Accueil > Culture | Par Clémentine Autain | 11 novembre 2015

Guédiguian, la dimension de l’histoire

Avec Une Histoire de fou, Robert Guédiguian signe un bijou historique, sensible et politique. Nous l’aimions pour ses comédies sociales et romantiques campées dans les quartiers populaires de Marseille : le voici à la fois ici et ailleurs.

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Avec cette fresque de 2h30 dans laquelle l’histoire collective se mêle à la trajectoire familiale, Guediguian franchit un cap impressionnant. Le réalisateur a choisi d’interroger l’identité arménienne : « Avec ce film, j’honore ma responsabilité. J’aurais été Palestinien ou Kurde, j’aurais travaillé la question palestinienne ou kurde ». C’est à un effort d’universalisation de la cause qu’il a procédé. Ce film raconte les raisons du sentiment d’appartenance à une communauté qui se confond ici avec la rage des opprimés, façonnée avec les fantômes d’une immigration liée à la mort.

Guediguian porte un regard sur les contradictions inhérentes à ce sentiment, sur cette violence qui engendre la violence, sur la mémoire et la reconnaissance nécessaire. Il nous parle de solidarité et d’amour qui peuvent et doivent se construire pour redonner de la chair à l’appartenance à une communauté, celle de l’humanité. L’approche, ni simpliste, ni mielleuse, permet de mesurer la folie que constitue un génocide et ses conséquences sur plusieurs générations.

Saisir l’histoire

Le film démarre à Berlin en 1921. Tallat Pacha, principal responsable du génocide arménien, est exécuté en pleine rue par Soghomon Thelirian, dont la famille a été entièrement exterminée. Au procès, l’homme témoigne du premier génocide du XXe siècle : le jury populaire l’acquitte. Soixante ans plus tard, Aram, jeune Marseillais d’origine arménienne, appuie sur le bouton qui fait sauter une voiture de l’ambassade de Turquie. Un homme de son âge, qui passait par là à vélo, est gravement blessé. Aram rejoint le foyer révolutionnaire à Beyrouth et s’engage dans l’Armée de libération de l’Arménie. Il reproche à son père de n’avoir rien fait pour la reconnaissance des crimes proférés contre les Arméniens et pour que la terre de leurs grands-parents leur soit rendue. Le recours à des actes terroristes permet de donner de la visibilité à la cause. Jusqu’à quel point ?

Anouch, la mère d’Aram, magnifiquement interprétée par Ariane Ascaride, rend visite à Gilles Tessier, l’homme à vélo injustement blessé par son fils. Elle vient demander pardon au nom du peuple arménien. Les histoires se mêlent, celles de Gilles et de la famille d’Aram, celle de la France et de la cause arménienne. Le fil de la liberté relie, la révolte face à l’injustice se partage mais le drame n’est pas empêché. Qui est responsable ? Qui est victime ? Qui est bourreau ?

Robert Guediguian nous emmène avec une finesse et une intelligence remarquables dans le dédale de ces questions. Ce qu’il aimerait, dit-il, c’est que les spectateurs en sortant du film aient de l’émotion. Étymologiquement, l’émotion signifie "mettre en mouvement". Alors, explique Guédiguian, « j’aimerais que grâce à cette émotion, les spectateurs comprennent mieux cette histoire-là et, ambition suprême, plus largement, qu’ils comprennent mieux l’Histoire tout court ! » Aucun doute : ce film est des plus émouvants. On en sort plus intelligent.

Une Histoire de fou , de Robert Guédiguian, avec Simon Abkarian, Ariane Ascaride, Grégoire Leprince-Ringuet. 2h14, sortie le 11 novembre.

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