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Accueil > Economie | Par Laura Raim | 15 mars 2018

"Formation professionnelle" : une réforme à contre-emploi

Objet de consensus, les diagnostics sur la "formation professionnelle" veulent pourtant résoudre un faux problème. Ils occultent les causes réelles du chômage et les intentions derrière les "réformes", à l’image du projet de loi que prépare le gouvernement.

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Alerte "faux ami" : la "formation professionnelle" ressemble à s’y méprendre à une réponse progressiste au chômage, un droit social à faire valoir, là où le "contrôle des demandeurs d’emploi" annonce tout de suite sa teneur coercitive. Il n’y aurait qu’à "réformer" la formation pour qu’enfin les chômeurs y aient accès et trouvent gentiment du travail. La ministre du Travail Muriel Pénicaud s’y est donc attelée. Elle a présenté la semaine dernière les grandes lignes du projet de loi qu’elle présentera à la mi-avril en Conseil des ministres.

L’argument est séduisant : Sur 2,5 millions de chômeurs, « vous avez quasiment deux millions de chômeurs qui ont un problème de qualification ; donc, vous ne baisserez pas le chômage en jouant juste sur le cycle économique », affirmait Emmanuel Macron en février. De fait, le marché de l’emploi en France compte 40% de travailleurs non qualifiés, soit dix points de plus que la plupart des pays de l’OCDE. Or, cette catégorie connaît un taux de chômage trois fois supérieur à celui touchant les travailleurs qualifiés, qui avoisine les 5%. Pourtant, seulement 13% des 32 milliards d’euros de la formation professionnelle bénéficient actuellement aux chômeurs, la part du lion revenant aux cadres des grandes entreprises.

Le faible impact des politiques de formation

La cause semble entendue : pour réduire le chômage, il suffirait de former les chômeurs. Encore faut-il qu’il y ait des postes à pourvoir — et on ne parle même pas de l’attractivité de ces postes en termes de rémunération et de conditions de travail… Or pour prendre l’année 2017, 90% des postes ont été pourvus, selon une étude de Pôle emploi.

Sur les 300.000 propositions qui n’ont pas trouvé preneur, près d’un tiers correspond à des « annulations en raison de la disparition du besoin (perte d’un marché ou d’une commande) ou du manque de budget », selon une étude diffusée en décembre dernier de Pôle emploi. Seules 31% des procédures de recrutement de CDI sont abandonnées à cause du manque de compétences adéquates, confirme un rapport de France Stratégie, organisme de réflexion placé auprès du premier ministre.

La formation est le premier critère de recrutement pour « seulement 46% des entreprises, contre 60% pour l’expérience professionnelle ou 64% pour des compétences transversales comme la polyvalence ou la capacité d’adaptation ». L’étude montre aussi que le niveau de formation du candidat est un critère de recrutement plus important pour les cadres et les techniciens que pour les ouvriers et les employés, pour lesquels « les critères de flexibilité ou de capacités physiques sont prédominants ».

D’où le faible impact des politiques de formation qui se succèdent depuis des décennies. « Logiquement, le taux de retour à l’emploi varie selon le type de programme suivi, affirme une étude du Cereq de 2015. Ainsi, plus des trois quarts des demandeurs d’emploi ayant bénéficié d’une formation préalable à l’embauche (AFPR et POEI, dispositifs subordonnés à une promesse de recrutement si la période d’essai est concluante) sont en emploi six mois après la fin de leur formation, tandis que pour les autres dispositifs prescrits (et financés ou pas) par le Pôle emploi, le taux de retour à l’emploi est inférieur à 50%. »

Une fonction idéologique

Pas plus que l’épaisseur du Code du travail, le manque de formation n’est le principal responsable du chômage en France. Pas plus que la facilitation des licenciements, la mise en formation de centaines de milliers de demandeurs d’emploi ne créera les millions de "postes manquants" pour résorber le chômage. D’autant que 31% des travailleurs sont déjà surqualifiés. Former à des postes inexistants, tout au plus cela permet-il de transférer quelques chômeurs de la catégorie A, (scrutée par les médias), à la catégorie D, en formation.

Surestimer l’importance de l’éducation est une rhétorique bien rodée, destinée à détourner l’attention des causes réelles des inégalités et du chômage, à savoir les politiques d’austérité sociale et salariale déprimant la dépense publique et privée et entretenant une crise de la demande. Crise de la demande artificiellement compensée par la financiarisation de l’économie… qui à son tour pèse sur les investissements et donc les embauches, les actionnaires rechignant à réinvestir leurs bénéfices en dessous d’un certain seuil de rentabilité garantie.

Inefficaces pour réduire le chômage, les politiques de formation remplissent en revanche assez bien leur fonction idéologique. Elles disent d’abord que le chômage n’est pas un problème macroéconomique structurel, mais un problème de responsabilité individuelle. Elles disent ensuite qu’il faut accepter de s’adapter aux aléas de la mondialisation.

C’est l’idée derrière "l’apprentissage tout au long de la vie", une expression lancée dans les années 1970 et reprise en 1996 par l’OCDE. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas d’encourager à passer une maîtrise de lettres modernes, mais d’entretenir son "capital humain" et son "employabilité" grâce à l’acquisition de "compétences transversales". Dans la réforme à venir, les organismes paritaires collecteurs agréés (Opca) historiquement chargés de collecter, mutualiser et redistribuer les obligations financières versées par les entreprises au titre de la formation professionnelle auront d’ailleurs un joli nouveau nom : "opérateurs de compétences".

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