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Accueil > Monde | Par Pablo Castaño Tierno | 4 octobre 2016

Gauche ou peuple, parti classique ou parti-mouvement : où va Podemos ?

Les déceptions électorales ont relancé les débats internes sur l’organisation et sur le discours de Podemos. Ce sont à la fois la nature et l’avenir politique de la formation qui sont en jeu : comment rester soi-même sans renoncer à conquérir le pouvoir ?

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Dans le contexte d’incertitude politique qui règne en Espagne depuis les élections générales de décembre 2015 (lire "Le PSOE creuse sa tombe, Podemos maintient son cap, un nombre croissant de dirigeants de Podemos ont pris la parole au cours de l’été sur la nécessité de restructurer le parti après les résultats décevants obtenus lors des élections de juin par la coalition Unidos Podemos (Ensemble, nous pouvons), formée par Podemos, la Gauche unie (IU) et certains partis régionaux de gauche.

La coalition a obtenu 21% et 71 députés en juin dernier, un résultat impressionnant pour un parti anti-austérité. Cependant, Unidos Podemos n’a pas réussi à dépasser le Parti socialiste, et la candidature de Pablo Iglesias a perdu plus d’un million de voix par rapport aux élections de décembre 2015. La recherche des raisons de la perte a conduit à un débat plus large sur l’avenir du parti, structuré autour de deux axes principaux : le débat organisationnel et le débat politique-discursif – précisément les discussions qui ont défini la vie interne de Podemos depuis sa fondation en 2014.

Le débat organisationnel : une fédération de cercles ou un parti classique ?

Le débat sur la forme que le nouveau parti devait adopter est devenu explicite lors du premier congrès de Podemos, tenu à Vistalegre (Madrid) en novembre 2014. D’une part, le groupe dirigeant – qui avait Pablo Iglesias et Íñigo Errejón à sa tête – a proposé une structure de parti assez classique, avec une direction centralisée et puissante, bien qu’élue par des élections primaires ouvertes à tous les citoyens et soumise à la révocabilité.

En revanche, Pablo Echenique et le courant anticapitaliste dirigée par Teresa Rodríguez ont défendu un modèle d’organisation très innovant où les groupes locaux qui avaient proliféré tout au long du pays depuis la fondation de Podemos en janvier 2014 (les "cercles") auraient la plupart du pouvoir dans le parti : Podemos serait une sorte de fédération des cercles. Cette fraction a vivement critiqué le système électoral conçu par l’équipe d’Iglesias pour les primaires afin d’élire les responsables internes et les candidats du parti aux élections. En effet, ce système avait un caractère majoritaire et plébiscitaire qui favorisait la concentration du pouvoir dans les mains des personnalités les plus charismatiques de Podemos, essentiellement Pablo Iglesias.

La proposition organisationnelle d’Iglesias a obtenu 80% des voix au congrès de Vistalegre, à l’issue d’un vote auquel 112.000 personnes ont pris part. Plus tard, il a été élu secrétaire général de Podemos et les candidats aux directions internes régionales et locales qu’il a soutenus ont été élus dans la grande majorité du territoire espagnol, tandis que Echenique a été élu secrétaire général dans la région d’Aragón, et que Rodríguez l’a emporté en Andalousie.

Ces résultats ont donné à l’équipe d’Iglesias un large contrôle des structures du parti et une grande autonomie pour faire face au cycle électoral de 2015, composé par des élections régionales, locales et nationales. La « machine de guerre électorale » de Podemos – selon les mots de Errejón – a été globalement impressionnante : juste un an après sa création, le nouveau parti anti-austérité et ses alliés ont expulsé les partis traditionnels du pouvoir à Madrid, Barcelone et d’autres villes importantes, ils ont obtenu de bons résultats dans les régions les plus urbaines et ils ont presque égalé le résultat du Parti socialiste aux élections générales de décembre 2015.

Le débat politique-discursif : entre le peuple et la gauche

Le deuxième grand débat en Podemos a porté sur l’orientation politique et discursive du parti, deux thèmes étroitement liés. Podemos a été fondé dans le but explicit de faire ce que IU n’avait pas été capable de faire : exprimer dans l’arène politique la colère sociale provoquée par la crise financière et la politique d’austérité imposée par le Parti populaire (conservateur) et le Parti socialiste, ainsi que les exigences de droits sociaux accrus et d’approfondissement de la démocratie exprimées par le 15-M et d’autres mouvements sociaux au cours de la période 2011-2013.

Cet objectif impliquait pour les fondateurs de Podemos de suivre une stratégie populiste au travers de laquelle le clivage droite-gauche classique est remplacé par la fracture peuple-élite. Le choix de la stratégie populiste était fondé sur la prémisse suivante : les demandes sociales et démocratiques exprimées par le mouvement 15-M ont été partagées (1) par des gens de la classe laborieuse et de la classe moyenne, et (2) par des gens qui se trouvaient à différents points du continuum gauche-droite. L’un des éléments discursifs le plus frappants de la stratégie populiste a été la redéfinition du terme patria (patrie), un terme généralement utilisé par les nationalistes espagnols de droite. Pour Podemos, « la patrie, c’est les gens », ce qui implique la reconnaissance du caractère multinational de l’Espagne et l’établissement d’un lien entre le patriotisme et la défense des services publics et des droits sociaux. Parallèlement, la classe ouvrière a été remplacée dans les discours de Podemos par la gente (les gens).

[Lire aussi "Comment Unidos Podemos veut gagner la patrie"]

Il n’est pas surprenant que les relations entre Podemos et IU n’aient pas été bonnes au début, car ce dernier percevait (à juste titre) le nouveau parti comme une menace pour sa survie. Toutefois, l’élection du jeune et populaire Alberto Garzón comme le leader de IU et le relativement bon résultat qu’il a obtenu aux élections générales de décembre 2015 (plus de 900.000 voix, face aux plus de cinq millions de Podemos) a changé l’attitude de Podemos vis-à-vis du vieux parti de gauche, les conduisant à former une coalition pour les élections générales de juin 2016.

Le rapprochement avec la Gauche unie a aggravé les divergence internes dans les rangs de Podemos, creusant une division de plus en plus profonde entre les plus fermes partisans de la stratégie populiste – avec le secrétaire politique du parti, Íñigo Errejón à leur tête – et ceux qui défendent la construction d’un nouveau bloc politique avec IU – notamment Pablo Iglesias et leurs anciens rivaux : le secteur anticapitaliste et Echenique (récemment nommé secrétaire d’organisation par Iglesias). La perte de plus d’un million de voix aux élections de juin 2016 a été interprétée par les partisans d’Errejón comme une confirmation de leurs craintes : l’alliance avec IU aurait interrompu le processus que Podemos avait entamé vers la construction d’un nouveau type d’identité politique capable d’attirer de plus grands secteurs de la population que les récits traditionnels de la gauche radicale.

Comment stabiliser le parti sans abandonner son identité populaire ?

Le débat organisationnel a beaucoup évolué depuis 2014 et aujourd’hui, aucun secteur important ne défend le modèle "tout le pouvoir aux cercles", comme l’a démontré la nomination de son principal idéologue, Pablo Echenique, comme secrétaire d’organisation de Pablo Iglesias. Cependant, tous les courants semblent être d’accord sur la nécessité d’évoluer du modèle de la "machine électorale" vers une sorte de parti-mouvement, avec des racines locales plus profondes et une connexion plus étroite avec les mouvements sociaux. Pour réussir ce pari, la direction devrait faire un effort important pour répondre aux demandes des militants des cercles, qui se sont souvent sentis abandonnés –voire méprisés – par les dirigeants du parti. Par exemple, beaucoup des cercles n’ont pas encore été reconnus officiellement comme faisant partie de Podemos.

La direction a également l’intention de créer un réseau de centres socioculturels : les moradas (morada veut dire à la fois "violet", couleur de Podemos, et "foyer"). Ces centres veulent être un lieu de rencontre pour les militants et sympathisants du parti et le vecteur de la nouvelle culture politique que Podemos veut créer – à l’instar des maisons du peuple des partis socialistes.

Le prochain congrès de Podemos (qui aura lieu en 2017) devra également trancher sur deux sujets organisationnels fâcheux : le degré d’autonomie des fédérations régionales du parti (jusqu’à présent étroitement soumises à l’autorité de la direction nationale) et l’avenir des commissions des garanties démocratiques chargées de la protection des droits des militants et de l’application des règles internes du parti, dont le manque d’indépendance et d’efficacité a été souvent critiqué. En ce qui concerne la discussion politique-discursive, la nature des relations entre Podemos, UI et leurs alliés régionaux reste peu claire. Cette question sera liée à la discussion sur la validité de la stratégie populiste pour la nouvelle période dans la vie du parti anti-austérité.

À partir de maintenant, Podemos fait face au défi de devenir un parti avec une structure plus stable sans abandonner son identité populaire et la relation avec les mouvements sociaux, ni perdre de vue l’objectif d’arriver au pouvoir pour subvertir le système politique et économique espagnol. Comme Pablo Iglesias l’a déclaré récemment, le succès n’est pas assuré.

Pablo Castaño Tierno est doctorant en sociologie et militant de Podemos.

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  • Derrière la sémantique ("gauche" ou "peuple") il y a un vrai débat programmatique : anti-austérité et anti-libéralisme ou anticapitaliste et révolution sociale.

    La direction actuelle de Podemos, en ne proposant qu’un aménagement du capitalisme, une politique économique keynésienne, ne prend pas la mesure de la crise du capitalisme mondialisé. Dans la crise terrible qui nous attend, ils apparaitront comme impuissants. Ce réformisme sans réformes dans le cadre d’un capitalisme en crise, comme en France, ne peut qu’ouvrir un boulevard au fascisme. Voir ici la plus belle brochette d’articles critiques sur Podemos que j’ai trouvée à ce jour.

    Louis Le 5 octobre à 17:38
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