Accueil > Culture | Par Roger Martelli | 14 mars 2015

Grandir après la Shoah

Des dessins d’enfants dont les parents furent victimes de la déportation sont présentés à l’Espace Niemeyer, puis au Musée de l’Histoire vivante à Montreuil. Une exposition remarquable par son originalité, sa richesse et l’émotion qu’elle suscite.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

En apparence, rien d’exceptionnel : des dessins d’enfants et d’adolescents. Mais la jeune vie de ces enfants, elle, a été exceptionnelle. Leurs parents sont des juifs, victimes de la déportation. Pendant la guerre, les enfants ont été pris en charge par l’Union des juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE), une organisation créée par le PCF en 1943, pour coordonner l’action des juifs communistes. Après la guerre, ils sont accueillis dans des foyers, des colonies de vacances et des patronages, toujours sous la houlette de l’UJRE et de sa Commission centrale de l’enfance (CCE) créée en 1945.

Selon Serge Wolikow [1], ce sont plusieurs dizaines de milliers d’enfants qui sont passés par les centres de la CCE dans les années 1950.

Modernité du mariage entre le dessin et l’écrit

L’exposition met en lumière toute une pratique ou liée, voire occultée. Celle d’abord de la résistance communiste juive, elle-même enracinée dans l’activité des groupes de langue communistes de l’entre-deux-guerres. Une résistance multiforme, armée bien sûr avec les détachements juifs des FTP, mais aussi sociétale, avec l’UJRE, l’Union des jeunesses juives et les publications clandestines (la Naïe Presse, la Presse Nouvelle, rédigée en yiddish). Mais plus généralement, la toile de fond de l’exposition se trouve dans l’effort, engagé après-guerre par les organisations juives communiste, pour maintenir l’esprit antifasciste des années trente et quarante et pour tenter de marier une culture communiste (alors fortement teintée de stalinisme) et une culture populaire, enracinée dans l’histoire juive et déployée dans la symbolique et la langue yiddish.

Ce qui est passionnant, dans l’exposition est de retrouver cette complexité, mais aussi les simplifications idéologiques propres à une époque (la période représentée couvre les années 1945-1951), dans le graphisme des dessins d’enfants et non dans le seul discours. Car dans les centres de la CCE l’éducation artistique, notamment plastique, occupait une place importante. Le mariage du dessin et de l’écrit était ainsi une manière inédite et moderne d’assumer les drames liés à la Shoah (représentations déchirantes de l’arrestation des parents…), de surmonter les traumatismes, de dénoncer l’antisémitisme et de transmettre une culture portée, non pas vers le ressentiment et la vengeance, mais vers l’espérance.

Omniprésence de la paix

Sans doute retrouve-t-on dans ces dessins la trace des violents affrontements symboliques de la guerre froide. Mais ce qui domine dans le discours est la référence omniprésente à la paix, ce qui est à la fois une reprise des discours communiste du moment et, dans l’esprit de ces jeunes orphelins, une médiation utile pour conjurer l’horreur d’une guerre qui avait servi de légitimation à l’extermination barbare des juifs d’Europe.

Par bonheur, la France fut un des pays où le sauvetage des juifs s’avéra des plus efficaces, ce qui épargna une part majeure des victimes voulues par le nazisme et ce qui tempéra la brutalité de l’occupant et de Vichy par les souvenirs de l’entraide et de la solidarité, directe ou indirecte, de la population française. Il faut voir ces dessins, souvent marqués par l’imprégnation d’une véritable culture picturale, souvent naïfs, parfois sublimes (on s’y régale des débuts artistiques du dessinateur Roland Topor), toujours bouleversants. À quelques décennies de distance, ils sont un témoignage et de l’horreur et de la possibilité de la contenir et même de la terrasser, dès l’instant où l’on se convainc que la solidarité est l’expression même de l’esprit humain.

Soixante-dix ans après la libération des camps, cette exposition est une manière de ne pas oublier l’exceptionnalité de la Shoah, sans oublier non plus que le drame n’estompa jamais, au sein même de la population persécutée, le désir de la lutte et l’amour de la vie.

Grandir après la Shoah. Jusqu’au 27 mars, Espace Niemeyer, 6, avenue Mathurin-Moreau, Paris 19e. Du 8 avril au 30 juin, Musée de l’Histoire vivante, 31, boulevard Théophile-Sueur, 93100 Montreuil.

Notes

[1Il publie avec Isabelle Lassignardie un volume richement illustré qui complète l’exposition. Grandir après la Shoah. L’histoire de ces juifs communistes qui accueillirent des enfants de déportés, Éditions de l’Atelier, 2015, 135 pages, 25 euros.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • « “Cinquante” (?) ans après la libération des camps... »

    AS Le 15 mars 2015 à 07:10
  •  
  • Soixante-dix, bien sûr. C’est corrigé, merci.

    Jérôme Latta Le 15 mars 2015 à 11:13
  •