Accueil > Idées | Entretien par Adrien Gueydan, Pierre Jean | 31 mai 2016

Gaël Brustier sur Nuit debout : « Un esprit est en train de naître : horizontal et connecté »

Auteur d’un livre pour « expliquer Nuit debout bien au-delà de la place de la République », le politologue Gaël Brustier explique en quoi le mouvement doit être pensé avec des catégories nouvelles. Et quels mouvements sociaux il préfigure.

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Auteur du récent À demain Gramsci, Gaël Brustier publie #Nuit debout, Que penser ?, produit de sa fréquentation de la place de la République depuis le 31 mars.

Regards. Pourquoi ce livre, pourquoi maintenant ? Pour qui a-t-il été écrit ?

Gaël Brustier. Fréquentant la place de la République lors des tous premiers jours, j’ai constaté des réactions hâtives dans les médias visant à déprécier le mouvement, à le cantonner à une bande de "gauchistes". Il me semble au contraire qu’il est significatif d’un certain nombre d’évolutions de la société. On y trouve le fruit de l’évolution de différentes familles politiques, de différentes luttes qu’il s’agit de mettre en perspective. Il y a une urgence : remettre Nuit debout dans un cadre qui ne soit pas caricatural. Pour forcer à la réflexion sur le rapport qu’a la gauche radicale avec elle-même, l’éclatement de la gauche. Mais aussi parce que le conflit social s’importe dans Paris, capitale considérée comme l’exemple de la société consensuelle sans conflit. Ce livre a été conçu pour expliquer le mouvement Nuit debout bien au-delà de la place de la République. Regardez qui ils sont, ne les jugez pas hâtivement, peut-être que vous avez plus de points communs avec eux que vous n’imaginez. Je veux remettre en perspective le mouvement à travers des grilles de lecture fixées dans le livre.

« Depuis longtemps, il y avait l’idée d’importer le conflit social dans cette ville qu’on connaît comme celle des "intellos précaires". »

Qui avez-vous rencontré à Nuit debout ?

Dans les semaines qui ont précédé, j’avais des amis qui attendaient le 31 mars avec impatience. Mais je n’avais pas mesuré l’ampleur du mouvement qui allait prendre forme. J’ai très vite rencontré des militants d’Attac. J’ai également rencontré des jeunes. Un soir, sous la pluie battante, quelques-uns discutaient de tout. J’avais également des amis plus militants. En croisant les informations, au cours des soixante-douze premières heures, j’ai essayé de comprendre ce qui se passait. Or ce qui s’est passé place de la République, beaucoup en ont rêvé : depuis les Indignés. Depuis plus longtemps, il y avait l’idée d’importer le conflit social dans cette ville, consciente, qu’on connaît comme celle des "intellos précaires". Cela faisait longtemps que je m’étais préparé à expliquer, à une France plus large, ce que faisait et représentait cette catégorie "d’intellos précaires".

Est-ce une partie de la jeunesse précaire qui participe à Nuit debout ?

Le noyau pour moi ce sont ces "intellos précaires" : le mouvement agglomère d’autres CSP, mais qui – du fait de la composition socio-professionnelle parisienne – sont en moins grand nombre qu’elles ne le seraient à Montargis, par exemple. Nous sommes face à une représentation proche de celle du cœur d’agglomération francilienne. C’est perceptible dès les premières heures : les préoccupations des gens, leur manière de poser et de traiter les problèmes permettent de comprendre à quelles catégories socio-professionnelles on a affaire. Et il y a des gens – comme cette dame dans la fonction publique hospitalière qui vient car cela lui fait du bien d’entendre les débats – qui n’osent pas immédiatement s’exprimer, mais qui viennent, parfois de banlieue, pour soutenir le mouvement. Pour qu’une caisse de résonance à leur colère, leurs aspirations, leurs espoirs existe aussi. Nuit debout ressemble au métro de l’Est parisien aux heures de pointe.


Est-ce une nouvelle façon de faire de la politique ?

Il y a un esprit : la "démocratie liquide", l’horizontalité, tout ce qui se rapporte au fait que l’individu veuille plus participer au débat politique, l’esprit "Parti pirate". Il y a des gens du Parti pirate qui sont investis dans la mouvement, mais leur investissement est davantage significatif en termes d’esprit. Un esprit est en train de naître dans notre société : horizontal et connecté. Les forces politiques doivent le comprendre.

« La jonction est possible entre le public de Nuit debout et le reste de la France, il y a la possibilité d’activer des antagonismes qui ne seraient plus ceux du Front national. »

Pourquoi Nuit debout a fonctionné ? En quoi cela a-t-il fonctionné ?

Il y a eu le détonateur de la loi travail : la convergence d’individus et de luttes. Des syndicalistes qui avaient menés des combats au cœur de Paris, des combats antérieurs : Jeudi noir, Génération précaire, contre le travail du dimanche... Le savoir-faire des intermittents : le carré rouge [1] a été présent très rapidement place de la République. De plus, la gauche radicale a subi des défaites en décembre dernier : les listes de la gauche alternative n’ont pas bénéficié du désamour envers le Parti socialiste. Au contraire, l’Ile-de-France est devenue une sorte de panic room de l’électorat de gauche, avec une démobilisation de l’électorat de la gauche radicale. L’effet Tsipras a joué un rôle dans ce phénomène : les espoirs de janvier 2015 [2] se sont fracassés sur les réalités de juillet 2015. Il y a une forme de point d’interrogation, chez ceux qui veulent porter une politique alternative, en regard de cet échec-là. La désillusion est forte, elle devrait inciter à repenser sur le fond le rapport avec l’Union européenne. Enfin, coup sur coup, la déchéance de nationalité et la loi travail, inaceptable pour une partie de gens engagés à gauche, ont avivé la colère vis-à-vis du gouvernement.

"Révolution dans la révolution silencieuse" : Nuit debout est-elle le signe d’une crise plus profonde dans la société française ?

Paris est une des métropoles connectées à la mondialisation : la crise de 2008 a fini par faire éclater des conflits sociaux au sein de ces métropoles. La paupérisation, la précarisation des habitants de ces métropoles sont des éléments fondamentaux. C’est pour cela que ce n’était pas habile d’accuser les participants de Nuit debout de « privatiser » la place de la République. Ces gens sont des riverains et ils ont des préoccupations qualitatives sur le plan démocratique et social, mais ils ont aussi des préoccupations qui sont liées à leur situation économique dégradée. Le conflit social s’est invité dans des métropoles dont on disait jusqu’ici qu’elles étaient relativement épargnées par ces conflits.

Cela esquisse une nouvelle géographie des mouvements sociaux ?

Les conflits sociaux se produisaient jusqu’ici aux marges, dans les zones industrielles, ils portaient sur des fermetures d’usines, contre la désindustrialisation. Le fait que le conflit s’importe au centre des métropoles pose la question de l’unification de tous ces conflits. Nuit debout s’étend dans d’autres grandes villes, mais aussi dans de toutes petites villes, dans les Cévennes, dans le Sud-Ouest. Dans ces communes s’exprime un sentiment de dépossession démocratique qui va plus loin que le problème économique. Le champ de bataille tend à s’élargir, potentiellement. La jonction est possible entre le public de Nuit debout et le reste de la France. C’est le signe qu’il y a la possibilité d’activer des clivages, des antagonismes, qui ne seraient plus ceux activés par le Front national, en face.

« La question de l’articulation avec le combat plus politique, dans les institutions, n’est pas tranchée. »

Peut-on craindre que Nuit debout soit plus l’effet d’une libération de la parole que d’une volonté d’articuler les luttes entre elles ?

On sent tout de suite dans Nuit debout le refus de la verticalité. Le foisonnement de l’action n’est pas en cause : il y a des réseaux de solidarité, de vrais acquis à Nuit debout. En revanche, la question de l’articulation avec le combat plus politique, dans les institutions, n’est pas tranchée. En tout cas, si elle est tranchée, ce n’est pas dans le sens d’une pénétration dans les institutions. C’est ce qui renvoie le mouvement au zapatisme de la première période [3].

Dans l’opinion publique, observe-t-on une sympathie vis-à-vis du mouvement ou un forme de stigmatisation l’emporte-t-elle ?

La question de la violence politique n’est pas propre à Nuit debout. La sympathie est réelle dans le pays, spontanément dans les premiers temps. Mais le mouvement ne parvient pas à enclencher un mouvement de masse. Dès les premiers jours, du côté du gouvernement on se dit : « Il n’y a pas de mouvement de masse : c’est bon ! » Ce à quoi on peut répondre : le Mai rampant italien [4] n’a connu qu’une seule manifestation de masse. Mais il a duré jusqu’en 78. Le 2.0., les nouvelles technologies, sont utilisés de manière intelligente par ce mouvement. Les aspects "Parti pirate" et "démocratie liquide" doivent être étudiés de près parce qu’on ne peut pas parler d’articulation entre l’horizontalité et la verticalité sans cette réalité-là. L’impact sur l’opinion publique reste cependant limité, malgré l’utilisation de ces nouvelles technologies. On est encore dans une société télévisée où les images d’une Porsche qui brûle sur BFM ne suscitent pas la sympathie.

Quelle place pour les références historiques de la gauche française dans le mouvement Nuit debout ?

Il y a des acquis : on ne s’interdit rien dans le mouvement. Néanmoins, le fait de reprendre les choses à zéro peut être un danger car on ne s’inspire pas des expériences passées. Mais c’est le premier grand mouvement qu’on voit s’implanter dans Paris depuis longtemps, alors ce n’est peut-être pas étonnant.

#Nuit debout. Que penser ?, de Gaël Brustier, Cerf 2016, 9 euros.

Notes

[1Le carré de tissu de tissu rouge avait été adopté en 2004 par des militants québéquois contre la pauvreté, avant d’être repris par le mouvement des intermittents en 2014.

[2Janvier 2015 : accès de la coalition Syriza au pouvoir. Juillet 2015 : nouveau mémorandum et nouvelles mesures d’austérité en Grèce.

[3Les première années du mouvement néo-zapatiste, 1994-1996, étaient marquées par une forte volonté de renouvellement théorique et pratique vis-à-vis des expériences passées.

[4Le "Mai rampant" : période de luttes intenses en Italie sans grèves ni manifestations aussi massives et centralisées qu’en Mai 68 en France.

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  • Je pense aussi que Nuit-debout est le point de réflexion nécessaire pour penser l’organisation sociale et politique, établir un ou des systèmes, qu’il soit possible de faire fonctionner une société démocratiquement, à tous les niveaux, autrement que par nos expériences passées dont l’héritage remonte au 19e siècle pour l’essentiel.

    Sortir de nos schémas partidaires, aussi bien représentés par des syndicats ou même des réseaux associatifs de lutte n’est pas simple, mais impérativement nécessaire. Il faudrait expliciter le concept de démocratie "liquide".

    Les solutions politiques et économiques se heurtent aux intérêts d’un capitalisme féroce et d’autant plus cruel qu’il n’hésite pas à sacrifier tout ce qui peut sauvegarder son pouvoir, sa volonté dominatrice. Par conséquent, le concept de démocratie trouve immédiatement sa limite et devant la violence, ne doit-il pas imposer sa propre violence ? Comment s’organiser devant ce rapport de force et comment s’organiser pour mettre en oeuvre les solutions pour une vie meilleure, conçue par la majorité de notre société ? Ceci en sachant que jamais le capitalisme ne nous lâchera ?

    Au-delà, le rapport que nous entretenons avec l’Europe nous confronte immédiatement à des conceptions différentes, chez nous le concept républicain et les traditions d’une France où le droit du sol prévaut, etc. Ce qui n’est pas le cas partout, loin de là. Nous serons tous morts avant !

    La démocratie "liquide", horizontalo-verticale, transversale, ne reste t-il pas un idéal de plus ? Personnellement je crois qu’il faut se donner le mal de bâtir sur ces concepts, leur donner progressivement la forme nécessaire, adaptable en fonction du moment, des situations.

    Cependant, nos expériences dans l’histoire de notre pays me pousse à dire que si les expériences à la "soviétique" sont à écarter (!), il faut écarter en même temps le capitalisme avec ses supports que sont les sociaux-démocrates, à l’exemple du ps. L’histoire nous a en tous moments montré que certaines formes de "socialisme" n’existent que pour conserver le capitalisme....lequel finit toujours par nous bouffer...

    max Le 31 mai à 23:39
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