photo Gaspard Glanz
Accueil > Résistances | Par Thomas Clerget | 31 octobre 2016

Gaspard Glanz, un reporter dans la ligne de mire du gouvernement

Interpellé mercredi dernier, le fondateur de Taranis News, connu pour sa couverture des abus policiers, a été placé sous contrôle judiciaire et interdit de séjour à Calais. Deux procès à son encontre sont également programmés.

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Est-il possible, en France, de poursuivre un journaliste pour des motifs fallacieux, simplement parce que son travail dérange le pouvoir ? Le reste de la presse, du moins celle qui se veut indépendante et attachée à sa fonction critique, peut-elle tolérer ces pratiques sans prendre le risque de voir les moyens de l’État tôt ou tard dirigés contre elle ? Telles sont les questions posées par l’interpellation à Calais, mercredi 26 octobre, du reporter Gaspard Glanz, et par l’avalanche de procédures engagées à son encontre.

Taranis News, l’agence d’information indépendante fondée par ce vidéaste de vingt-neuf ans, s’est signalée par une couverture au plus près du terrain des manifestations contre la loi travail, des événements sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ou encore à Calais. Adepte de vidéos long format très diffusées sur Internet et les réseaux sociaux, qui documentent le déroulement des manifestations et mettent en exergue les violences policières, Gaspard Glanz, qui fait régulièrement état d’intimidations à son encontre, semblait dans le collimateur des autorités depuis plusieurs mois.

33 heures de garde à vue

D’après son récit, c’est en prenant des images durant l’évacuation du camp de migrants à Calais qu’il est « agrippé par douze gendarmes mobiles », avant d’être placé en garde à vue où il restera durant plus de trente heures. Il s’y voit signifier un placement sous contrôle judiciaire extrêmement contraignant, avec obligation de pointage une fois par semaine dans la ville de Strasbourg, qui est son lieu de résidence officiel. Par arrêté préfectoral, il est également interdit de séjour sur l’arrondissement de Calais, et ce jusqu’à expiration de la période de l’état d’urgence.

Motifs avancés ? D’abord, le non-respect de la zone de protection instaurée la veille des opérations par la préfète du Pas-de-Calais, en vertu d’une autre disposition de l’état d’urgence [1]. Le dispositif, qui préfigure probablement le traitement de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en cas d’évacuation, a donné au gouvernement un droit de regard sur l’ensemble des personnes présentes sur zone, journalistes compris. Après une demande d’accréditation restée sans réponse, Gaspard Glanz raconte s’être rendu sur place pour tourner, avant d’être reconnu par un responsable des forces de l’ordre, et immédiatement interpellé.

Une liberté d’expression à géométrie variable

Mais son placement sous contrôle judiciaire est d’abord justifié par un événement dont l’insignifiance laisse imaginer la détermination des pouvoirs publics à inquiéter le jeune reporter. Ce dernier est en effet accusé d’avoir ramassé puis « soustrait frauduleusement », le 1er octobre à Calais, un... talkie-walkie perdu sur place par un CRS [2]. Qualifiés en "vol simple" par le procureur, ces faits, qui restent à établir, vaudront par ailleurs à Gaspard Glanz une comparution au tribunal de grande instance de Boulogne-sur-Mer, programmée le 2 mars 2017.

Mais ce n’est pas tout : une seconde citation à comparaître a été signifiée au journaliste [3]. Il est cette fois accusé d’injure publique envers douze policiers, suite à une image prise à Rennes pendant une manifestation contre la loi travail, et postée sur un réseau social accompagnée du commentaire "Ein Volk, en Reich, ein Führer", slogan utilisé dans les années 30 par le parti nazi [cliquez sur l’image ci-dessous pour l’agrandir]. « Je rappelle qu’il existe un truc qui s’appelle la liberté d’expression, et que des magazines comme Charlie Hebdo pour ne citer que le plus illustratif, on fait bien pire que ça », se défend Gaspard Glanz. L’outrance n’est-elle pas le propre de la caricature, à même d’alerter sur les excès du pouvoir ?


Un travail de contre-information

Mais la qualité de journaliste, et par conséquent certaines des protections qui vont avec, sont discutées à Gaspard Glanz. En premier lieu par le gouvernement qui, note blanche à l’appui, tente d’assimiler le reporter à un activiste proche du mouvement No Border et d’une « ultra-gauche » aux contours flous, mais très commode pour justifier certaines mesures décidées en application – ainsi détournée – de la loi sur l’état d’urgence [4]. Sans qu’il s’agisse d’humour, l’arrêté d’interdiction de séjour prête ainsi à Gaspard Glanz l’intention de « se livrer à des actions revendicatives violentes de nature à constituer un trouble grave pour l’ordre public ».

Le déclenchement simultané de ces différentes procédures, comme la disproportion des moyens utilisés au regard des faits reprochés : tout laisse penser que les autorités cherchent à entraver le travail du journaliste et de son agence, qui ont la fâcheuse habitude de contredire les discours officiels vantant un emploi raisonné de la force publique. « Il faut comprendre que je me déplace en permanence, développe Gaspard Glanz. M’obliger à faire 1.600 à 1.800 km aller/retour (si je suis à Rennes ou à Nantes par exemple) chaque semaine, et juste pour pointer au commissariat de Strasbourg, économiquement cela va me laminer. »

Le précédent du groupe La Rumeur

L’affaire fait immanquablement penser au harcèlement judiciaire du chanteur Hamé, membre du groupe de rap La Rumeur, poursuivi en 2002 en diffamation et « atteinte à l’honneur et la considération de la police nationale » par le ministère de l’Intérieur alors dirigé par Nicolas Sarkozy. En cause : un texte ici aussi très engagé, évoquant les « centaines de nos frères abattus par les forces de l’ordre sans que les assassins ne soient inquiétés ». Il faudra cinq procès et huit ans de procédure pour voir le rappeur, « essoré », finalement relaxé après, fait rare, deux pourvois en cassation par l’État.

Les personnes attachées à la liberté d’informer peuvent-elles se permettre d’abandonner le reporter à cette perspective ? Son travail, journalisme underground et contestataire fait d’empathie avec les mouvements de lutte, volontiers porté sur la provoc’, tranche il est vrai avec les normes dominantes du métier, plus enclin à la "neutralité" et à une stricte mise en retrait de l’observateur. Mais peut-être s’agit-il aussi d’une occasion de réinterroger ces dogmes qui, poussés à l’extrême, finissent par désarmer toute critique. Face à l’autoritarisme qui se fait jour, ne serait-il pas temps, comme nous y invite Gaspard Glanz, de revenir à l’un des fondamentaux du journalisme : le combat pour la démocratie ?

@Thomas_Clerget

Notes

[1Ce dispositif a permis au gouvernement de créer une zone interdite sur laquelle toute personne présente devait pouvoir justifier d’une autorisation. Plusieurs centaines de journalistes ont été accrédités, mais certains, comme Gaspard Glanz, ont été privés d’accès. Des ONG de protection des droits de l’homme, comme Human Rights Watch ou Avocats sans frontières, ont également été empêchées de travailler sur les lieux. D’autres associations, comme le Gisti ou la LDH, ont attaqué la mesure devant le tribunal administratif. La préfecture a finalement abrogé l’arrêté peu de temps avant l’audience.

[2Les faits restent à prouver. Il est en revanche très probable que le ministère de l’Intérieur n’ait pas apprécié le fait que le journaliste ait nargué les forces de l’ordre en exhibant le transmetteur trouvé dans un champ, en pleine opération. L’épisode est visible sur cette vidéo, à partir de 25’25’’.

[3Pour cette affaire, l’audience est prévue le 16 Janvier 2017 au tribunal de grande instance de Rennes.

[4À ce titre, l’arrêté instaurant une zone de protection à Calais est exemplaire : le terme “ultra-gauche” y apparaît pas moins de six fois, et devient l’un des arguments principaux pour justifier le recours à ce dispositif éminemment attentatoire aux libertés. Comme son nom l’indique, une zone de protection est censée pouvoir être instaurée en cas de situation extrême, par exemple de menace grave pesant sur certaines institutions de l’État. À Calais, nous en sommes loin, et le détournement de l’état d’urgence atteint (peut-être) son apogée.

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Vos réactions

  • Encore une fois, Regards tape dans le mille. Voilà bien l’information la plus importante ces jours-ci.

    L’acharnement du gouvernement du MEDEF montre qu’il est prêt à tout pour défendre la milice qu’il prépare à la guerre civile.

    La première réponse du camp du travail et de la démocratie, en attendant mieux, et ça viendra, doit être de diffuser massivement tous les documents et articles qui dénoncent cette police ripoublicaine. En voici un bon paquet : http://www.anti-k.org/?s=police&asl_active=1

    Jean-Michel Le 31 octobre à 22:45
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