocation en ligne politique, à la faveur du débat sur la déchéance de nationalité : « Pour [les djihadistes] il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » (9 janvier, hommage aux victimes de l’Hypercasher).

Le malentendu sociologique

Le procédé est classique, qui consiste à prêter à une personne ou un groupe de personnes des termes, une démarche ou une pensée qui ne sont pas les leurs [1]. Il est ainsi régulièrement reproché aux sciences sociales de cautionner ("excuser") les mécanismes qu’elles mettent à jour, parfois de les dénoncer, et presque toujours (cette fois à raison) de les mettre simplement à jour (sur la généalogie des procès faits au "sociologisme", lire l’article de Xavier Molénat). Ces reproches contradictoires relèvent du même malentendu, ou du même amalgame : chercher à comprendre, à savoir, à expliquer ne consiste pas à porter un jugement. Comme le résume Bernard Lahire, dont l’ouvrage Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue "culture de l’excuse" [2] paraît fort à propos :

« Comprendre est de l’ordre de la connaissance (laboratoire). Juger et sanctionner sont de l’ordre de l’action normative (tribunal). Affirmer que comprendre "déresponsabilise" les individus impliqués, c’est rabattre indûment la science sur le droit. »

Pour son malheur, la démarche sociologique produit du désenchantement en cassant la magie des rapports sociaux, en les "dénaturalisant", en dévoilant leurs déterminants [3]. Or « La sociologie vient contrarier toutes les visions enchantées de l’homme libre, autodéterminé et responsable », écrit encore Bernard Lahire. Précisément les visions de l’idéologie libérale (« On sacralise d’autant plus l’individu libre et autonome qu’on veut le rendre responsable de tous ses malheurs »), qui chercher à occulter ce qui la fonde :

« [La sociologie] provoque la colère de ceux qui ont intérêt à faire passer des vessies pour des lanternes ; des rapports de forces et des inégalités historiques pour des états de fait naturels, et des situations de domination pour des réalités librement consenties. »

Cette logique de rejet ou de déni des enseignements de la sociologie a été particulièrement active dans le débat sur les (prétendues) "théories" du genre, l’analyse de la construction sociale des différences "sexuelles" entrant frontalement en conflit avec un impensé social et culturel dont le principe est de rester impensé – et avec lui les inégalités qu’il recèle et reproduit – pour se préserver du potentiel émancipateur de la prise de conscience. C’est également la logique de ceux qui veulent voir et faire voir les individus sous le prisme essentialiste des identités, expédiant toute perspective sociale, économique, psychologique ou historique afin de ne laisser place qu’au conflit et la stigmatisation.

Exploiter le problème plutôt que le traiter

Les vieux malentendus sciemment entretenus à l’égard de la sociologie entrent en effet en résonance directe avec les poussées néo-conservatrices. Si l’anti-intellectualisme est une composante historique des droites extrêmes, la haine des sciences sociales (ou ce que Joseph Confavreux qualifie de "haine des causes" dans la Revue du crieur) caractérise le retour contemporain des réactionnaires.

En l’occurrence, on note, au passage, que Manuel Valls récuse non seulement la compréhension, mais aussi toute explication, puisqu’il n’y en aurait « aucune qui vaille » selon lui. Le propos est absurde de son propre point de vue de gouvernant : celui, en théorie, de l’efficacité de la lutte contre le terrorisme. Comment prétendre lutter contre celui-ci sans chercher à en comprendre les causes, sinon en renonçant à le prévenir ? « J’en suis resté à l’idée très simple que pour bien combattre un adversaire, il faut le connaître, le comprendre et expliquer sa nature », a déploré Marcel Gauchet – pourtant pas la cible idéale de l’anathème vallsien – qui ajoute : « Cette phrase est ahurissante et dit quelque chose de profond à son insu, c’est que la politique se voue à de la gesticulation ». Pour, respectivement, le philosophe Alain Badiou et le sociologue Nilüfer Göle, interrogés par Libération, cette posture relève cependant d’une stratégie calculée :

« Ce qui s’est passé ressemble à une opération de non-penser de grande envergure. De toute évidence, les pouvoirs ont intérêt à bloquer la chose dans son caractère incompréhensible. »

« Cette dynamique est une régression intellectuelle qui va de pair avec une politique basée sur la construction d’ennemis. »

Il ne s’agit en effet pas de traiter un problème, mais d’en exploiter politiquement les conséquences en encourageant la perception – aussi erronée soit-elle – que l’opinion en a, solutions comprises. Or il est clairement apparu, aux lendemains des attentats et des élections de novembre, que l’exécutif a choisi de gouverner pour l’électeur FN et selon sa vision. Manuel Valls épouse alors très logiquement la rhétorique droitière dont une composante essentielle est sa propension à disqualifier la gauche à coups d’étiquettes ("angélisme", "bien-pensance", "politiquement correct", etc.), ce qui présente l’avantage de ne plus avoir à argumenter.

Liquider les valeurs

La déchéance de la nationalité est l’aboutissement logique d’un cycle ininterrompu de reniements, dans lequel il faut peut-être voir moins une adhésion idéologique qu’un calcul opportuniste mené sans la moindre conscience politique. Il s’agit donc de ne plus s’embarrasser de scrupules ou de valeurs : « Une partie de la gauche s’égare au nom de grandes valeurs en oubliant le contexte, notre état de guerre, et le discours du président devant le Congrès », déclarait Manuel Valls dans le JDD du 27 décembre. C’était avouer se soumettre à la loi des circonstances et à une stratégie de communication, en liquidant explicitement lesdites valeurs pour ne même plus être comptable de leur trahison.

En février 2004, Les Inrockuptibles avaient publié l’Appel contre la guerre à l’intelligence, qui s’alarmait d’un « anti-intellectualisme d’État qu’aucun parti politique, de droite comme de gauche, n’a encore entrepris de dénoncer ». La droite était au pouvoir, les années Sarkozy déjà bien avancées et l’on ne se doutait pas qu’elles seraient prolongées avec autant de zèle par un pouvoir issu du Parti socialiste. La logique de la surveillance de masse et de l’état d’urgence – « On arrête de tergiverser et on tape dans le tas » – était déjà celle de la "tolérance zéro", des peines plancher, de la comparution immédiate ou de l’exclusion de l’excuse de minorité.

Malgré l’hégémonie croissante des savoirs utilitaires et techniques, malgré la domination de "l’expertise" au service de la pensée dominante et des intérêts privés, malgré les conquêtes conservatrices, les sciences sociales favorisent encore une pensée trop critique, dont il faut accélérer la marginalisation. Voire qu’il faut supprimer, à l’instar du ministre japonais de l’Éducation qui, en septembre dernier, demandait aux présidents d’université de démanteler leurs départements de sciences humaines [4]. Il faut dire, comme a ironisé l’historien des images André Gunthert, que seule « la sociologie peut expliquer pourquoi la France est gouvernée par un premier ministre si médiocre. Mais ce n’est pas une excuse ».

Notes

[1On trouverait un autre exemple ordinaire, encore au sein la famille réactionnaire, dans le refus de la "repentance" qu’il faudrait exprimer à propos du passé colonial, ce qui revient à disqualifier la revendication d’une connaissance et d’une reconnaissance des faits.

[3Autre incompréhension : la sociologie est accusée de produire des déterminismes mécaniques, alors qu’elle privilégie – c’est le cas de la notion d’habitus chez Pierre Bourdieu – une approche infiniment plus complexe que les simplifications courantes dans le champ politique et médiatique.

[4En plaçant l’humain au centre de ses préoccupations plutôt qu’en se consacrant à son adaptation au marché, les sciences sociales sont inutiles à ce dernier – sinon instrumentalisées au profit du marketing, des sondages d’opinion, de la communication ou de l’exploitation des données personnelles.

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  • Le plus fort est que lui même analyse pour avancer ces pions avec tactique. et i le fait grâce aux sciences humaines.

    C’est toujours la même histoire, tout fait s ’explique par une action individuelle dans un environnement. Le personnel influençant l’environnement, comme l’environnement influence l’individu.

    Comprendre n’est pas excuser, cela permet juste de faire porter à chacun et à chaque chose sa propre responsabilité pour l’assumer et la dépasser.

    Force est de constater que nous vivons dans une société qui fuit toutes responsabilités et en accuse toujours autrui, ou autre chose. La société ne veut plus être composée. de citoyens, mais de consommateurs ...

    Déterminisme social ou déterminisme génétique, voilà ce à quoi on veut nous limiter notre pensée ; Maître Pangloss -tout en langue-n’est pas mort.

    Tous ces mondes s’affrontent, se combattent dans des joutes orales sans jamais s confronter au réel, à l’expérience -tout en langue. On nous coince entre explication pseudo analytiques ou pseudo génétiques, mais toujours dans du déterminisme. Un bel exemple actuel nous est donné par le fait que les enfants des pauvres ne feraient pas d’études supérieures parce que les parents en auraient peur ! Niant les réalités économiques, quand l’assiette est vide ... Le pire, ce sont les professeurs de lycée qui propagent le plus souvent ce genre de farce.

    Je remarque dans ces temps du "tout en langue", on se précipite à commenter la moindre parole des gouvernants et autres idiots. Ne serait-il pas plus productif de réfléchir en commun et produire du sens, puis du verbe et de l’action ? Se peut il d’exister sans ces has been politico-méditiques ?

    La Renaudie Le 20 janvier à 09:07
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  • Excellent article, et salvateur à plus d’un titre. Merci.

    Marius Le 20 janvier à 16:13
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  • Je crois que le refus obtus par le pouvoir socialiste de toute explication rationnelle du phénomène terroriste ne relève pas seulement de la bêtise et de l’ignorance.
    Il me semble marquer deux évolutions majeures :
    1. un ralliement inconditionnel à la philosophie politique de la droite et à l’idéologie libérale d’une totale responsabilité individuelle niant tous déterminismes sociaux ;
    2. la mise en place, à partir du registre de l’émotionnel et de la réaction viscérale, d’un Etat sécuritaire nécessaire au développement de l’oligarchie et ringardisant même la démocratie libérale. Un Etat sécuritaire qui "se fonde durablement sur la peur et doit à tout prix l’entretenir" (Giorgio Agamben). De même Thomas Coutrot remarque que "les élites politiques ne cherchent plus à susciter l’espoir mais le peur".
    Bref un Etat proto-policier dont les Goodyear sont les premières victimes.

    Gérard Loustalet-Sens Le 21 janvier à 19:39
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  • Logique du déni aussi dans la politique étrangère : on ne veut pas voir que nos alliés -et clients !- du Golfe ont, via le wahhabisme, amplifié le sectarisme, au Moyen-orient et au-delà. Or celui-ci sert de base idéologique aux mouvements destructeurs qui ont (par ricochet statistiquement anecdotique) attaqué Charlie puis le Bataclan. Y compris au front al Nusra « qui fait du bon boulot », ou à la Daèche que les USA ont quasiment créée avec les milliards de Riyad : voir à ce sujet The New York Times du 23, confondant de morgue impériale dans son aveu que oui, les USA ont encore une fois violé la charte de l’ONU à l’occasion de la destruction de la Syrie. A défaut de la soumettre. Oncle Sam a appelé ça « Timber Sycamore », et la France, petite main qui a dès 2011 travaillé au coup d’état en Syrie, fourni un franchissement de ligne rouge au sarin etc. n’y est même pas mentionnée... Quant aux négociations de paix de Genève, Fabius voudrait y imposer aux russes la présence d’une délégation de terroristes (2 de leurs jeunes apprentis français vont néanmoins être jugés ici pour « participation à un groupement terroriste »), tout en écartant les kurdes du PYD que ne veut pas Erdogan. Excuses sociologiques, ou collusion d’agresseurs ?
    On ne veut pas voir non plus pour ce qu’elle est la cruelle et très corrompue dictature turque : excuses sociologiques ? Ou juste le fait qu’elle reste bon gré mal gré une tête de pont de l’OTAN contre la Russie ?
    Idem pour la politique israélienne, choyée malgré le terrorisme qu’elle fait subir quotidiennement aux palestiniens.
    Autant pour la cohérence et l’honnêteté à la mode faux-cialiste.

    chb Le 29 janvier à 15:26
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