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Accueil > Politique | Par Guillaume Liégard | 14 mars 2016

Fascisme, un vent européen

La progression électorale de Alternative pour l’Allemagne (AfD), ce week-end le confirme : l’émergence des extrêmes droites n’est pas un phénomène spécifiquement français. Mais, en France, elle prend appui sur une tradition fasciste longtemps minorée.

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Il est des synchronisations politiques qui soulignent l’air du temps. 1968 vit la conjonction de trois événements majeurs : le printemps de Prague en Tchécoslovaquie, l’offensive du Têt au Viet-Nam et le Mai 68 français. Le mouvement ouvrier et les forces progressistes semblaient alors accumuler les victoires. L’idée que demain serait mieux qu’hier relevait de l’évidence. Ce début de siècle fait moins envie. L’ensemble de la planète apparaît comme marqué d’une fièvre identitaire qui s’étend à mesure que progresse l’uniformisation marchande. De la vieille alternative “socialisme ou barbarie” énoncée pour la première fois en 1916 par Rosa Luxembourg, seule la seconde semble encore en course, chaque jour plus effrayante.

Fondamentalistes de tous pays

Les régressions identitaires, souvent adossées à des courants politico-religieux, ont partout le vent en poupe : de l’Inde où, après la victoire du BJP, un homme impliqué dans des pogroms est nommé premier ministre, au Proche-Orient où des courants fondamentalistes religieux prospèrent sur les ruines de la gauche arabe. En Europe, des organisations d’extrême droite ou national-xénophobes accumulent les succès, élections après élections.

Chaque cas trouve ses ressorts dans une histoire nationale singulière, mais la concordance des phénomènes est trop générale pour ne pas avoir, aussi, une explication de portée plus large. Vainqueur par K.O., le capitalisme dans sa version néolibérale règne désormais sans partage sur l’ensemble de la planète. Le rêve d’un marché mondial aux règles unifiées permettant de déployer les capitaux au gré des opportunités n’est pas seulement illusoire, il est profondément dangereux. Pour un nombre croissant de pays, ces politiques déchirent le tissu social et génèrent instabilité et état de crise permanent : une société ne peut être durablement dominée sans médiation, sans compromis et sans légitimité.

Sur le Vieux Continent, l’intensité de la crise économique et la montée des formations d’extrême droite ne sont pas strictement liées. Les succès du FPÖ en Autriche, de l’UDC en Suisse ou du parti des Vrais Finlandais rappellent qu’on peut connaître la prospérité et verser dans la régression nationaliste identitaire. À l’inverse, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Irlande formulent des réponses progressistes. La Belgique est un cas d’école : la gauche réalise ses meilleurs scores dans une Wallonie sinistrée, quand le N-VA chauvin accumule les succès électoraux dans une Flandre en situation de quasi plein emploi. L’effondrement du mouvement ouvrier et le recul de l’Europe, dominante il n’y a pas si longtemps, sont en vérité les ingrédients d’un cocktail explosif.

Fascisme de souche

En France, ce contexte européen et international offre un espace nouveau à l’extrême droite. Mais il n’explique pas totalement le succès du FN. Si cet air du temps rencontre un tel écho, c’est qu’il s’enracine dans l’histoire du pays. Le communisme en France n’a jamais été la simple transposition nationale du souffle de la Révolution russe. Il puisa sa force de l’alliage entre une tradition issue de la Révolution française et l’inspiration de la Révolution d’octobre [1]. Il en va de même pour l’extrême droite. Sa place dans la vie française est ancrée depuis le XIXe siècle. Car la France n’est pas seulement le pays de la Révolution française et du Front populaire, mais aussi celui de l’affaire Dreyfus et du régime de Vichy.

Contrairement aux thèses de René Rémond sur la quasi immunité de la France au fascisme, réduit à un produit d’importation passager, l’historien israélien Zeev Sternhell a vu dans la France le berceau européen des idées fascistes. Dans sa préface à Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France, il souligne « le poids du processus de fascisation de la droite intellectuelle dans la création d’un climat qui a permis l’emprise du fascisme ». Sans même aborder le rôle d’un Taine ou d’un Renan, de Barrès et Drumont dès la fin du XIXe siècle, Maurras, Céline, Brasillach ou Drieu La Rochelle inventent au cours de la première partie du XXe siècle les mots et le corps d’un fascisme de souche, qu’il s’appuie ou non sur la vieille tradition de l’antilibéralisme catholique.

Battus, marginalisés politiquement après la seconde guerre mondiale, ces courants n’ont pas pour autant disparu. Tapis dans l’ombre, ils ont attendu leur heure. Pendant plusieurs décennies, les réseaux catholiques intégristes ont ainsi caché le milicien Paul Touvier. Dans la période récente, ces courants, considérés il y a peu encore comme la queue de comète d’un catholicisme à bout de souffle, ont trouvé les moyens de ressurgir. La Manif pour tous a su mobiliser et entraîner certaines couches de la jeunesse. Ces nouveaux militants sont là pour de nombreuses années.

Nationalisme ethnique

Il y a un peu plus d’un an, le livre d’Éric Zemmour, Un suicide français connaissait un succès fulgurant en librairie malgré les énormités historiques qu’il contenait. Le climat idéologique a pris une telle tournure que le site d’information Slate titrait récemment : “Quand Zemmour et le Fig Mag sonnent le rappel du maurassisme”. Autre symptôme : Philippe de Villiers, qu’on imaginait disparu, connaît lui aussi un large succès avec ses mémoires parus cet automne, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu. Le chantre du souverainisme et du catholicisme traditionnel prolonge cette tradition qui fusionne nationalisme et principes contre-révolutionnaires, dont le principal penseur est Charles Maurras.

L’historien Laurent Joly, spécialiste de l’Action française, met en évidence les liens de filiation entre une partie de la droite et de l’extrême droite avec Maurras [2]. La théorisation d’un “nationalisme ethnique” par les fondateurs de l’Action française a trouvé de nouveaux épigones, aujourd’hui, au sein du parti Les Républicains. Les propos de Nadine Morano sur la « France pays de race blanche » ont été jugés outranciers, mais qui oserait prétendre qu’ils ne correspondent pas à ce que pensent, à bas bruits, beaucoup de militants et de cadres de la principale formation de la droite parlementaire ?

Le fascisme est un hydre caméléon se métamorphosant sans cesse. Hier comme aujourd’hui, il a su polariser des couches sociales très différenciées, réunir dans un même mouvement des couches plébéiennes déclassées et de grands noms de la vie intellectuelle. « Le désespoir les a fait se dresser, le fascisme leur a donné un drapeau », analysait Trotsky après la victoire d’Hitler en 1933. Prémonitoire, l’érudite introduction à un recueil de textes sur le fascisme de Patrick le Tréhondat, Robi Morder et Patrick Silberstein s’intitule Dernière station avant l’abattoir [3]. Il est encore temps de prendre la mesure de tout ce qui doit changer, à condition de faire, et vite.

Article extrait du dossier du numéro d’hiver de Regards, "FN, pourquoi eux ?".

Notes

[1Lire Le rouge et le bleu, par Roger Martelli, éditions de l’Atelier 1995.

[2Naissance de l’Action française, par Laurent Joly, Grasset 2015.

[3Léon Trotsky : Contre le fascisme. 1922-1940, Syllepse 2015.

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Vos réactions

  • Quel est le rapport avec Trotsky en 1933,presque 100 ans après,en 2016, au vu des flux migratoires ?
    L’auteur se rend il compte qu’il a les yeux fermés et récite une lithanie du niveau le plus bas pour une période révolue depuis 83 ans ?
    Comment voulez vous être pris au sérieux ?
    La révolution de 1848 explique t elle par exemple la prise du pouvoir par Hitler 85 ans après ?

    Orloge Le 14 mars à 13:05
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  • Ton article est intéressant Guillaume quand tu déconnectes "crise" économique( je mets des guillemets : elle est un peu longue cette crise….) et montée de l’extrême droite. Par contre le terme "fascisme" est-il opérant ? Je n’en suis pas certain.

    Denis Seel Le 14 mars à 15:19
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  • Une petite lecture de l’ouvrage cité à la fin ne serait pas inutile. Si le présent n’est jamais une simple reproduction du passé, penser qu’il ne vient de rien est toujours mauvaise politique.

    L’extrême-droite d’aujourd’hui est de son temps, c’est à dire qu’elle manifeste des éléments de rupture... et de continuité avec son propre passé.

    Après on peut aussi penser que l’histoire ne sert à rien, ce n’est mon cas

    Guillaume Liégard Le 14 mars à 15:21
       
    • Eléments de rupture purement sémantiques à mon sens. Le fascisme est foncièrement opportuniste et c’est en cela qu’il est toujours de son temps. Il sait le moyen d’accoupler époque et tradition. Il sait aussi le moyen de se faufiler contradictoirement dans tout ce que lui propose l’époque. Mussolini déjà ratissait large, donnait du rêve à n’importe qui et promettait l’insomnie à tous les autres. Ainsi, il qualifiait son mouvement « d’aristocratique et progressiste, réactionnaire et révolutionnaire ». Un esprit pauvre condamné à conquérir sa pitance sur un esprit plus riche, mais résolument impuissant.

      Marco Carbocci Le 15 mars à 23:59
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  • Au moment où les piètres penseurs tentent de nous faire encaisser que l’histoire ne se répète pas, il est essentiel d’indiquer que le fascisme d’aujourd’hui contient et alimente méthodiquement toutes les mythologies qui l’ont agité à l’orée du XXe siècle. Si PS ou LR sont éventuellement capables de désavouer leur propre histoire, le fascisme, adepte du lifting sémantique, ne renie jamais ses fondamentaux. Tout est là, inscrit dans la doctrine : le nationalisme, le darwinisme social, la quête du bouc-émissaire, le culte de l’homme (ou de la femme) providentiel(le)... Cette "création d’un climat qui a permis l’emprise du fascisme", évoqué par Zeev Sternhell, c’est très exactement, je le crains, ce que nous vivons aujourd’hui. On entendra çà et là que les Zemmour et Cie n’ont pas l’envergure d’un Maurras, d’un Brasillach ou d’un Drieu La Rochelle : en effet, ils ont exactement la carrure de notre époque où le temps court et volontairement approximatif du pseudo-expert médiatique revêt une dimension autrement efficace. A leur tour, ils inventent les mots, la syntaxe – y compris non verbale – d’une doctrine qui, maquillée de novlangue, ne se soucie plus de dissimuler ni sa nostalgie, ni sa névrose.

    Marco Carbocci Le 15 mars à 23:23
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  • le fascisme ou l’extréme droite nationalisme , n’est pas un phénoméne, uniquement Français , cela se vérifie un peu partout, en Europe, ou dans le monde. En Allemagne, bien que minoritaire il existait déja ( NPD et autres groupes), il existe aussi en GB (BNP), mais pas seulement UKIP. ou classer la dérive trés droitiére de Trump, Cruz ...
    Ou oublie le nationalisme a l’Est de l’Europe, particulièrement en Ukraine, ou mêmes l’Europe, et les USA ont instrumentaliser les groupes ultra-nationalisme pour renverser le gouvernement en place, au nom de la démocratie, derrière des révolutions "Orange". On utilise c’est groupes, comme des pitbulls qu’on sort de la niche et on enléve la museliére, pour provoquer des troubles. le problème c’est que , aprés on ne les contrôle plus.
    Résultat l’Ukraine est devenue un nid fachos. Voir sur canal plus spécial investigation les masques de la révolution.Au final des démocrates, des progressiste, des révolutionnaires il y en a peux, le nationalisme à le vent en poupe.Les Causes, racines, sont multiples , Europe, immigration, chômage, racisme...
    Mais il vient que nous n’avons plus rien a offrir au population, aucune perspective réjouissante, alors chacun se replie sur sois mêmes. Pour faire court, car y a beaucoup a dire.

    bob Le 16 mars à 14:41
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